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Une nouvelle ontologie scientifique

Patrick Juignet, Philosciences.com, 2009.

Que dire aujourd'hui sur l'existence du monde et sur la réalité empirique, qui puisse être utile dans les sciences. Et les sciences elles-mêmes, que nous disent-elles sur ces sujets ?


1/ Le postulat du monde

Le monde est un concept abstrait, général, et indéfinissable avec précision. C’est le concept de tout ce qui existe. Il constituera notre postulat de départ. Le monde existe et se définit tautologiquement par là : d’exister. Nous l’affirmons, même si nul ne dispose de critères absolus permettant de le démontrer. Notre deuxième postulat de base, moins arbitraire, consiste à affirmer que l’homme, en tant qu’espèce et à titre individuel, fait partie du monde. Il s’ensuit diverses conséquences.

Dans la mesure où nous faisons partie du monde, nous ne pouvons dire qu’il soit extérieur à nous. Toutefois, il serait absurde et d’une prétention démesurée d’en conclure qu’il dépende de nous. Que les hommes disparaissent et le monde continuera imperturbablement. La conjugaison de ces deux affirmations non congruentes se synthétise dans l’affirmation que le monde existe indépendamment de la connaissance que nous en avons. Le monde n’obéit ni à nos croyances, ni à nos volontés. D’emblée notre perspective est réaliste.

C’est une opinion assez répandue actuellement chez les scientifiques. On considère qu’il existe un monde réel contenant les êtres humains, mais qui ne dépend pas d’eux. Il s’agit là d’un jugement conforme aux connaissances actuelles sur l’antériorité du monde par rapport à l’homme.

Nous n’irons pas plus loin dans l’explicitation de ces postulats, car il est vain de prétendre se prononcer directement sur le monde. C’est un point de vue, a priori, ne permettant aucun développement. Pour continuer à réfléchir utilement, il nous faut prendre une autre voie, à la fois plus modeste et plus sûre, celle de l’expérience.

2/ L’expérience

Nous définirons l’expérience comme la relation entre l’homme, en tant qu’entité organisée du monde, et les différents aspects du monde qu’il rencontre. L’expérience est notre relation interactive avec le monde, relation qui prend des formes différentes selon les circonstances. En effet, l’expérience se construit progressivement dans le temps individuel pour chaque homme et dans les temps historiques pour chaque culture. Au sein de certaines cultures, elle prend une tournure méthodique et positive que nous appellerons la pragmatique scientifique. 

L’expérience permet de construire des faits et de les relier en objets. Tout fait vient de notre expérience et, en dehors de notre expérience, il n’existe aucun fait. L’ensemble des faits constitue ce que nous considérons comme la réalité. Cela a deux conséquences :

1 - La réalité n’est pas le monde tel que définit plus haut. 

2 - La réalité n’est pas absolue mais relative, elle dépend de l’expérience qui la fait surgir. Selon le type d’expérience, ordinaire ou méthodique, adaptée ou non, les résultats seront très différents. 

Nous défendons une approche empirique quoique non empiriste puisqu’il n’y a pas de priorité aux faits et que nous ne supposons pas d’expérience isolée, première, sans concepts. L’expérience cognitive n’est pas une simple donnée des sens, elle est une relation complexe au monde, organisée par l’intelligence, finalisée par la volonté de connaître et dépendant du contexte culturel dans lequel elle se produit. 

Nous amorçons avec ces affirmations une manière de voir que l’on peut qualifier de constructivisme empirique. L’expérience est interaction, il y a, de fait, toujours une action de l’homme connaissant vers son environnement qui, en retour, réagit. C’est une action orientée en vue de connaître et non de transformer, mais c’est une action tout de même et non la contemplation d’un sujet hors du monde, retiré dans un intérieur spirituel ou intellectuel. 

3/ La réalité

Ce qu'est la réalité

Ce que l’on appelle généralement la réalité naît de cette interaction entre nous et le monde, interaction constitutive de l’expérience. Supprimons par la pensée tout interaction avec le monde, il ne restera aucune réalité. La réalité naît de l’expérience. Elle est par conséquent à différencier du monde lui-même, supposé exister en soi. La réalité existe pour nous, relativement à notre expérience du monde.

La réalité étant construite par l’expérience, il s’ensuit qu’il faut distinguer plusieurs types de réalité selon le mode de construction. Toutefois, pour éviter les malentendus, précisons immédiatement que ce sont des réalités du même et unique monde existant. Pour nous, réalisme et constructivisme empirique se complètent. L’association des deux permet d’arriver à une vision complexe qui rend compte de la résistance variable de la réalité. 

Par le terme de résistance variable, nous désignons cet étonnant phénomène par lequel nous tordons incessamment la réalité, selon nos perceptions, selon nos croyances, selon notre état psychologique, mais pas complètement, car elle résiste et s’oppose. Connaître consiste à cerner cette résistance à s’y conformer.

C’est une quête continue que de mieux construire la réalité, grâce à de meilleures méthodes associées à des théories plus clairvoyantes. Pour résumer en une formule, nous association au réalisme ontologique le correctif d’un constructivisme empirique. Le monde est, mais la réalité se construit par l’expérience. 

La réalité ordinaire

À partir de ces considérations, nous distinguons deux types de réalité, certes en lien l’une avec l’autre, mais différentes : la réalité ordinaire et la réalité scientifique. Elles dépendent l’une de l’expérience ordinaire et spontanée et l’autre d’une expérience méthodique médiatisée par des techniques devenues de nos jours très sophistiquées.

La réalité ordinaire est constituée par des choses, des événements, des situations. On considère généralement que cette réalité est extérieure à nous-même et existe par elle-même et indépendamment de nous. Cette manière de juger constitue le réalisme empirique spontané. Il est adapté à la vie quotidienne car il permet un rapport adaptatif au monde en tant qu’environnement. Il est inapproprié pour la connaissance scientifique. 

Le positivisme qui reprend ce réalisme empirique commet une erreur. Supposer que les faits sont là d’évidence et peuvent être étudiés objectivement est une illusion. La réalité est relative à l’expérience qui la fait apparaître et qui lui donne ses caractéristiques. La réalité est construite par l’interaction entre nous et le monde. Elle n’est pas déjà là, extérieure à nous, attendant que nous la contemplions par le miracle du sujet transcendant (spirituel) ou transcendantal (intellectuel). 

Il faut différencier fermement la réalité de la vie ordinaire (construite par notre expérience spontanée) et celle des sciences (construite par une expérience méthodique), car, dans l’abord de l’homme, elles ont tendance à se mélanger plus qu’ailleurs. La réalité ordinaire est bien trop transformée par l’imagination, les présupposés, les opinions, la culture, pour être utile à la connaissance scientifique du monde. Elle permet seulement de s’y diriger et d’ailleurs de manière plus ou moins heureuse. 

La réalité dans les sciences

L’expérience dans les sciences est très particulière. Elle est encadrée par une méthode qui la transforme. L’homme de science n’agit pas en tant qu’individu, mais en tant qu’agent de la méthode qu’il met en oeuvre. La réalité scientifique est constituée par des faits construits par une expérience méthodique. C’est ce qui lui donne ce que nous appellerons sa positivité. La positivité consiste à construire des faits précis, assurés et débarrassés d’illusions, afin de constituer un corpus factuel sur lequel on puisse s’accorder.

Chaque science s’occupe d’un ensemble de faits spécifiques, valant comme collection. Pour une science donnée les faits dont elle s’occupe sont homogènes entre eux et appartiennent à un champ circonscrit. Les faits scientifiques dépendent des conditions d’expérience, ils sont donc relatifs, mais ils présentent l’avantage d’être certains. C’est ce que l’on appelle la positivité des sciences, leur capacité à mettre en évidence des faits assurés. Ce n’est pas une mince avancée pour la connaissance. 

Poser les faits comme relatifs à l’expérience et donc aux conditions d’expérience institue un relativisme empirique que nous adoptons. Pour autant, ce n’est pas un scepticisme. Que les faits soient relatifs à l’expérience ne veut pas dire qu’il faille douter de leur existence, ni que la réalité soit une illusion. Ils ont un mode d’existence propre qui naît d’une interaction entre l’homme en tant qu’agent de la connaissance et la part du monde auquel il a accès par les expériences qu’il conduit.

L’empirisme tel que nous le concevons est interactif, il correspond à l’interaction d’un homme faisant partie du monde avec une autre partie du monde. De cette interaction naissent les faits qui sont donc assurés d’exister selon leur mode propre qui est empirique-interactif. On pourrait dire que les faits naissent de la friction des parties du monde entre elles puisque, nous autres hommes, faisons partie du monde. 

Nous nous prononçons, par conséquent, contre la classique opposition/dissociation de l’observateur et de l’observé. Cette idée implique la fiction d’un homme empiriquement hors du monde, idée contraire au bon sens. Un homme cherchant à connaître le monde, ne peut se prétendre hors du monde. Sans interaction avec le monde, on ne voit pas d’où lui viendrait sa connaissance. Le dogme de la disjonction empirique est sans fondement.

Certes, dans le domaine scientifique, il y a la nécessité de ne pas biaiser l’expérience en interférant abusivement. Certes, il y a des cas où l’interaction peut être négligée, si bien que la fiction d’extériorité est sans conséquence. Mais, sans interférence, il n’y a pas d’expérience, et donc aucun fait. L’homme connaissant est une partie du monde dont il suit l’ordre et cela reste vrai dans l’expérience scientifique. L’extériorité instaurée par la science classique entre l’homme et le monde est illusoire. 

Supposant l’existence du monde, notre réalisme se complète immédiatement d’un constructivisme empirique. Ce dernier est défini au travers de l’interactivité, à savoir que l’homme, en tant qu’être organisé et individualisé du monde, entre en relation et en interaction avec d’autres parties du monde. De cette interaction naissent des phénomènes, des faits. À partir de ces faits, des objets, des modèles, des lois, sont forgés afin de rendre compte de la partie du monde rencontrée dans l’expérience.

L’homme faisant partie du monde, (nous ne sommes pas au-dessus ou hors de lui), l’expérience est cette relation entre nous humains et le reste du monde. Toute la réalité que nous pouvons construire vient de là. Il apparaît d’évidence que le concept d’existence recouvre l’ensemble du dispositif d’interaction entre l’humain cherchant à connaître, la partie du monde avec laquelle il interagit, les faits qui naissent à cette occasion et la conception qui suit.

4/ Une ontologie prudente

l'existence dont s'occupent les sciences

Nous avons posé au départ une affirmation d’existence concernant le monde. Cette existence est absolue et indépendante de nous. Mais la réalité est relative à notre capacité à la connaître. Quel rapport concevoir entre les deux ? Comment penser cette bizarre confrontation ? Faut-il supposer un monde en soi ou tenter une autre approche et de quelle manière ? 

L’attitude kantienne imposant de distinguer entre ce qui est accessible à l’expérience et ce qui est uniquement supposé par l’intelligence (dans notre cas l’existence du monde en général) est indispensable. Les distinguer sert à ne pas les traiter de la même manière et éviter de passer subrepticement du discours sur l’un à un discours sur l’autre. Les faits se donnent par l’expérience alors que, les modes d’existence du monde, nous ne pouvons que les concevoir.

Cette distinction étant faite on conçoit qu’il est erroné d’appliquer sans précaution les concepts par lesquels nous comprenons la réalité, au monde en soi et de rejoindre « les prétentions de l’orgueilleuse métaphysique » selon les mots de Kant. Mais plusieurs précisions s’imposent immédiatement. 

Nous ne nous interdisons pas, comme le voudrait Kant, de faire des hypothèses sur le monde vu sous l’angle nouménal. Au-delà du factuel, nous supposons des modes d’existence du monde, qui sont les déclinaisons de notre postulat réaliste de départ. Ce ne sont pas des arrière-mondes substantiels, et ils ne correspondent à aucune surnature. Ce sont seulement les modes d’existence dont on a idée par appui sur les sciences empiriques existantes.

Nous accédons par idées, et de manière hypothétique, au monde indépendant supposé exister en soi, et il s’avère qu’il est diversifié. S’il faut donner un nom à ces zones de l’existant, nous les appellerons des champs (du réel ou de l’existant) puisque leur désignation dépend des champs de la réalité correspondant. On pourrait même dire que ce sont ces champs vus sous l’angle réaliste d’une forme d’existence. 

Les reconstitutions modélisantes que les sciences construisent sont diverses et dépendent du domaine d’étude considéré. Le rapport des faits au mode d’existence (au champ du réel) n’est pas le même en physique, en biologie, ou dans les sciences de l’homme. Il n’est pas possible d’avoir un point de vue universel sur ce sujet. Nous affirmons une diversité du monde en même temps qu’une diversité dans les manières de le connaître.

Poser l’existence du monde sans rien dire de ce qu’il pourrait être, est possible mais insatisfaisant. Cette position agnostique est tout à fait respectable et elle a été adoptée par le positivisme et par l’agnosticisme ontologique inspiré de Kant, mais nous n’y souscrivons pas. De plus, ce prudent agnosticisme est rarement respecté. Il y a généralement une ontologie sous jacente à chaque science. Si elle est niée, ou méconnue, elle agira en sous-main pour infléchir les recherches. On ne peut donc simplement se taire. Il faut se prononcer sur le plan ontologique.

Ontologie n’est pas métaphysique

Notre conception ontologique est finalement une ontologie du non comme l’avait dit Bachelard de sa philosophie, ou si l’on veut un terme amusant une « nontologie ». Ce jeu de mot signifie qu’après avoir dit non, on doit cependant se prononcer sur le plan ontologique. Le non est le refus d’une ontologie purement philosophique, coupée des sciences, c'est-à-dire métaphysique.

Nous qualifierons notre ontologie de physique, par opposition à métaphysique. Nous disons non, il n’y a pas de « science générale » qui aurait pour objet « l’être en tant qu’être ». C’est une prétention aussi démesurée que ridicule. Mais, oui, il est indispensable d’avoir une position ontologique pour asseoir la constitution des connaissances scientifiques et, ce, à partir de leurs propres résultats, dans un mouvement interactif.

Pourquoi n’y aurait-il pas une ontologie première, par intuition directe, ou par jugement a priori, qui soit intéressante ? Parce que le rapport utile au monde se fait d’abord par l’expérience, l’interaction. Penser directement de manière abstraite sur un objet aussi lointain qu’un mode d’existence est illusoire. Nous ne défendons pas pour autant un agnosticisme à ce sujet.

Pourquoi n’y aurait-il pas de métaphysique intéressante portant sur un au-delà de la nature ? Parce qu’il n’existe pas de nature dans le monde, laissant un reste qui serait la surnature. Il s’ensuit corrélativement que nous récusons la métaphysique comme connaissance d’un au-delà de la nature. Nous contestons la vision traditionnelle d’une nature sur laquelle porteraient les sciences empiriques et d’un au-delà de la nature, une surnature, accessible par la métaphysique. Il y a seulement un monde. L’opposition entre la physique (science de la nature) et la métaphysique (science de l’être/surnature) n’est pas fondée.

Notre ontologie affirme qu’il n’y a pas d’a priori intéressant sur ce qui est et que toute affirmation première ou générale sur l’être est le fruit de la prétention et de l’imprudence. On peut par contre, de manière légitime, donner des avis sur les divers modes d’existence du monde à partir des divers registres de la réalité que nous réussissons tant bien que mal à connaître. En appliquant ce principe et au vu des connaissances actuelles, nous aboutissons à une ontologie plurielle. Il y a plusieurs modes d’existence du monde qui tous sont présents simultanément.

Citons Lucien Scubla : « … en tant qu’activité rationnelle, la science n’a pas à prendre a priori des positions ontologiques, ni même à présupposer l’unité du savoir : à peine d’exister, elle doit seulement parier sur l’intelligibilité (au moins partielle) du réel et, jusqu’à preuve du contraire, sur la possibilité d’expliquer tous les phénomènes par un nombre fini de lois simples. Autrement dit, la science n’est ni moniste, ni pluraliste ; elle est tout au plus nominaliste, en ce sens qu’elle refuse de multiplier les êtres sans nécessité. Elle commence donc par se pourvoir d’une ontologie minimale qu’elle s’efforce de maintenir au niveau le plus bas possible ». Scubla L., «  Les sciences cognitives les sciences sociales et la matérialisme » in Introduction aux sciences cognitives, Paris, Gallimard, 1992. p. 423.

 Nous sommes en gros d’accord, mais pas tout à fait. D’abord nous insisterons sur le minimal ontologique, car il y a toujours une ontologie sous-jacente qui fait effet sur les recherches et pour s’en déprendre et il est nécessaire de faire une contre-proposition. Notre contre-proposition minimale est pluraliste. Nous supposons un pluralisme organisationnel, posée non a priori mais a posteriori à partir de ce que disent les sciences actuelles.

Notre ontologie est antiréductionniste. Dans la pensée positiviste il existe un courant non réductionniste initié par Auguste Comte. Pour passer d’un domaine à l’autre, il ne suffit pas d’agréger les entités entre elles, il faut ajouter une « nouvelle dimension ontologique ». Il est difficile de penser de manière rationnelle et simple cet ajout. Durkheim par exemple parle de « synthèse ». Daniel Andler (Philosophie des sciences) en propose la formulation suivante : pour ces auteurs positivistes non réductionnistes, chaque discipline fondamentale posséderait « une couche ontologique propre ». 

Actuellement les concepts d’émergence et de niveau d’organisation/intégration permettent de penser cette différenciation ontologique. L’organisation met en avant des relations entre entités comme origine des propriétés et des faits constatés. Par réorganisations successives, se mettent en place des couches d’existence ayant une autonomie. On aboutit ainsi à l’idée d’une pluralité ontologique.

5/ Conclusion : une ontologie pluraliste

Pluralité ontologique veut dire que des niveaux possédant une autonomie de détermination apparaissent et que les niveaux différents n’agissent que par la médiation d’éléments appartenant au niveau considéré. Nous donnerons ici, pour préparer la suite, notre conception, car il est impossible d’aborder l’expérience et les procédures méthodiques qui l’encadrent sans désigner le champ ontologique auquel elles s’appliquent. Nous proposons de considérer trois grands types de champs, le champ physico-chimique, le champ biologique et le champ significationnel/représentationnel. 


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