Jean-Luc
Gautero, Philosciences.com,
2009.
Il
n’y a pas de
place dans la philosophie de Whitehead pour le concept de substance.
Cet auteur rejette
la substance, au point que l’on pourrait dire que se philosophie
procède de
ce rejet. Nous nous contenterons d’en donner un aperçu et
détaillerons en quoi pour Whitehead le concept de
substance est doublement
fautif : à sa source, comme provenant d’une simplification
abusive, et
également dans ses conséquences trompeuses. En effet; si
la
simplification,
même abusive, peut avoir
du bon dans un premier temps, il est trompeur et stérilisant de
s’y attacher, au
point de ne plus voir dans la réalité que la conception
simplifiée que nous
nous en faisons. Ces deux fautes, cependant, peuvent
être
disjointes. Pour le mettre en évidence, nous
présenterons conjointement la critique
whiteheadienne de l’origine du concept de substance et la critique
russellienne. Si Russell
partage avec Whitehead l’analyse de certaines des conséquences
néfastes de
l’emploi immodéré de ce concept, il en est d’autres, les
pires peut-être quant
à leur portée pratique, qui se retrouvent dans sa
philosophie. Chemin faisant,
nous serons amenés à noter ce que nos deux
auteurs entendent par
substance.
À
la base, pour Russell comme pour Whitehead, l’idée de substance
semble surgir
naturellement de nos observations du monde qui nous environne (et il
s’agit en
cela d’une idée très simple). Ainsi Whitehead
écrit-il dans La
Science et
le
monde moderne : « Considérons de quelle
façon les notions de
substance et de qualité surgissent. Nous observons un objet
comme étant une
entité dotée de certaines caractéristiques. En
outre, chaque entité
individuelle est appréhendée en fonction de ses
caractéristiques. Ainsi, nous
observons un corps ; nous notons certains détails le
concernant. Peut-être
est-il dur, bleu, rond et bruyant. Nous observons quelque chose qui
possède ces
qualités : en dehors de ces qualités, nous
n’observons rien. En
conséquence, l’entité est le substrat, ou la substance,
à quoi nous attribuons
ces qualités. Certaines sont essentielles, de sorte que si elle
en était
privée, l’entité ne serait pas elle-même ;
tandis que d’autres sont
fortuites et remplaçables » (I).
C’est très proche
de ce qu’écrit Russell dans An
Outline of Philosophy :
« La catégorie
de substance est un concept qui s’est développé à
partir de la notion du sens
commun de “chose”. Une substance est ce qui a des qualités, et
est en général
supposé indestructible, quoiqu’il soit difficile de voir
pourquoi. Les
métaphysiciens sont tombés sous son emprise en partie
parce que la matière et l’âme
étaient tenues pour immortelles… » (II).
Ici, avant de poursuivre cette citation, il convient de s’arrêter à cette phrase, qui représente une petite divergence entre les deux auteurs : Russell nous donne une première raison de l’importance de la susbtance pour les métaphysiciens — raison sur laquelle au demeurant il insiste peu : la croyance en l’immortalité de la matière et de l’âme. Pour Whitehead, cette raison n’en est pas une : on serait tenté de dire qu’il voit au contraire -on y reviendra- les concepts de matière et d’âme comme une conséquence de celui de substance.
« …en partie par un transfert hâtif à la réalité d’idées provenant de la grammaire. Nous disons : “Pierre court”, “Pierre parle”, “Pierre mange”, etc. Nous pensons qu’il y a une entité, Pierre, qui fait toutes ces choses, et qu’aucune d’entre elles ne pourrait être faite s’il n’y avait quelqu’un pour les faire, mais que Pierre pourrait très bien ne faire aucune d’entre elles. De même, nous attribuons des qualités à Pierre : nous disons qu’il est sage, et grand, et blond, etc. » (III).
Cette longue citation de Russell permet particulièrement bien de voir que la « substance » dont il nous parle (et dont Whitehead nous parle) est substance aux sens A et B du Dictionnaire Philosophique de Lalande — et elle établit en même temps le rapport entre ces deux sens, sens que l’on peut rappeler : « A. Ce qu’il y a de permanent dans les choses qui changent, en tant que ce permanent est considéré comme un sujet qui est modifié par le changement tout en demeurant “le même” et en servant de support commun à ses qualités successives. […] B. Ce qui existe par soi-même sans supposer un être différent dont il soit un attribut ou une relation ». Pierre est ce qu’il y a de permanent dans ses occurrences changeantes, et en tant que tel il existe par lui-même, sans supposer aucune de ses qualités. Il ne peut donc être vu comme un attribut de l’une d’entre elles.
Mais
le contenu des citations de Whitehead et de Russell est-il bien le
même ?
À la vérité, on pourrait encore noter deux
différences entre nos auteurs. La
seule réelle cependant est stylistique, de faible importance
théorique :
dans les extraits cités, Russell est beaucoup plus concret que
Whitehead,
puisque là où le second parle des caractéristiques
d’un corps indéterminé que
nous observons, le premier fait intervenir un être de chair et de
sang que nous
pouvons bien mieux nous représenter, même si nous n’avons
pas de Pierre dans
nos relations. L’autre différence, qui serait de plus grande
importance, n’en
est pas vraiment une : c’est l’importance qu’accorde Russell
à l’influence
du langage. Notons au passage qu’on pourrait objecter : est-ce
donc le
langage qui est à la source du concept de substance, ou sont-ce
nos
observations ? Ce serait faire un faux procès : notre
langage
structure notre pensée et nos observations, il nous
empêche de mettre en
question la persistance de l’entité Pierre. Aussi n’y a-t-il
rien de
contradictoire à faire dépendre le concept de substance
à la fois de nos
observations quotidiennes et de l’influence néfaste d’un langage
non analysé.
Russell
insiste beaucoup sur cette influence du langage, par exemple
dans An
Outline of Philosophy à nouveau : « On a
montré que la grammaire et
le langage ordinaire étaient de mauvais guides pour la
métaphysique. On
pourrait écrire un grand livre montrant l’influence de la
syntaxe sur la
philosophie ; dans ce livre, l’auteur pourrait retracer en
détail
l’influence de la structure des phrases sujet-prédicat sur la
pensée
occidentale, plus particulièrement pour la question de la
“substance” »(IV),
mais aussi dans
son Histoire de la
philosophie
occidentale, dans le chapitre
consacré à la
logique aristotélicienne : « La “substance”, en
un mot, est une
erreur métaphysique, due au fait que l’on a reporté sur
la structure du monde
la structure des phrases composées d’un sujet et d’un
prédicat » (V).
Ce qui tend à
suggérer qu’une erreur qui, pour le commun, est due au langage
courant provient
plutôt pour le philosophe du report illégitime dans la
logique d’une structure
grammaticale de base de ce langage courant. Mais on sait que cette
structure à
laquelle se réfère Russell, « S est
P », est la structure
fondamentale de l’analyse aristotélicienne des
propositions : l’erreur
grammaticale et l’erreur logique sont donc intimement liées.
Whitehead insiste autant sur le rôle néfaste de la décomposition logique aristotélicienne que Russell sur celui de la grammaire. Citons par exemple Le Concept de nature : « Dans sa logique [celle d’Aristote], le type fondamental de proposition affirmative est l’attribution d’un prédicat à un sujet. C’est pourquoi, parmi les nombreux usages courants du terme substance qu’il analyse, il privilégie son acception comme substance ultime qui n’est plus prédiquée d’autre chose. L’adhésion sans critique à la logique aristotélicienne a conduit à une tendance invétérée à postuler un substrat pour tout ce qui est offert à la conscience sensible, c’est-à-dire à chercher sous tout ce dont nous avons conscience la substance au sens de la chose concrète » (VI). Whitehead reprend très largement cette idée dans Procès et réalité, où il écrit : « L’hégémonie de la logique aristotélicienne à partir de la période classique tardive a imposé à la métaphysique les catégories dérivées naturellement de sa terminologie. […] Les divergences qui peuvent se trouver dans ces conférences par rapport aux autres doctrines philosophiques dépendent principalement du fait que plusieurs philosophes, qui dans leurs énoncés explicites critiquent la notion aristotélicienne de substance, présupposent cependant implicitement à travers leurs discussions que la forme propositionnelle sujet-prédicat présente enfin un mode d’énoncé sur le monde actuel qui se révèle adéquat » (VII). Il ne suffit pas en somme de critiquer explicitement la substance pour être protégé des obstacles que son idée dresse devant la pensée : parmi ces philosophes qui ont cru se départir du concept de substance, mais qui en sont restés captifs parce qu’ils n’ont pas su voir d’où il venait, on peut en suivant Whitehead mentionner Hume « dans son explication de l’esprit et de ses contenus, il ne s’est jamais départi de l’allégeance automatique à ce schème de pensée sujet-prédicat que l’importance exagérée accordée à la logique d’Aristote, durant toute la longue période médiévale, avait imposé à l’esprit européen »(VIII), et en suivant Russell mentionner Peirce (IX).
C’est
en somme l’immense majorité de la philosophie occidentale
post-cartésienne
qu’il faudrait relire pour y mettre en évidence les impasses
dans lesquelles
conduit le schème de pensée sujet-prédicat, et il
y faudrait un grand livre.
Contentons-nous donc d’examiner rapidement les philosophes qui, faisant
école,
accordent au concept de substance la plus grande place, à
savoir, dit Russell,
Descartes, Spinoza et Leibniz (il y en a d’autres, bien sûr, il
faudrait aussi
étudier au minimum Berkeley, Kant et Hegel ; mais cela nous
amènerait à
nous pencher trop longuement sur l’histoire de la
philosophie) :
« Les systèmes de Descartes, Spinoza et Leibniz ont
une caractéristique
très importante en commun : ils dépendent tous de la
catégorie de
“substance” » (X).
C’est en effet,
écrit Whitehead, « dans les thèses de
Descartes » que « la
métaphysique de la qualité et de la substance triomphe en
excluant toutes les
autres », alors que chez les auteurs qui l’ont
précédé, « les
courants de pensée qui aboutissent à cette
métaphysique » étaient mêlés
« à d’autres notions incompatibles »(XI).
Mais du point de vue de cette métaphysique, « une
substance individuelle
pourvue de ses prédicats constitue le type ultime de
l’actualisation. S’il n’y
a qu’un individu, la philosophie est moniste ; s’il y a une
pluralité
d’individus, la philosophie est pluraliste. Ce présupposé
métaphysique provoque
de sérieux ennuis en ce qui concerne les rapports entre
substances
individuelles, puisqu’il ne leur fait aucune place. En
conséquence -au mépris
de ce que nous suggèrent de plus évident nos
“préjugés” intuitifs- toute
philosophie respectable du type sujet-prédicat est
moniste » (XII) :
il n’est
pas possible en restant rigoureux de voir dans « Pierre est
plus grand que
Quentin » une propriété intrinsèque
prédiquée de Pierre, puisqu’elle
dépend tout autant de Quentin. On doit donc y voir une
propriété prédiquée du
sujet unique Pierre-Quentin.
Cette absence de rigueur du pluralisme dans le cadre d’une philosophie de type sujet-prédicat, dont on n’a pu ici que donner une idée rapide, Russell la développe de manière remarquable dans l’alinéa 214 des Principles of Mathematics. En conséquence, la philosophie de Descartes n’est pas « respectable » : elle conserve des incohérences, n’étant pas moniste. Mais Whitehead n’est pas un fanatique de la responsabilité, et les longs développements qu’il consacre à Descartes dans Procès et Réalité lui permettraient de reprendre à son compte ce qu’écrit Russell : « Ceci le conduisit à des inconséquences mais l’enrichit aussi d’idées fructueuses qu’aucun philosophe entièrement logique n’aurait pu avoir » (XIII) Leibniz est encore moins respectable, puisqu’il y a chez lui, avec les monades, profusion de substances : ce qui permet de voir que pour Whitehead, n’être pas respectable n’est pas un défaut, puisqu’il rend par ailleurs hommage à Leibniz, « le premier, et de loin le plus grand philosophe qui, à la fois, accepta la conception moderne [de la substance] et aborda de front les problèmes qu’elle posait » (XIV). Cette conception et ces problèmes, on en a déjà une idée : « Chaque réalité substantielle est ainsi conçue comme complète en elle-même, sans aucune référence à une autre réalité substantielle. Rendre compte de cette manière des atomes ultimes, ou des sujets ultimes jouissant d’une expérience, c’est rendre inintelligible un monde interconnecté d’individus réels » (XV). Ces problèmes, cependant, ne peuvent se surmonter que par ce qui s’apparente à un tour de passe-passe, ou à un miracle, l’intervention de Dieu et de l’harmonie préétablie : « Les monades, selon cette conception, n’ont aucune fenêtre les unes sur les autres. Pourquoi ont-elles des fenêtres sur Dieu, et pourquoi Dieu a-t-il des fenêtres sur elles ? » (XVI). Non que Whitehead ait quelque chose contre l’intervention de Dieu dans la philosophie, lui-même y fait une place. Mais avec l’harmonie préétablie, le Dieu de Leibniz s’apparente bien trop à un Deus ex machina. À nouveau, on est très proche de Russell, qui n’est pas moins respectueux que Whitehead à l’égard de Leibniz, le seul philosophe auquel il ait consacré tout un ouvrage : « Leibniz soutient que chaque monade reflète l’univers, non parce que l’univers peut avoir une influence sur elle, mais parce que Dieu l’a douée d’une nature qui produit spontanément ce résultat. Il y a une “harmonie préétablie” entre les changements que peuvent subir les monades, ce qui produit une apparence d’action réciproque […] À ceux pour qui l’harmonie préétablie paraît étrange, Leibniz répond que c’est une preuve admirable de l’existence de Dieu » (XVII).
Si de la trinité, le philosophe qui va avoir le plus d’influence sur les développements ultérieurs de la discipline est Descartes, le seul parfaitement respectable est Spinoza, car c’est le seul à avoir poussé le concept de substance jusqu’à sa conséquence logique, le monisme : « l’intérêt de la philosophie de Spinoza tient aux modifications qu’elle apporte à la position cartésienne, au profit d’une plus grande cohérence » (XVIII). Il établit en effet dans son Éthique (corollaire I de la proposition XIV) « que dans la Nature il n’est qu’une seule substance » (XIX). Le problème de ce monisme est que, comme l’a écrit Whitehead, il va à l’encontre de nos « préjugés » — et les guillemets montrent qu’il s’agit pour lui de plus que de simples préjugés au sens traditionnel dépréciatif du terme : notre expérience de la diversité d’un réel changeant. « Le système métaphysique de Spinoza appartient au type inauguré par Parménide » (XX). Il n’arrive à se raccrocher à notre expérience qu’en cédant à son tour à l’incohérence, même si Russell et Whitehead ne s’entendent pas sur ce qui marque précisément cette incohérence : pour le premier, alors que le système spinoziste ne fait de la pensée et de l’étendue que des attributs de la substance, « il ne semble pas y avoir de bonnes raisons pour que les événements relevant de chacun des deux attributs se développent en parallèle »(XXI). Pour le second, c’est l’introduction des modes qui est une nécessité, et « la faille du système, c’est l’introduction arbitraire des “modes” » (XXII).
On
vient de voir l’une des preuves de la faiblesse théorique du
concept de
substance : la substance empêche les philosophes qui y font
appel de
construire une pensée parfaitement cohérente,
« elle tire son origine
d’une erreur et elle n’a jamais réussi dans aucune de ses
applications »[xxiii].
Il faudrait
nuancer la sévérité de ce dernier jugement :
en science, ce fut pour Whitehead
une erreur féconde. Mais c’est cette fécondité
même qui a eu de lourdes
conséquences en philosophie : « L’énorme
succès des abstractions
scientifiques, présentant d’une part la matière […], et
d’autre part, l’esprit,
percevant, souffrant, raisonnant mais n’interférant pas, a
imposé à la
philosophie la tâche consistant à les accepter comme la
représentation la plus
concrète des faits. Ipso facto, la philosophie moderne s’est
trouvée
ruinée »[xxiv].
On pourrait
contester ce jugement, car nous n’avons pas ici étudié en
détail, pas plus que
ne le font Russell et Whitehead eux-mêmes, l’ensemble de la
pensée des
philosophes de la substance, pour nous assurer de leur réelle
incohérence. La
tâche ne serait pas aisée : établir de
manière irréfutable que les systèmes
de Descartes, Leibniz et Spinoza (pour ne citer à nouveau que
les mêmes) ne
tiennent pas debout, et que le concept de substance est la faille qui
les mine,
il y faudrait plus d’un article, un grand livre même n’y
suffirait sans doute
pas. Il y a fort heureusement une autre très bonne raison de
rejeter ce
concept : les développements de la science eux-mêmes,
de cette science qui
s’est pourtant développée en s’appuyant sur lui, viennent
montrer sa vacuité.
Whitehead y consacre toute une page de Procès et
Réalité : l’objet
persistant, la pierre et non Pierre, dont l’observation via notre
langage nous
fait croire au concept de substance, va bientôt être
conçu « comme une
société de molécules séparées en
état d’agitation violente ».
Mais les molécules sont elles-mêmes formées d’atomes, et le concept de matière (en tant que substance) se révèle « aussi faux pour l’atome qu’il l’était pour la pierre ». L’atome, à son tour, n’est explicable que comme société de protons et d’électrons. « Les mystérieux quanta d’énergie [font alors] leur apparition, issus, semble-t-il, des replis des protons ou des électrons. Pire encore pour le concept : ces quanta semblent se dissoudre dans les vibrations de la lumière »[xxv]. Russell nous décrit la même évolution dans La méthode scientifique en philosophie, même s’il n’y fait pas immédiatement mention du terme « substance » (mais comme l’indique fort justement Whitehead : « [L’]erreur ne consiste pas dans l’emploi du mot “substance”, mais dans l’emploi de la notion d’une entité actuelle caractérisée par des qualités essentielles et restant quantitativement une parmi les changements de relations accidentelles et de qualités accidentelles »[xxvi]) : il y évoque la façon dont la physique, partant « de la croyance du sens commun aux corps bien rigides et bien permanents »[xxvii], va être graduellement amenée à dissoudre cette croyance ; « On peut réduire une pierre en poudre, mais cette poudre est constituée de grains qui conservent les propriétés qu’ils avaient avant d’être pulvérisés. C’est ainsi que l’idéal des corps absolument rigides et absolument permanents, poursuivis par les premiers physiciens par-delà les changements apparents, semblait pouvoir être atteint en imaginant que les corps ordinaires sont composés d’un grand nombre de menus atomes »[xxviii]. Mais cette vision de la matière est remplacée par « la théorie électromagnétique, qui se mue à son tour, pour le moment, en un nouvel atomisme », qui « considère que toute la matière se compose de deux genres d’éléments, les électrons et les protons »[xxix], auquel « vient s’ajouter un atomisme de forme complètement différente, introduit par la théorie des quanta »[xxx].
On pourrait encore poursuivre sur les rapprochements entre la pensée de Russell et celle de Whitehead, mais le moment est venu de nous pencher plus sur le second, sur l’une des conséquences néfastes qu’il tire de la théorisation métaphysique de la substance et qui le différencie profondément de Russell : la bifurcation de la nature.
Cette bifurcation commence avec le dualisme cartésien, substantialisme certes non respectable puisque non moniste, mais substantialisme cependant : « il y a les substances matérielles ayant des relations spatiales, et les substances mentales. Les substances mentales sont extérieures aux substances matérielles. Aucun de ces deux types de substances ne requiert l’autre pour compléter son essence »[xxxi]. Dans la présentation de ces deux substances, il y a aussi l’explication de leur distinction, qui peut donc se faire sans appel à des a priori religieux (la matière en tant qu’opposée à l’âme) : l’idée de la localisation simple (une autre erreur due à une simplification abusive, et que là encore la science contemporaine conduit à abandonner même si elle a été féconde) : il y a des entités dont on peut dire qu’elles sont « ici dans l’espace et ici dans le temps, ou ici dans l’espace-temps, en un sens parfaitement défini ne nécessitant pas, pour être expliqué, la moindre référence à d’autres régions de l’espace-temps »[xxxii], elles sont matérielles ; et il y en a d’autres auxquelles on n’attribue, et on ne peut attribuer, de localisation simple que dans « la communauté des durées temporelles », ce sont les « esprits pensants »[xxxiii].
De cette première séparation en découlent bien d’autres : « Le monde objectif de la science se limitait à un simple matériau spatial ayant une localisation simple dans l’espace et le temps et soumis à des règles définies relatives à son mouvement. Le monde subjectif de la philosophie annexa les couleurs, les sons, les odeurs, les goûts, les touchers, les sensations corporelles, lesquels formaient les contenus subjectifs des pensées de l’esprit individuel »[xxxiv]. Formellement, cette citation ne fait apparaître qu’une séparation, un partage des tâches entre la science et la philosophie, qui correspond à ce que C. P. Snow appellera en 1959 « les deux cultures », ou qui du moins y correspond en gros : car la culture non scientifique ne se limite pas à la philosophie[xxxv]. On voit que c’est dès 1926 que Whitehead dénonce cette séparation, et au-delà la spécialisation intensive qui n’en est qu’une radicalisation : « Le chimiste moderne risque de ne pas connaître grand chose en zoologie, sa connaissance du théâtre élisabéthain sera encore moindre et il sera parfaitement ignorant des principes du rythme dans la versification anglaise. Quant à sa connaissance de l’histoire ancienne, mieux vaut ne rien en dire »[xxxvi]. Cela n’est pas mauvais seulement pour le chimiste lui-même, cela est mauvais au regard même de la rapidité de l’évolution des connaissances que permet cette spécialisation pour l’humanité dans son ensemble : « le rythme du progrès est tel qu’un être humain, ayant une durée de vie normale, se trouvera confronté à des situations nouvelles sans précédent dans son passé. L’individu convenant précisément à une tâche donnée, et à une seule, était un don du ciel dans les sociétés anciennes ; à l’avenir, ce sera un danger public »[xxxvii].
Mais il n’est nul besoin de lire attentivement la citation qui fait dépendre la séparation des tâches entre science et philosophie de la séparation entre substances matérielles et substances mentales pour y voir aussi une séparation d’une part entre le sujet et l’objet, d’autre part entre des qualités qui seraient des qualités propres des entités matérielles, leurs qualités premières, et « d’autres choses que nous percevons, comme les couleurs, qui ne sont pas des attributs de la matière mais sont perçues par nous comme si elles étaient de tels attributs. Ce sont les qualités secondes de la matière »[xxxviii]. Cette séparation entre qualités premières et secondes résulte de la combinaison du substantialisme dualiste avec les développements au XVIIe siècle des « théories scientifiques de la transmission »[xxxix] : « ce que nous voyons dépend de la lumière qui pénètre dans l’œil. [Bien sûr, la vue n’est qu’un exemple, celui que prend Whitehead. Il pourrait tout aussi bien lier ce que nous entendons et ce qui pénètre dans nos oreilles, ce que nous sentons ou goûtons et ce qui frappe nos papilles olfactives ou gustatives, etc.] Bien plus, nous ne voyons même pas ce qui pénètre l’œil. Les choses transmises sont des ondes ou — comme Newton le pensait — de menues particules, et les choses vues sont des couleurs »[xl]. « Ainsi les corps sont-ils perçus comme ayant des qualités qui ne leur appartiennent pas en réalité, des qualités qui sont en fait purement le produit de l’esprit. Ainsi la nature se voit-elle créditée de qualités qui devraient nous être réservées : la rose de son parfum, le rossignol de son chant, et le soleil de sa chaleur. Les poètes se trompent sur toute la ligne. Ils devraient s’adresser leurs vers à eux-mêmes, et en faire des odes d’autofélicitation pour l’excellence de l’esprit humain. La nature, elle, est inodore, incolore, insipide ; rien qu’un va-et-vient de matière, incessant et insignifiant »[xli]. Whitehead se trouve ainsi parmi les précurseurs des mouvements écologistes. Il n’est certes pas le seul ni le premier, mais comme il considère que l’illusion substantialiste est l’une des raisons qui justifie le massacre de la nature, cela mérite néanmoins d’être noté ; le saccage des beautés naturelles ne pose en effet aucun problème aux substantialistes dualistes, puisqu’elles ne sont qu’illusion : « l’hypothèse de l’absence de valeur intrinsèque de la matière déboucha sur une perte de respect dans le traitement de la beauté naturelle ou artistique »[xlii].
Pourtant, nous sentons l’odeur des roses et la chaleur du soleil, nous entendons le chant des rossignols. Pour en rendre compte, il faut introduire ce que Whitehead appelle la « bifurcation de la nature », à laquelle il ne cesse de répéter son opposition (au point que Isabelle Stengers peut écrire que « le problème de Whitehead » est d’« éviter la bifurcation de la nature »[xliii]) : « Ce contre quoi je m’élève essentiellement est la bifurcation de la nature en deux systèmes de réalité, qui, pour autant qu’ils sont réels, sont réels en des sens différents. Une de ces réalités serait les entités telles que les électrons, étudiées par la physique spéculative. Ce serait la réalité qui s’offre à la connaissance ; bien que selon cette théorie ce ne soit jamais connu. Car ce qui est connu, c’est l’autre espèce de réalité qui résulte du concours de l’esprit. Ainsi, il y aurait deux natures, dont l’une serait conjecture et l’autre rêve. »[xliv].
Comme
on l’a indiqué, en s’opposant à cette bifurcation de la
nature, Whitehead
s’oppose aussi à Russell, car les théories de ce dernier
en font un chaud
partisan de cette conception. Ainsi dans La méthode scientifique
en
philosophie, Russell consacre-t-il toute une conférence,
la
quatrième, à ces
« deux mondes opposés »[xlv]
que sont
« Monde physique et monde sensible » (c’est le
titre de la
conférence). Sans doute s’y efforce-t-il de « jeter
un pont »[xlvi]
entre eux, mais
jeter un pont entre les deux rives d’un fleuve ne fait pas
disparaître le
fleuve qui les sépare, tout au plus cela permet-il de le
franchir plus
simplement, de passer plus aisément de l’une des rives à
l’autre. Aussi dans
Human Knowledge (1948) s’efforce-t-il encore de rapprocher
« mental »
et « physique » en faisant la distinction entre
espace perceptuel et
espace physique. « L’espace perceptuel consiste en relations
perceptibles
entre des parties de percepts, tandis que l’espace physique consiste en
relations inférées entre choses physiques
inférées »[xlvii].
Sur ce point, il ne peut y avoir de réconciliation entre les
deux
auteurs : ce à quoi tient Whitehead, c’est que
« ce qui est donné
dans la perception est l’herbe verte ; c’est là un objet
que nous
connaissons comme un élément de la nature »[xlviii].
Bel exemple de ce réalisme naïf que Russell a épousé un moment en rompant à la trentaine avec ses erreurs idéalistes de jeunesse, mais dont il est revenu ensuite, même s’il le juge préférable à un enfermement dans la subjectivité, et qu’il regarde donc dans sa maturité avec amusement, quoique non sans sympathie : « Dans l’exubérance de ma libération, je devins d’abord un réaliste naïf et me réjouis à la pensée que l’herbe est réellement verte, en dépit de l’opinion contraire des philosophes depuis Locke. Je n’ai pas été capable de garder cette foi agréable dans toute sa vigueur d’antan »[xlix]. À ce réalisme naïf, Russell préfère (et oppose) le réalisme scientifique : les objets extérieurs ne sont pas ce qu’ils nous semblent, ils sont ce que la physique nous dit qu’ils sont (quand du moins on s’appuie sur une théorie physique qui a atteint sa troisième étape, celle à laquelle « on pense qu’il est très invraisemblable que tout nouvel élément de preuve fera plus que la modifier légèrement »[l]). L’herbe n’est pas verte, elle est le rassemblement d’une multitude d’atomes incolores. Whitehead refuse cette opposition : l’herbe est verte, et elle est une société d’atomes incolores (et sans doute est-elle bien d’autres choses encore : ce qu’elle est pour un moucheron qui s’y pose, ce qu’elle est pour la terre dans laquelle elle s’enracine, etc.). On a pu définir assez justement la philosophie de Whitehead comme un empirisme spéculatif [li]. On pourrait tout aussi bien la définir comme un réalisme pluraliste.
Dans
cette philosophie, « les “entités actuelles” — aussi
appelées “occasions
actuelles” — sont les choses réelles dernières dont le
monde est
constitué »[lii].
Elles se
substituent aux objets persistants que l’on a cru observer et dont on a
tiré
l’idée de substance : le rocher, qui dure très
longtemps, le brin d’herbe,
qui dure moins longtemps. Mais nul n’a la patience (ni la
possibilité
matérielle) de connaître ces objets persistants en tant
que persistants :
il nous faut nous détourner du rocher, du brin d’herbe, et tout
ce que nous
connaissons, ce sont des occurrences spatio-temporelles du rocher, du
brin
d’herbe. C’est ce que sont les entités actuelles : non pas
le rocher, le
brin d’herbe, mais le rocher ou le brin d’herbe dans tel ou tel
contexte
spatio-temporel. Ce que nous appelons « rocher »
ou « brin
d’herbe » n’est rien d’autre qu’une succession de telles
occasions
actuelles, un « trajet historique d’occasions actuelles qui
[…]
s’entre-héritent »[liii],
une société
d’occasions actuelles dotée d’un « ordre
personnel »[liv].
La vie d’un être
humain n’est elle-même qu’un de ces trajets historiques ; le
pur sujet
s’évanouit donc, ce qui est assez satisfaisant, car il est clair
qu’il découle
de la même illusion logico-grammaticale que la substance :
dans un tel
trajet historique, une occasion actuelle est certes sujet (du latin
subjectum,
jeté dessous, participe passé de subjicio) par rapport
à celles qui en
héritent, mais elle est aussi superject (néologisme que
crée Whitehead à partir
du latin superjectum, placé dessus, participe passé de
superjacio) de celles
dont elle hérite.
La
philosophie de Whitehead estompe donc les oppositions
tranchées comme celle entre le sujet et l’objet qui
règnent dans les
philosophies de la substance : « Les philosophies de
la
substance
présupposent un sujet qui, dans un deuxième temps,
rencontre un donné puis
réagit à ce donné. La philosophie de l’organisme
présuppose un donné que
rencontrent des sentirs, et qui atteint progressivement l’unité
d’un sujet »[lv].
Elle peut donc
être vue, écrit-il, comme un exemple de la révolte
contre le dualisme, même si
elle défend une autre interprétation du dualisme[lvi].
Aux dualités non vicieuses qu’il présente alors, il
convient d’en ajouter une
autre. Car les entités actuelles ont beau être
« les choses réelles
dernières dont le monde est composé », elles
ne suffisent pas à en rendre
compte : « Les types fondamentaux d’entités sont
les entités
actuelles et les objets éternels »[lvii].
On a donc besoin aussi des objets éternels. Ils correspondent
à peu près à ce
que l’on appelle d’habitude les « universaux »[lviii]
(de même que les « entités
actuelles » correspondent à peu près aux
« particuliers »). Pourquoi alors employer des
noms nouveaux, ou
inhabituels ?
Pour insister justement sur cet à-peu-près, sur ce qui sépare les objets éternels des universaux, les entités actuelles des particuliers. Les universaux ont pu être conçus de deux façons opposées, soit comme premiers (c’est la position « réaliste » dans la querelle médiévale des universaux, qui fait d’eux des substances), soit comme dérivés (c’est la position nominaliste, pour laquelle les substances sont les particuliers). Les objets éternels ne sont ni premiers ni dérivés, ce sont de purs potentiels, « les purs potentiels de l’univers »[lix], écrit Whitehead. Mais la différence majeure entre objets éternels et entités actuelles d’une part, universaux et particuliers d’autre part, liée à l’abandon du concept de substance, c’est le caractère fondamentalement relationnel des premiers. Les entités qui composent le cosmos pour Whitehead ont beau être des « individus réels », fondamentalement atomiques et multiples, elles n’en sont pas moins, tout aussi fondamentalement, en relation les unes avec les autres (le monde est « interconnecté »). Certaines de ces relations sont sans doute plus importantes que les autres : ce sont les préhensions, « Faits Concrets de Relation »[lx], une préhension pouvant être définie comme une « appréhension non cognitive, c’est-à-dire une appréhension qui peut être ou non de type cognitif »[lxi] (« appréhension » pourrait être remplacé par « perception », s’il n’y avait dans ce second terme un contenu cognitif). Elles sont plus importantes, car on pourrait dire que pour Whitehead, la proximité dans La Science et le monde moderne de l’introduction du concept de préhension avec une discussion de Berkeley nous y invitant, « être, c’est préhender ou être préhendé ». La formulation n’a rien d’idéaliste, d’une part car l’idéalisme Berkeleyen est une forme de substantialisme, d’autre part parce que la préhension n’est pas, loin de là, une spécificité humaine : le brin d’herbe préhende le rayon de soleil qui le frappe et la chaleur de ce rayon de soleil, la terre dans laquelle il s’enracine et l’humidité de cette terre, la planète préhende le soleil qui exerce sur elle une force d’attraction, ou courbe l’espace dans lequel elle se meut (suivant que l’on préfère adopter une description classique ou relativiste)…
Mais même si les relations de préhension sont plus importantes que les autres, toutes les relations sont importantes, en ce que toutes servent à définir les entités individuelles qu’elles mettent en relation. Pour Whitehead, les relations dans lesquelles entre avec d’autres entités une entité quelle qu’elle soit sont des « relations internes » : elles sont constitutives de cette entité, alors même que cette entité est différente des autres, voire parce que cette entité est différente des autres. Cela est vrai des entités actuelles — et c’est ainsi que « tout élément de l’univers, y compris toutes les autres entités actuelles, est un élément constituant dans la constitution de n’importe quelle entité actuelle »[lxii] — comme des objets éternels : « Un objet éternel, considéré comme une entité abstraite, ne peut être séparé de sa référence à d’autres objets éternels, et de sa référence à la réalité en général, quoiqu’il soit déconnecté de ses modes réels d’ingression dans des occasions réelles définies. Ce principe s’exprime en affirmant que chaque objet éternel a une “essence relationnelle” »[lxiii].
L’opposition avec la position de Russell est telle qu’il est permis de se demander si lorsque Whitehead mentionne, on l’a vu plus haut, ces philosophes « qui dans leurs énoncés explicites critiquent la notion aristotélicienne de substance, [et] présupposent cependant implicitement à travers leurs discussions que la forme propositionnelle sujet-prédicat présente enfin un mode d’énoncé sur le monde actuel qui se révèle adéquat », il ne compte pas à leur nombre Russell lui-même. Whitehead n’écrit-il pas : « La thèse de l’indépendance individuelle des faits réels a son origine dans l’idée que la forme sujet-prédicat des énoncés exprime une vérité métaphysique ultime »[lxiv] ? Certes, Russell développe ses analyses en termes d’« événements », et non de faits[lxv]. Mais ce n’est pas la référence aux faits qui est déterminante ici pour Whitehead. La conséquence importante et erronée de la trop grande valeur accordée à la forme sujet-prédicat des énoncés, c’est la thèse de l’indépendance individuelle des composantes élémentaires de la réalité, quel que soit le nom qu’on leur donne. Or s’il y a, pendant tout le vingtième siècle, une constante dans la pensée de Russell, toujours prompt pourtant à se corriger, c’est bien cette idée, constitutive de son atomisme logique, du caractère externe des relations entre les atomes que nous distinguons dans notre analyse de la réalité : chacun d’entre eux existe et est parfaitement défini indépendamment des relations qu’il entretient avec tous les autres. Dans l’un de ses derniers ouvrages encore, il cite sans émettre la moindre réserve un de ses articles de 1907 où il énonce, appelant « axiome des relations internes » une affirmation qui peut se voir en la simplifiant à peine comme l’affirmation que toute relation est interne : « Ainsi l’axiome des relations internes équivaut à l’hypothèse du monisme ontologique et à la négation de toutes les relations. Partout où il semble que nous ayons une relation, il s’agit en réalité du tout composé des termes de la relation supposée. L’axiome des relations internes équivaut de la sorte à supposer que toute proposition a un sujet et un prédicat »[lxvi].
En somme, il semble bien que, de même que, pour Whitehead, Russell reste prisonnier du mode de pensée sujet-prédicat dont découle le substantialisme, pour Russell, c’est Whitehead qui en reste prisonnier. On serait assez tenté de donner raison à Whitehead : Russell arrive à cette conclusion parce qu’il voit les relations internes comme des propriétés internes, et les pense donc encore en termes de sujet et de prédicat. Mais s’il s’agissait d’une erreur de logique, qu’elle soit à imputer à l’un ou à l’autre, comme aucun des deux ne peut être accusé de méconnaître grossièrement cette discipline, elle serait trop subtile pour être dissipée ici, et ne pourrait l’être en une seule phrase. Cependant, de même que l’on peut voir que le concept de substance est erroné en se penchant sur ses conséquences métaphysiques, on peut essayer de trancher entre Russell et Whitehead en se penchant sur les conséquences de leurs conceptions. Mais nous avons à faire à deux théories incommensurables, même si elles se rencontrent sur une même critique de la substance. La conséquence pour nous déterminante, Russell ne pourrait l’accepter comme telle, voyant dans le recours qui y est fait une confusion dangereuse entre fait et valeur (alors qu’il semblerait que pour Whitehead, la différence tranchée entre fait et valeur soit à mettre au nombre des dualismes vicieux, découle de la bifurcation de la nature, de la coupure entre matière et esprit) : Whitehead parvient à résoudre son problème, il décrit notre monde sans bifurcation, et c’est ainsi un monde riche, en acte comme en puissance, la science enrichissant de plus en plus le monde actuel en actualisant toujours plus de potentialités. Russell nous dépeint un « monde physique, en soi inintéressant », où « la physique s’approche ainsi du stade où elle sera achevée, et donc inintéressante »[lxvii] (et où, toute science se ramenant à la physique, toute science deviendra inintéressante). Entre ces deux mondes, s’il s’autorisait à choisir, Russell lui-même n’hésiterait pas : il préférerait le monde de Whitehead.
Remerciements : Je remercie Patrick Juignet, directeur de programme au Collège International de Philosophie. Sans les discussions que nous avons eues pendant qu’il mettait en place son Séminaire, je n’aurais jamais eu l’idée de cet article, par ailleurs rédigé à partir des notes prises pour une intervention dans ce Séminaire.
[ii] « This [the category of substance] is a concept which has developed out of the common-sense notion of “thing”. A “substance” is that which has qualities, and is in general supposed to be indestructible, though it is difficult to see why. It acquired its hold over metaphysicians partly because both matter and the soul where supposed to be indestructible, though it is difficult to see why… » : An Outline of Philosophy (OP), Routledge, 1996, p. 194.
[iii] « …and partly through a hasty transference to reality of ideas derived from grammar. We say “Peter is running”, “Peter is talking”, “Peter is eating”, and so on. We think that there is an entity, Peter, who does all these things, and that none of them could be done unless there were someone to do them, but that Peter might quite well do none of them. Similarly, we assign qualities to Peter : we say he is wise, and tall, and blond and so on » : Id.
[iv] « Grammar and ordinary language have been shown to be bad guide to metaphysics. A great book might be written showing the influence of syntax on philosophy ; in such a book, the author could trace in detail the influence of the subject-predicate structure of sentences upon European thought, more particularly in this matter of “substance” »: OP, p. 195.
[v] Histoire de la philosophie occidentale (HPO), tr. H. Kern corrigée, p. 221 ; « “Substance”, in a word, is a metaphysical mistake, due to transference to the world-structure of the structure of sentences composed of a subject and a predicate » : History of Western Philosophy (HWP), Routledge, 2000, p. 212.
[vi] Le Concept de nature (CN), tr. J. Douchement, Vrin, 2006, p. 55.
[vii] Procès et réalité (PR), tr. Charles, Elie, Fuchs, Gautero, Janicaud, Sasso, Villani, Gallimard, 1995, 30 (On donne la numérotation de l’édition Griffin et Sherburne, The Free Press, 1978, qui a été reportée dans l’édition française).
[viii] PR, 51.
[ix] Voir Ali Benmakhlouf, Russell, Les Belles Lettres, 2004, p. 104.
[x] « The systems of Descartes, Spinoza and Leibniz have one very important characteristic in common, namely, that they all depend upon the category of “substance” »: OP, p. 194.
[xi] PR, 137.
[xii] Id.
[xiii] HPO, p. 580.
[xiv] Aventures d’Idées (AI), tr. J.-M. Breuvart et A. Parmentier, Cerf, 1993, p. 185.
[xv] AI, p. 184.
[xvi] AI, p. 185.
[xvii] HPO, p. 595.
[xviii] PR, 6.
[xix] Tr. R. Caillois, dans Spinoza, Œuvres complètes, Gallimard, Pléiade.
[xx] HPO, p. 582.
[xxi] « There seemed still no good reason why the events belonging to the two attributes should develop along parallel lines », OP, p. 191.
[xxii] PR, 7.
[xxiii] PR, 79.
[xxiv] SMM, p. 70.
[xxv] PR, p. 78-79.
[xxvi] PR, 79.
[xxvii] La méthode scientifique en philosophie (MSP), tr. P. Devaux, Payot, 2002, p. 134.
[xxviii] MSP, p. 135.
[xxix] Id.
[xxx] MSP, p. 136.
[xxxi] Modes de pensée (MP), tr. H. Vaillant, Vrin, 2004, p. 168.
[xxxii] SMM, p. 68.
[xxxiii] SMM, p. 172.
[xxxiv] SMM, p. 172-173.
[xxxv] Whitehead n’a pas de la philosophie une conception fermée : « La philosophie est apparentée à la poésie » (MP, p. 192).
[xxxvi] SMM, p. 227 (tr. légèrement modifiée) ; « The modern chemist is likely to be weak in zoology, weaker still in his general knowledge of the Elizabethan drama, and completely ignorant of the principles of rhythm in English versification. It is probably safe to ignore his knowledge of ancient history » : SMW, p. 244-245.
[xxxvii] SMM, p. 227.
[xxxviii] CN, p. 64.
[xxxix] CN, p. 63.
[xl] CN, p. 64.
[xli] SMM, p.73-74, tr. légèrement modifiée ; « thus the bodies are perceived as with qualities which in reality do not belong to them, qualities which in fact are purely the offspring of mind. Thus nature gets credit which should in truth be reserved for ourselves: the rose for its scent; the nightingale for its song; and the sun for its radiance. The poets are entirely mistaken. They should address their lyrics to themselves, and should turn them into odes of self-congratulation on the excellency of the human mind. Nature is a dull affair, soundless, scentless, colourless; merely the hurrying of material, endlessly, meaninglessly »: SMW, p. 68-69.
[xlii] SMM, p. 226.
[xliii] I. Stengers, Penser avec Whitehead, Seuil, 2002, p. 93.
[xliv] CN, p. 68.
[xlv] MSP, p. 135.
[xlvi] MSP, p. 134.
[xlvii] « Perceptual space consists of perceptible relations between parts of percepts, whereas physical space consists of inferred relations between inferred physical things » : Human Knowledge (HK), Routledge, 2000, p. 225.
[xlviii] CN, p. 67.
[xlix] Histoire de mes idées philosophiques (HIP), p. 77.
[l] « It is thought very unlikely that any new evidence will do more than somewhat modify it »: HK, p. 214.
[li] Didier Debaise, Un empirisme spéculatif, Vrin, 2006.
[lii] PR, 18.
[liii] PR, 89.
[liv] PR, 90.
[lv] PR, 155.
[lvi] AI, p. 246. Pour une présentation détaillée de cette autre interprétation du dualisme, voir dans cette même revue l’article de Maurice Élie.
[lvii] PR, 25.
[lviii] Voir par exemple PR, deuxième partie, chapitre I, section 5, ou SMM, ch. 10.
[lix] PR, 149.
[lx] PR, 22.
[lxi] SMM, p. 89.
[lxii] PR, 148.
[lxiii] SMM, p. 188, tr. légèrement modifiée ; « An eternal object, considered as an abstract entity, cannot be divorced from its reference to other eternal objects, and from his reference to actuality generally; though it is disconnected from its actual modes of ingression into definite actual occasions. This principle is expressed by the statement that each eternal object has a ‘relational essence’ »: SMW, p. 198.
[lxiv] PR, 137.
[lxv] Sans doute le fait-il d’ailleurs sous l’influence de Whitehead lui-même : voir A. Benmakhlouf, op. cit., p. 138.
[lxvi] HIP, p. 71.
[lxvii] Russell, « Ce que je crois », dans Le mariage et la morale, 10-18, 1997, p. 260-261.
Bibliographie
(traductions françaises)