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Philo Sciences philosophie des sciences

Les limites de la science classique

Juignet Patrick, Philosciences.com, 2008.

La science classique, d’une grande efficacité en de nombreux domaines, se trouve limitée dans certains autres par le fait du paradigme épistémologique qui la guide. Le chercheur qui met en oeuvre ce paradigme ne peut que perpétrer ces limites. Pour les dépasser, il faut discuter le paradigme. Nous donnerons ici des outils conceptuels qui permettent de décrire et mettre en perspective critique les principes épistémologiques sur lesquels repose la science classique.  


 

1/ Le paradigme scientifique classique

La science classique qui a débuté en Europe occidentale au milieu du XVIe siècle, s’est étendue à l’ensemble du monde. En moins de deux siècles, de Copernic (milieu du XVIe siècle), en passant par Galilée et Descartes (XVIIe), jusqu’à Newton (fin du XVIIe), une nouvelle manière de connaître s’est imposée. Elle s’émancipe de la théologie et s’autorise à la rationalité. 

On cherche à comprendre le monde, non seulement en dehors de Dieu, mais aussi en dehors de l’homme de sorte que naisse l’idéal d’une description ou d’une explication « objective » de la nature. Elle a été réévaluée et synthétisée à la fin du XIXe siècle par le courant positiviste, que l’on doit au philosophe Auguste Comte, courant qui existe aussi sous diverses formes chez de nombreux scientifiques. 

Nous sommes d’accord avec Ilya Prigogine et Isabelle Stengers pour dire que « les concepts fondamentaux qui fondaient la conception classique du monde ont aujourd’hui trouvé leurs limites » (La nouvelle alliance, Paris, Gallimard, 1979), par contre il n’est pas sûr, comme ils le disent, que la science classique ne soit plus la science d’aujourd’hui. On constate que c’est celle qui est enseignée et celle qui est alléguée comme la valide dans beaucoup de domaines. Le paradigme classique est toujours dominant.

Nous allons discuter ici du socle épistémique de la science classique (ses fondements ontologiques et épistémologiques), en tant qu’il fait paradigme, c'est-à-dire qu’il est partagé par le groupe social et qu’il s’impose. Si on ne suit pas les préceptes de ce paradigme, on est montré du doigt, voire exclu, ce qui a des conséquences dans la conduite des recherches.

Le paradigme classique a permis des succès éclatants et une avancée de la connaissance, du XVIIe au XXe siècle, sans commune mesure avec les siècles précédents. Cependant le paradigme classique a des limites. Il ne permet ni la relativité, ni la physique quantique, il freine la biologie et, dans les sciences de l’homme, il a occasionné et continu d’occasionner un réductionnisme désastreux.

Le concept de paradigme, imposé par Thomas Kuhn (The structure of scientific revolution, 1962), donne l’idée d’un modèle à suivre ce qui décrit bien ce qui se passe dans les sciences. Les méthodes et les doctrines sont toujours reprises collectivement ce qui conduit à une expression simplifiée et normative. C’est de cette expression normative, qui produit des effets pratiques dans la conduite des recherches et dans la gestion institutionnelle dont nous nous inspirerons.

Pour cette raison, nous laisserons de côtés les particularités des auteurs. L’exemple type est celui de Newton, canonisé fondateur de la mécanique rationnelle, en oubliant son inspiration alchimique. « Newton ne fut pas le premier des rationalistes, mais le dernier des magiciens » nous dit Thomas Keynes (Newton the man, 1946). Mais cela importe peu car les siècles suivants en ont fait le père exemplaire d’un rationalisme rigide. Pour notre réflexion, qui n’est pas historique, la question n’est pas de savoir ce que Newton a exactement pensé, mais ce que la communauté scientifique en a repris et qui s’est collectivement imposé. C’est là l’un des sens du concept de paradigme et que nous utilisons à notre profit.

Pour étudier et discuter du paradigme classique, il faut le décrire et ajouter une couche conceptuelle qui le mette en perspective. C’est le rôle du socle épistémique qui le reprend au travers de catégories philosophiques larges. Par socle épistémique nous désignons le système des concepts les plus fondamentaux qui conditionnent les développements théoriques et pratiques des sciences d'une époque. Ce socle ne rend pas compte en détail de la science classique, il met en évidence des points cruciaux sur lesquels il va être possible de discuter pour sortir du cercle paradigmatique.

 2/ L’ontologie  scientifique classique

 Déterminisme et temporalité

Le déterminisme, principe fondateur de la science classique, n’est pas seulement un principe de connaissance mais aussi un principe ontologique. On affirme que le monde naturel est  par nature déterminé, que le déterminisme fait partie de son être même. Ce déterminisme est supposé universel et absolu. Rien n’y échappe, il traverse tous les champs identifiables de la nature. On le trouve à l’oeuvre aussi bien dans le vivant, que dans l’astronomie ou le magnétisme ou les comportements humains. Il est intemporel, toujours identique et sans histoire.

Le temps coule uniformément et absolument, sans relation à rien. C’est un flux uniforme, indépendant, intangible, identique dans tout l’univers sur lequel rien ne peut influer. Il ne varie pas, c'est-à-dire, ni ne ralentit, ni ne s’accélère. Dans ce temps neutre, les phénomènes sont réversibles. C’est ce qui est parfois appelé le principe de symétrie. Une cause inverse à la précédente provoque toujours le retour à l’état initial. Le temps passé ne compte pas et une reproduction à l’identique est toujours possible.

Le théorème de récurrence de Poincaré montre que dans un système dynamique, avec un temps infini on peut revenir au point de départ. Nous sommes dans un monde sans histoire, c'est-à-dire dans lequel un événement n’engendre pas une bifurcation non réversible entre les possibles. Tout est réversible, un éternel retour se profile comme horizon du temps.

 Intelligibilité et principe de raison suffisante

Leibniz énonce à la fin du XVIIe siècle l’idée de raison suffisante. Nous la formulerons de la manière suivante : rien n’est sans raison. Comme on le sait, Leibniz distingue « les vérités de raison et celles de fait » ou encore les vérités « analytiques » et « synthétiques », termes qui ne sont plus d’actualité, bien que la distinction reste. Ce qui nous intéresse ici n’est pas le type de raison, mais plutôt l’existence constante d’une démonstration raisonnable. Si rien n’est sans raison tout est intelligible.

Dans le cas d’une vérité formelle, sa raison peut toujours être montrée. Tout énoncé vrai à une démonstration logique. Nous dirons que si elle est bien conduite une démonstration formelle aboutit à une vérité formelle. Si rien n’est sans raison, la porte est grande ouverte à la recherche rationnelle qui finira toujours par trouver. Aucune affirmation dogmatique n’est acceptable sans démonstration. Nous sommes dans une démarche scientifique par opposition à la croyance.

Dans le cas d’une vérité empirique, sa raison est l’ensemble des causes qui produit ce fait. Nous dirons que l’énoncé de l’enchaînement des causes aboutît à une vérité empirique. Ce dernier aspect donne un des composants du rationalisme, le postulat que le monde est déterminé de telle sorte que la raison humaine peut l’expliquer.

De tels principes d’intelligibilité généralisée sont porteurs pour la recherche scientifique. Le revers est une affirmation ontologique incontrôlable : la rationalité du réel. Si tout ensemble de cause a une raison, c’est que le monde est par lui-même raisonnable, rationnel. Le deuxième inconvénient est l’abus de logicisme alors qu’une bonne partie des raisonnements nécessaires ne sont pas logiques, mais de simple juxtapositions d’énoncés sans liens de consécution. Ces deux aspects vont entraîner la science classique vers un style mécanique. Style qui convient bien à une partie de la physique mais pas à la biologie ni à l’étude de l’homme. 

 Réalisme empirique

L’énorme progrès de la science classique vient de la possibilité de comprendre le monde non seulement en dehors de Dieu, mais aussi en dehors de l’homme, ce qui va donner un nouveau sens aux termes de nature et d’objectivité. On admet un réalisme de la nature. La nature existe d’elle-même et l’on peut la décrire et l’expliquer par elle-même, c’est à dire « objectivement ». Le double mouvement de dé-théologisation et dé-anthropologisation du monde permet une libération de la pensée. Elle permet un rapport plus rationnel au monde, ce qui représente un gain gigantesque du point de vue de l’efficacité.

Si l’on va un peu plus avant dans l’explicitation du réalisme naturaliste classique, on peut le décrire comme un réalisme empirique naïf. La réalité qui nous apparaît, existe vraiment, objectivement, en dehors de nous. La réalité n’est pas relative (rapporter les faits à l’expérience), mais absolue : les faits sont là, en eux-mêmes, absolument. Ce réalisme concerne les faits élémentaires mais aussi les objets, c'est-à-dire ce que nous percevons comme ensembles constants à partir des faits.

Le dégagement de la subjectivité est libérateur, mais il aboutit à nier l’expérience au profit d’un réalisme absolu. Les faits et objets sont donnés pour être hors de nous et on peut les considérer « objectivement ». Ce réalisme fond et confond l’affirmation d’existence et la forme empirique, posant en même temps les deux. Il néglige l’activité de saisie constructive du fait (l’expérience). Le problème surgit lorsque l’expérience ne peut plus être négligée, car elle interfère fortement dans la possibilité de résultat. Les domaines de forte interférence de l’expérience sont hors de portée d’une étude classique.

La substance

Dans la science classique le réalisme prend deux tournures substantialiste ou phénoméniste. Voyons d’abord la première.

La substance se tient et persiste sous les phénomènes perceptibles, elle persiste derrière les faits changeants. Avec Descartes s'est opérée la dualisation du monde en deux substances : matérielle et spirituelle. La science classique a pour tâche de s’occuper de la substance étendue ou matière. C’est possible par l’intermédiaire de la substance spirituelle qui constitue l’esprit (du savant).

La substance matérielle est assez souvent assimilée à la résistance empirique des choses. Elle cause les qualités secondes, le fait que l’objet soit dur ou mou, coloré ou pas, qu’on ne puisse passer au travers, etc. Celles-ci étant fluctuantes, on lui a attribué des qualités premières, qui sont les qualités sensibles épurées, ramenées à quelque unes jugées fondamentales (étendue, mouvement). On trouve ce genre de raisonnement chez Descartes et Locke (pourtant opposés puisque l’un met en premier la raison et l’autre l’expérience) et chez nombre de nos contemporains.

Finalement à la fin du XIXe siècle on considère un monde composé de matière, substance inaltérable dans sa masse, susceptible d’être mue par des forces, et qui peut être ramenée à des unités élémentaires, les atomes. Selon le matérialisme du XIXe siècle les atomes, « en tant qu’ils constituent l’étant inaltérable proprement dit, se meuvent dans l’espace et dans le temps et provoquent par leur disposition et leurs mouvements réciproques les phénomènes variés de notre univers sensible » (Heisenberg W., La nature dans la physique contemporaine, Paris, Gallimard, 1962). Cette manière de voir peut être préservée, après la découverte des particules élémentaires, en reportant la substantification sur celles-ci.

Dans le monisme matérialiste la substance matérielle est seule, ce qui pose un problème. Comment la matière pourrait elle se connaître puisqu’elle est inerte et déterminée ? Même un matérialiste comme Engels nous dit que « La question du rapport de la pensée à l’être, de l’esprit à la nature » est la question suprême de toute philosophie. Le monde se dualise toujours, même chez les monistes.

L’inconvénient du substantialisme est de faire appel à une entité éternelle, omniprésente, infinie, cause de toute chose et existant par elle-même : hypothèse complexe et indémontable. Il a fallu y surseoir pour avancer en physique atomique. Lorsque l’on monte vers le macroscopique, la substance donne l’idée confuse d’une réalité composée de divers types de matériaux par exemple la « matière vivante ». Jacques Monod a dû rappeler (Leçon inaugurale, Collège de France, 1967) qu’elle n’existait pas. L’idée de matière pousse vers une chosification globalisante tout à fait inappropriée, qui limite l’investigation.

Le phénoménisme positiviste

L’option phénoméniste est apparue au XXe siècle, amenée dans les sciences par le biais de la critique kantienne et à la suite du positivisme d’Auguste Comte. À ce moment, une partie des scientifiques renonce à la substance pour ne considérer que les faits. Nous ne pouvons connaître positivement, effectivement, par expérimentation, que des faits. C’est le choix positiviste largement repris par nombre de scientifiques. Ainsi, la science s’intéresse aux faits et aux propriétés sans s’occuper de leur nature. Dans cette optique, on ne se prononce pas sur l’essence du fait et l’on refuse les propos ontologiques. La science cherche à conjoindre les faits avec une explication rationnelle et si possible avec un formalisme mathématique.

Le phénoménisme s’accompagne généralement d’un réalisme empirique. Les faits perçus extérieurement à nous, existent par eux-mêmes, sans autre forme de procès. Les faits existent en eux-mêmes et sont saisis et reliés par des lois grâce à « l’esprit humain ». L’expérience et la place de l’esprit législateur sont incertaines. Le phénoménisme du positivisme est une alternative intéressante au substantialisme. Il ne présente pas d’inconvénient car il ne produit pas de limitation quant au domaine d’investigation.

Cette attitude ne se dégage pas toujours totalement du substantialisme et le phénomène est souvent conçu comme une manifestation de la matière. Le mélange du réalisme empirique et du matérialisme aboutit à ce que Bachelard appelle le « chosisme ». L’extériorité des faits et objets trouve sa justification dans la matérialité : ils ont une existence propre, car ils sont constitués par une substance perdurante de nature matérielle. Les choses présentes à l’extérieur de nous sont de nature matérielle et par là elles sont situées en un lieu exclusif de tout autre. Le monde est ainsi des atomes aux galaxies, en passant par les êtres vivants. Le chosisme est un point de vue qui permet la connaissance scientifique du monde mais la limite.

 3/ La gnoséologie scientifique classique

Causalisme/légalisme

Une possibilité d’explication complète et assurée de la nature s’offre à l’homme de science. L’enchaînement des causes et des effets, leur formalisation par des lois, sont possibles quelle que soit la partie du monde concernée. Nous retrouvons ici le principe de raison suffisante. Causalisme et légalisme sont deux manières différentes d’exploiter cette possibilité d’explication sans faille.

La causalité concerne l’enchaînement nécessaire des phénomènes. Dans son acception scientifique, elle exclut les causes finales (ou premières) pour se contenter d’un principe causal immédiat. Nous l’énoncerons de la manière suivante : Tout effet à une cause, la cause précède immédiatement l’effet, la même cause produit toujours le même effet. Le processus causal est réversible : si une cause produit un effet, la cause inverse (symétrique) produit l’effet inverse. On peut toujours se retrouver ainsi dans la position initiale. C’est ce que l’on nomme le causalisme linéaire, car l’enchaînement peut être représenté sur une ligne orientée qui figure aussi la direction du temps. Celui-ci n’intervenant pas, la réversibilité est possible.

Le légaliste évite la causalité et préfère raisonner en termes de lois permettant la prédictibilité des phénomènes. Parmi le légaliste on trouve Auguste Comte et Wittgenstein qui récusent tous deux la causalité comme une superstition. La loi de préférence mathématique décrit le rapport des faits entre eux. Elle implique la mesure pour quantifier et préciser ce rapport. Le légalisme cherche à produire des énoncés formels pour prédire les faits. Ce légalisme classique est universel, tous les phénomènes sont assujettis à des lois invariables. Les mêmes lois gouvernent aussi bien la chute d’une pierre, que les mouvements des galaxies.

Toutefois les deux appellations sont parfois synonymes. Avec Descartes, Leibniz et Kant, c’est la déduction des lois qui est appelée causalité. Ce n’est pas justifié pour autant. 

Le déterminisme absolu associé au légalisme mathématique donne la possibilité d’une prévision parfaite et sans équivoque. Mais il y a une contradiction entre le déterminisme supposé et la restriction aux causes proximales. Si l’on est bien dans un cadre déterministe alors les causes et les effets s’enchaînent tous obligatoirement. On aboutit par régression à la cause première, qui n’est effet d’aucune cause, puisqu’elle est la première. Il y a rupture du principe déterminisme. On fait alors appel à Dieu. La cause première, la cause qui est cause d’elle-même (causae sui) c’est Dieu. Il y a aussi une fin, car l’enchaînement défini est sans hasard. Il n’y a donc pas plusieurs avenirs possibles. Cette fin est une finalité puisqu’elle est unique et prédéfinie. Il y a rupture avec le principe de départ récusant toute finalité.

C’est ce qui a fait préférer aux positivistes le principe légaliste qui est beaucoup plus rigoureux. L’avantage énorme de ce principe est qu’il oblige à définir des faits précis. Ces faits précis dans des conditions précises peuvent donner lieu à des lois qui ne sont pas seulement des régularités mais ont une valeur démonstrative. Elles peuvent également être mathématisées, ce qui permet la mesure.

Les inconvénients ne viennent pas de ces principes qui ont des succès dans tous les domaines, mais de leur dogmatisation. Ce qui dans le monde y contrevient (ce qui est hasardeux, chaotique, historique) se voit exclu au titre que ça n’existerait pas (ce qui est quand même un déni manifeste) ou serait une apparence due à notre ignorance. Cela débouche sur l’affirmation ontologique invérifiable d’un monde fixe rationnel et exclut ce qui ne le serait pas.

Analyse et réductionnisme

La bonne manière de connaître est analytique. Décomposer en autant de parcelles qu’il se pourrait dit Descartes et construire de longues chaînes de raison toutes simples. La décomposition en éléments simples permet de se situer au niveau ou le déterminisme joue. Si l’on ne trouve pas d’enchaînement causal, c’est parce que l’on n’a pas réduit suffisamment pour trouver les éléments appropriés de la réalité. Il faut donc poursuivre jusqu’à terme. Cet aspect analytique est souvent appelé réductionnisme méthodologique. Il faut décomposer et simplifier pour expliquer puis formaliser pour mathématiser et enfin identifier et mesurer pour vérifier l’équation expérimentalement.

Le terme de réduction indique le problème. Réduire ce n’est pas seulement analyser, c’est restreindre, rapetisser, ramener au squelette. Il s’y associe la croyance selon laquelle plus l’analyse se porte vers les éléments simples, plus elle s’approchera du fondamental et découvrira le fondement du monde. Aller vers l’élémentaire c’est aller vers la réalité ultime. Le terme de réduction indique l’ambition cachée derrière la méthode analytique qui est ontologique : il faut éliminer le complexe pour le ramener au simple, car lui seul constitue la vraie réalité. La réduction est une ontologisation de l’analyse. Le processus intellectuel de décomposition/simplification est transformé en affirmation sur l’être.

Sur le plan de l’organisation des connaissances, le projet donne l’ambition de ramener la biologie à la chimie et la chimie à la physique. Citons, par exemple, deux auteurs du milieu du XIXe siècle, Helmholtz et Brücke : « Brücke et moi avons prêté ce serment solennel d’établir partout cette vérité : aucune autre force que les forces physico-chimiques courantes ne sont en action dans l’organisme » (Lettre de Du Bois Raymond à Ludwig, 1942). Il s’agit des « forces physico chimiques inhérentes à la matière et réductibles à la force d’attraction et de répulsion ».

Un siècle et demi plus tard, c’est le projet de Newton qui est toujours présent, celui indiqué dans L’optique où il estime que : les mêmes « puissances actives, attraction et répulsion qui règlent le cours des astres et la chute des corps » sont valables pour la combustion, la fermentation le magnétisme, etc.… On le retrouve chez Einstein. Pour lui, les lois générales du théoricien de la physique permettent de construire une image du monde, « c’est-à-dire la théorie de tous les phénomènes de la nature, y compris ceux de la vie » (Einstein A., Comment je vois le monde, Paris, Flammarion, 1958).

L’inconvénient de l’analyse exacerbée, c’est que les ensembles organisés disparaissent sous sa férule et que le complexe est démembré. Les qualités qui viennent de ces entités composites sont négligées et les connaissances qui prétendraient rendre compte de ces entités et de leurs propriétés sont rejetées, car elles ne se conforment pas à la bonne manière de procéder. Auguste Comte défenseur du positivisme, mais ennemi du réductionnisme, semble n’avoir été guère entendu sur ce point et la science classique est majoritairement réductionniste.

Rationalité

Nous abordons ici les affirmations purement gnoséologiques concernant uniquement la pensée et non la réalité. Ces principes sont là pour diriger le raisonnement et le garantir. Ils interviennent directement ou le plus souvent indirectement dans la pensée. La seule manière admise pour organiser la pensée scientifique classique est la rationalité et encore se doit-elle de se logiciser ou mieux de se mathématiser.

La rationalité se fonde sur l’existence de catégories intelligibles. Les catégories sont des concepts généraux qui orientent dans la conception du monde et plus particulièrement d’un domaine de la connaissance donné. Ces catégories contiennent des concepts qui doivent être définis sans ambiguïté. Le maniement de l’ensemble se fera selon les trois axiomes de la rationalité, qui sont l’identité, la non-contradiction, le tiers exclu.

Ces trois principes sont attribués à Aristote. Par principe d’identité on entend que tout concept admis au départ le reste, que toute proposition jugée vraie reste vrai (supposant qu’ils ne changent pas de signification en cours de route). Par principe de non-contradiction, on admet que l’on ne peut affirmer une chose et son contraire. Par principe du tiers exclu on dit qu’il n’y pas de tierce possibilité entre une proposition élémentaire et sa négation, c’est ou l’une ou l’autre qui est vraie. Ce sont des normes de raisonnement pour rendre celui-ci valide et partageable.

La logique n’est pas la rationalité. C’est une formalisation syntaxique de la pensée qui met en avant de la forme pour déterminer la validité. Le sens est laissé de côté et seul compte l’exactitude formelle des énoncés. Les mathématiques mettent en avant la forme, mais elles portent aussi sur des objets conceptuels. Elles ne peuvent se ramener à une définition purement formelle. L’idéal logico mathématique de la science classique s’est accentué avec le néopositivisme. Ce courant qui est né dans le contexte du Cercle de Vienne sous le patronage de Mach, s’est surtout développé en Angleterre et aux Etats-Unis. Il prône une unité de la science définie par l’utilisation exclusive d’un langage logico-mathématique mis en rapport avec des faits objectifs. 

Sans rationalité il n’y a aucune communication intéressante et effective possible. Si les mots changent de sens au cours de la conversation, si l’on affirme une vérité et son inverse, si l’on fait appel à des catégories indéfinies, il se produit des jeux de langage obscurs et trompeurs. La logique et la mathématisation viennent empêcher cela et leur utilisation à bon escient ne peut qu’être utile. Par contre le problème surgit lorsque, par un impérialisme de principe, on veut en faire une norme exclusive et les appliquer à des domaines où elles sont inadéquates. Tout ne peut être logicisé et mathématisé.

Contre la formulation classique de Galilée « Le langage de la nature est mathématique » nous dirons que les mathématiques sont une forme logique parmi les capacités représentationnelles de l’homme et qu’elles s’appliquent efficacement à certains aspects simplifiés du monde.

Sujet/savant transcendantal

Le schéma princeps de la science classique prétend qu’il y a des faits objectifs indépendants, contemplés et expliqués par un savant transcendantal. Le scientifique est un pur sujet transcendantal, extérieur aux faits et aux objets. Il les explique par une théorie rationnelle que les expériences vérifient ou réfutent. Pour Gérald Edelman en ce qui concerne la physique et la chimie classiques, « avoir placé l’esprit hors de la nature est une sage précaution » (Edelman G.M., Biologie de la conscience, Paris, Odile Jacob, 1992).

« On peut faire abstraction de l’homme et de son intervention, sinon de façon pratique du moins en principe » (Heisenberg W., La nature dans la physique contemporaine, Paris, Gallimard, 1962). Le savant est en position d’extériorité par rapport aux faits étudiés, et par des précautions de méthode il n’influence pas son objet d’étude. C’est ce qui est communément appelé l’objectivité qui est censée neutraliser et exclut la subjectivité du savant. 

Ce schéma applicable dans de nombreux cas présente toutefois un inconvénient dans son principe. Il nie que l’homme fasse partie du monde et que ce soit de ce rapport entre lui et le monde que naissent les faits. Or ce rapport est organisé sur un mode expérimental dans la science classique si bien que le dogme de l’objectivité représente un déni de la pratique effective. C’est une approximation admissible dans certains cas mais pas toujours. 

Derrière la notion de « savant » c’est toute la problématique du sujet que l’on retrouve. La vision philosophique classique suppose un sujet unitaire, isolé, source de la perception et de la pensée, noté par le Je qui pense de Descartes. C’est un sujet transcendantal, point d’origine abstrait, unité originaire synthétique de l’aperception, hors du temps et hors du monde. C’est une fiction ! La plus critiquable de la gnoséologie classique. Le sujet unifié, exclu du monde n’existe pas. 

Le sujet résulte du procédé de mélange des deux réalismes empirique et substantialiste. La notion de sujet combine la perception empirique de la subjectivité (le mental, la pensée consciente) et la substance perdurante de nature spirituelle. Le sujet est de nature spirituelle. Le réalisme empirique accolé au réalisme substantiel oppose la réalité concrète factuelle matérielle au sujet transcendantal spirituel situé hors d’elle.

On trouve dans cette perspective le réalisme idéaliste (par exemple Russel) pour lequel le sujet est non seulement coupé du monde concret, mais aussi du monde des idées. Le sujet se trouve situé entre, d’un côté le monde concret et de l’autre, le monde des idées. 

Ces conceptions de la connaissance sont à nos yeux étranges. Avoir placé un esprit-sujet hors du monde n’est pas « une sage précaution » mais une curiosité idéologique du monde occidental à partir du XVIIe siècle. Elle s’est poursuivie dans la science classique et commence seulement au XXIe siècle à être mise en question, quoique avec beaucoup de difficultés et sans que cela fasse l’objet d’un accord bien large.

4/ L’expérience scientifique classique 

L’expérience

La science classique naît de l’acceptation de tests empiriques comme critère de validité des énoncés théoriques. Accepter l’expérience comme arbitre de la connaissance est le fondement de la science classique. A partir du XVIIe siècle, le groupe social des scientifiques accepte de soumettre ses idées à une épreuve de réalité. L’arbitrage par la réalité vient tempérer les appétits dogmatiques, la reproduction des croyances, l’argument d’autorité. Cet arbitrage prend la forme d’une vérification.

Depuis Popper les exigences se sont accrues. La théorie ne doit pas seulement pouvoir être vérifiée, mais aussi pouvoir être réfutée par des expériences cruciales. S’il n’y a aucune possibilité d’une telle expérience on ne peut tester la théorie et celle-ci ne peut être intégrée au corpus scientifique. La mise en avant de l’expérience dans tous les domaines est l’un des acquis fondamental de la science classique. Du point de vue pragmatique elle prend principalement la forme de l’expérimentation.

Mais la vérification ou réfutation par des faits n’est pas suffisante. Il faut aussi des faits solides, bien établis, reproductibles. D’où le développement d'une pratique ou d'une pragmatique pour construire des faits à la fois pertinents et valides, des faits qui peuvent être montrés systématiquement grâce à une pratique méthodiquement mise en oeuvre.

L’expérimentation

La méthode expérimentale est reine dans la science classique. Nous la définirions comme une expérience organisée de telle sorte qu’elle mette en rapport la théorie et les faits. Ceci doit être fait d’une manière explicite, reproductible et constatable par toute la communauté scientifique. Il s’agit de la confrontation réglée entre théorie et réalité, organisée selon le principe de réduction méthodologique. C’est selon l’expression de Bachelard un rationalisme appliqué. 

L’expérimentation soumet le monde à une interrogation en référence à une hypothèse. C’est une activité pratique qui manipule, organise la réalité, pour créer une situation particulière. Cette situation construit un fait en l’isolant des autres faits, jugés indésirables. Dans certains cas on peut mesurer le fait, dans d’autres affirmer sa présence ou son absence, mais toujours il s’agit de répondre à une question posée par la théorie qui sera ainsi vérifiée ou réfutée par la réalité. L’expérimentation est le mode de construction privilégié de la réalité scientifique. Sans elle la science n’aurait pu avoir lieu. Elle organise de manière réglée la rencontre de l’homme connaissant avec la partie du monde à laquelle il s’intéresse.

Cela ne se produit pas de manière simple. Il faut créer des conditions qui permettent d’isoler des facteurs, puis de les faire varier, les conditions restant égales par ailleurs. Il faut donc isoler un ensemble de faits que l’on rend momentanément fixe, pour faire varier l’un d’entre eux, tout en contrôlant cette variation. C’est le principe « d’isolement des variables ». L’expérimentation est une activité complexe qui doit être mise en oeuvre avec soin et demande toujours des techniques, parfois très sophistiquées. Elle implique un savoir-faire technique.

5/ Les erreurs de la science classique

Le problème qui se pose est le suivant : parmi les options épistémiques du paradigme classique que nous avons résumé, quelles sont celles qui provoquent des limitations ou des impasses ? Nous en décelons trois : un rationalisme excessif, une tendance au substantialisme, une volonté de déliaison généralisée. 

Un rationalisme excessif

On note un excès rationaliste, dans les deux domaines de l’ontologie et de la gnoséologie. Cet excès se manifeste dans l’affirmation que la seule rationalité acceptable soit logico mathématique et que le réel soit en dernière instance rationnel. Il y a un double abus :

- Abus gnoséologique, car une partie des raisonnements scientifiques n’est pas logico-mathématique, mais seulement conforme au bon sens et se fonde sur un tâtonnement modelé par l’empirisme.

- Abus ontologique car l’affirmation ontologique d’un monde fixe et rationnel n’est pas démontrable. C’est une inférence de type « si… alors », sans validité. Si je trouve des lois aux phénomènes, alors c’est qu’ils ont un fondement rationnel. Cette attitude est généralement accompagnée d’une ontologie idéaliste implicite ou explicite.

Cet abus nie une part de la réalité car de nombreux faits montre d’évidence un monde hasardeux, chaotique, non réversible. Ne pas en tenir compte est tout de même paradoxal pour une démarche qui se veut scientifique. Cet abus de raison conduit à un style mécanique qui ne convient ni à la biologie ni à l’étude de l’homme. Le remède est simple il suffit d’éviter les abus qui, comme on le sait, sont toujours dangereux.

La substantialisation du monde

On note une tendance à la substantialisation qui suppose une entité éternelle omniprésente, cause de toute chose et existant par elle-même. L’inconvénient de cette hypothèse est qu’elle a tendance à clore les recherches qui décomposent la substance ou qui indiquent autre chose qu’elle, par exemple les champs ou les particules non localisables en physique. La substance donne aussi l’idée confuse d’une réalité qui serait composée de matériaux et pousse vers une chosification qui limite l’investigation.

La subtantialisation du monde conduit toujours au dualisme, même chez les matérialistes, car il faut un sujet connaissant. Et on vient de le voir ci-dessus le rationalisme ontologique conduit à supposer un réel rationnel de nature non matérielle. Il est par conséquent idéal ou spirituel. Dès que l’on subtantialise, la dualisation du monde est inévitable.

Le substantialisme contamine l’attitude plus juste consistant à étudier les faits, car ceux-ci deviennent une manifestation de la substance. Les faits et évènements sont constitués en dernière instance par une substance perdurante, ce qui oriente vers la recherche d’un fondement au lieu de diriger le regard vers les systèmes et arrangements qualifiés de superficiels.

Une déliaison généralisée

Nous avons constaté un principe de déliaison généralisée qui scinde, coupe, décompose de manière excessive.

Il y a d’abord la coupure ontologique entre le sujet et l’objet, entre l’homme et la nature, entre les substances matérielle et spirituelle. Le paradigme suppose l’étude de la nature par un sujet de la science extérieur à elle et selon une méthode particulière fondée sur l’analyse. Supposer un esprit-sujet hors du monde est une curiosité idéologique. La distance nécessaire à l’étude est abusivement transformée en coupure.

L’expérience en tant que telle est niée au profit d’un réalisme empirique absolu : les faits et objets seraient là, hors de nous. Ce réalisme naïf néglige l’activité de saisie du fait par l’expérience et donne au fait une existence absolue, dite « objective ». Le problème surgit lorsque l’expérience ne peut plus être négligée car elle interfère trop fortement dans l’obtention du fait. Ce domaine « d’interférence » est hors de portée d’une étude classique. C’est nier le lien entre l’homme et le monde.

Un excès de déliaison se produit également à cause d’une foi aveugle dans l’analyse qui provoque un emploi immodéré. La méthode analytique coupe et découpe à la recherche du simple, de l’élémentaire. Du coup les corps organisés disparaissent, les systèmes complexes sont démembrés, les propriétés nées des organisations négligées et les connaissances qui prétendraient rendre compte de ces formes complexes sont rejetées.

L’expérimentalisme sans mesure participe à la déliaison. L’expérimentation est mise au service du principe de réduction analytique et lui sert d’alibi Pour expérimenter, il faut scinder. Donc ce serait justifié (puisque l’expérimentation est gage de science). Or dans certains cas, il n’est pas justifié de scinder, car on détruit l’objet à connaître en le parcellisant à l’excès.

De plus, l’expérimentation ne reproduit pas la réalité dans son ensemble. Elle découpe et isole, dans la réalité, une situation particulière qui est fabriquée pour servir de test. C’est un choix de conditions particulières et comme tout choix, il comporte une part d’arbitraire. Le paradigme classique ne tient pas compte de cette caractéristique de l’expérimentation. Or celles-ci en limitent la portée.

De plus, on note un impérialisme qui veut en faire l’unique méthode scientifique et refuse l’emploi d’autres modes d’interrogation de la réalité, ce qui d’évidence exclu les domaines où on ne peut la mettre en œuvre. Dans divers domaines, seule l’observation est pertinente et elle peut prendre diverses formes : avec ou sans mesure, avec ou sans appareillage, avec ou sans participation active, selon des critères (grille de lectures) diverses selon le domaine.

6/ Conclusion : La limite du paradigme

Le premier problème identifiable du paradigme classique est ontologique, il consiste en la référence au concept de substance qui conduit au dualisme et provoque des confusions. Le second problème de ce paradigme réside dans un abus de rationalisme et d’analyse, attitudes qui, modérées, seraient sans inconvénients, car applicables là ou elles sont efficaces et modifiables là où elle ne le sont plus. Excessives, elle deviennent impérialistes et destructrices. Elles provoquent une réduction ontologique et gnoséologique aboutissant à freiner ou à éliminer les connaissances prétendant étudier le complexe.

Le socle épistémique classique donne un style à la connaissance scientifique qui convient à l’étude du simple, mais la rend inadaptée à celle du complexe. Historiquement on constate que c’est par le simple que la science a pu advenir ; en attestent les succès immenses de la physique classique. Mais ce style a engendré des retards et des effets d’impasse en ce qui concerne l’étude de la vie et de l’homme. Le style classique a une limite de validité qu’il est maintenant temps de dépasser, afin de prendre en compte ce qu’il a exclu du champ de la science. Il est aujourd’hui possible de développer une pensée scientifique différente pour des objets complexes, ce qui est nécessaire lorsque l’on aborde l’étude de la vie, de l’homme et des sociétés.


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