Juignet Patrick, Philosciences.com, 2008
Mythe et science sont considérés
comme antinomiques, car on
attribue à la science une visée de connaissance réaliste et au mythe un
caractère fictif. Mais, si l’on neutralise les considérations sur la
validité
du contenu, il apparaît que le mythe est d’abord un récit unificateur
cohérent.
On peut à ce titre, considérer qu’il existe des
mythes scientifiques qui
sont des récits unificateurs obtenus en se basant sur les données des
sciences. A la question posée par Serge Carfantan : N’y a-t-il pas une mythologie issue de la science, nous répondons par l'affirmative.
Nous employons le mot mythe au sens d’une conception globale, cosmologique et anthropologique, partagée par une communauté humaine. Le mythe nous parle des origines du monde, de sa composition, de son devenir et de la place de l’homme. Il donne lieu à une formulation partagée permettant une adhésion collective. De la sorte, le terme mythe scientifique désigne le récit qui organise la science, en résume les acquis et propose une vision du monde communément acceptée à une époque. Mythe traditionnel et scientifique sont tous deux une tentative de représentation de l'univers cohérente.
Comme le mythe traditionnel, le mythe scientifique opère une synthèse qui, de par sa généralité, n’est pas prouvable, bien qu’elle s’appuie sur des connaissances avérées. Il propose une conception d’ensemble concernant l’origine et la nature de l'univers, son organisation, la place de l’homme, le rôle de la connaissance. Il répond à un besoin de savoir sur les origines du monde, son devenir et sur la place de l’homme.
Le mythe désigne les officiants du mythe, les savants, les chercheurs et oriente la manière dont ils doivent œuvrer. Le mythe scientifique n’est pas anecdotique, il a une efficacité pratique en ce qu’il soutient et oriente la recherche scientifique. Il lui donne une place sociale et culturelle, il permet une adhésion individuelle et collective à la science, il cimente le groupe des savants (ou le divise selon les variantes du mythe).
Les deux types de mythes sont communément répandus, au sens où tous les membres de la communauté en connaissent les grands traits. Ils peuvent être repris et rassemblés dans des livres qui en exposent le détail et la synthèse. La Bible, le Coran, les Upanishad, sont les livres des mythes religieux traditionnels. Le Cours de philosophie positive d’Auguste Comte constitue ce genre de livre. Ces récits entraînent une adhésion croyante qu’il est difficile de remettre en cause. Quel qu’il soit, le mythe se discute difficilement et sa critique provoque des réactions de mécontentement. Le mythe scientifique, sur le plan socioculturel, joue le même rôle de pourvoyeur de sens que le mythe traditionnel.
Mettre de côté la validité du contenu est un artifice pour neutraliser les différences, afin de mettre en évidence ce qu’il y a de commun entre le mythe traditionnel et le mythe scientifique. Il existe toutefois de différences notables.
La grosse différence tient à ce que le mythe traditionnel se fonde sur l’observation ordinaire de l’environnement naturel et social de l’homme alors que le mythe scientifique se fonde sur les acquis scientifiques de l’époque. Dans ce dernier cas il s’agit de connaissances vérifiées et au caractère élaboré.
Les mythes traditionnels sont anthropomorphiques, ils utilisent des raisonnements finalistes et surtout proposent des fictions. Dans le mythe traditionnel, il y a toujours un ou plusieurs dieux, ayant un pouvoir sur le monde et les hommes, et divers lieux surnaturels, plus intéressants que les lieux naturels. Ce n’est pas le cas dans le mythe scientifique qui s’intéresse au monde tel qu’il est. À la différence du mythe traditionnel, le mythe scientifique n’est pas gouverné par l’imaginaire, mais appuyé sur les connaissances valides.
Autre différence, le mythe
scientifique n’a pas le degré de
généralité du mythe ordinaire. Il n’explique pas tout, et doit admettre
que de
nombreux aspects lui échappent. D’autre part, tout ne se tient
pas dans le
mythe scientifique, un aspect ne renvoie pas systématiquement à un
autre. Son
effort de cohérence échoue, car les données scientifiques sont éparses
et
incomplètes.
Enfin si l’on suit Lévi-Strauss, ce que nous faisons, les mythes traditionnels sont, en arrière plan, structurés par une « fonction symbolique », une proto-logique qui leur impose des régularités de construction. Ce n’est pas sûr qu’il en soit de même pour les mythes scientifiques.
Concernant l’adhésion croyante elle est bien plus forte dans le mythe traditionnel que dans le mythe scientifique. Le motif évident est que les mythes traditionnels véhiculent des enjeux de consolation puissants tels que le paradis, l’immortalité, ou l’appui des Dieux. Ils provoquent donc un fort investissement affectif. Le mythe scientifique aussi mais à un bien moindre degré car son enjeu principal est la vérité. Nulle consolation à la clé, bien au contraire.
D’autre part, les mythes traditionnels servent de base à des religions qui sont administrées par des églises. Une église est une structure sociale qui défend son existence et ses intérêts via les adeptes. Elle a donc tendance à les organiser en forces défendant la croyance. Cette tendance s’accentuant sécrète le fanatisme. Les réactions de mécontentement devant la critique sont donc d’intensités différentes dans le mythe scientifique et dans le mythe religieux, car dans ce cas, comme on le sait, cela va jusqu’à la persécution et l’assassinat.
Sur le plan de la connaissance mythe traditionnel et mythe scientifique n’ont pas la même valeur, car le premier a une valeur heuristique sans commune mesure avec le second. Le mythe traditionnel a pour fonction de rendre le monde plus conforme aux aspirations humaines, si bien qu’il le travestit autant qu’il cherche à le connaître.
Henri Atlan a suggéré en 1986 une « intercritique de la science et du mythe ». Pour notre part, nous parlerions plutôt de critique du mythe traditionnel par le mythe scientifique, car ce dernier permet d’avoir une vision du monde à opposer à celle du mythe traditionnel. Le mythe traditionnel donne du sens, mais la connaissance du monde qui en résulte s’en trouve fortement biaisée et obscurcie. Dans la mesure où les hommes ne peuvent se passer de mythe, le mythe scientifique apporte le contrepoint proposant un monde exempt de toute intervention surnaturelle et potentiellement explicable, même si ce n’est pas en totalité.
Il existe deux grands types de mythes scientifiques, qui certes interfèrent et se mêlent, mais sont tout de même différents. Ce sont d’une part les « mythes ésotériques », internes à la science qui l’organisent et la définissent, et les « mythes exotériques », externes, qui découlent des connaissances scientifiques.
Le mythe scientifique ésotérique d’une époque est central dans la pratique de la science. Il la guide, il détermine le cours des recherches. C’est une sorte de cadre au sein duquel la recherche se situe. La science théorise l’organisation des faits en passant par des significations. Mais ces significations scientifiques sont elles-mêmes organisées en un ensemble cohérent apportant une vision de l'univers et de l’homme qui est une activité philosophique. Mais c’est une philosophie engrenée dans la science qui dégage du sens à l’intérieur des sciences, en s’appuyant sur leur pertinence quant aux faits.
Le mythe exotérique est différent. Il correspond plus à ce dont parle Gaston Granger lorsqu’il note « que la science revêt cet aspect existentiel de mythe dans nos consciences et dans nos mœurs ». (Pensée formelle et sciences de l’homme, Paris, Aubier, 1967). Il est un reflet de la science, une description du monde fait à partir d’elle. Il part de données scientifiques pour en faire un exposé suffisamment simple pour être compris de tous. Ce n’est pas de la vulgarisation car il propose une vision du monde en un récit synthétique qui a des conséquences dans la manière de vivre si on y adhère. Il est a priori destiné à l’ensemble du corps social pas seulement aux curieux de la science.
Nous allons, dans ce qui suit, exposer deux mythes ésotérique : le mythe classique ou mythe du monde coupé en deux, appelé ainsi car il dualise le monde, et, un mythe nouveau, le mythe du monde continu, qui propose un monde pluriel, mais sans discontinuité. Nous commencerons par un mythe exotérique, celui de la genèse du monde selon la science contemporaine.
Nous allons nous essayer à un mythe exotérique, celui de la Genèse.
Notre monde est né, il y a 12 à 15 milliards d’années par la synthèse ex-nihil d’hydrogène et d’hélium dans ce qui est perçu comme une explosion, nommée Big Bang. Son expansion n’a pas cessé depuis. De nos jours, l’univers sidéral se compose principalement de vide, de rayonnement, et d’atomes d’hydrogène et d’hélium formant des étoiles regroupées en galaxies Les étoiles fabriquent le carbone, l’azote et l’oxygène. Lorsque certaines étoiles explosent donnant des supernova, elle synthétisent des atomes lourds tel que le sodium, le calcium, ou très lourds comme le fer et le nickel qui demandent des millions de degrés pour leur formation.
Nous n’avons aucune idée de l’avenir de l’univers dans son ensemble, mais a priori la fin du monde n’est pas en vue. Par contre la fin de la vie sur terre est assez proche à cause du réchauffement solaire. Il suffit que le rayonnement solaire augmente de 10 % pour que la température terrestre dépasse les 100° C et que l’eau se vaporise. Si le cycle de cette étoile se poursuit tel qu’il est, cela se produira dans 600 millions d’années.
Il y a quelques milliards d’années (entre 4 et 5) un noyau gazeux rencontra les atomes lourds dispersés par l’explosion d’une supernova. Cette explosion eut avantage de comprimer le nuage gazeux qui se contracta pour former notre soleil. Les poussières se rassemblèrent en un disque suffisamment dense pour devenir gravitationnellement instable. Se formèrent ainsi des planétoïdes en très grand nombre qui s’entrechoquèrent et fusionnèrent pendant 200 millions d’années. Dans ce disque, se constituèrent les planètes telluriques telles Mercure, Vénus, Terre, Mars, et gazeuses telles Jupiter et Saturne.
Le passage du niveau d’organisation physique (celui de l’énergie du rayonnement et des atomes) au niveau chimique (celui des molécules) s’est amorcé dans notre galaxie lors de sa formation, mais s’est développé grâce à l’eau liquide terrestre. L’eau est tombée du ciel par les comètes et météorites sous forme de glace et en association au carbone. Selon les températures terrestres, elle s’est successivement vaporisée ou liquéfiée pour se stabiliser sous forme d’océans, il y environ 3 à 4 milliards d’années. L’organisation chimique est celle des édifices d’atomes et molécules qui se lient entre eux par des liaisons plus ou moins fortes par emboîtement des couches électroniques externes.
Suite du processus de diversification chimique une complexification supplémentaire est apparue sur terre. Cela a pris environ 500 000 ans à partir du moment ou a cessé le bombardement par les astéroïdes et que l’eau liquide s’est installée. Au sein de cette eau primordiale sous l’effet de rayonnement et de la chaleur, des composés organiques se sont formés, c’est-à-dire des molécules plus grosses et plus complexes comportant des atomes de carbone, d’azote et de soufre.
Parmi les composés certains ont une propriété d’auto-assemblage qui leur permet de se lier entre eux de manière répétitive. Les protéines polarisées ont, elles, des possibilités d’auto-assemblage en rangées qui donnent des membranes. C’est aussi le cas des acides aminés. De l’association des acides aminés à l’acide ribonucléique est venue la possibilité de répétition de cet auto-assemblage. Lorsque les membranes ont entouré des complexes associant acide aminé et ARN, les premières cellules sont nées.
Dans les cellules, la double hélice d’ADN stocke les plans, les ARN les transfèrent et construisent les protéines. Les plans sont mémorisés par un code donné par l’ordre de quatre amines basiques, les célèbres, adénine, cytosine, guanine et thymine. Il fallu deux milliards d’années pour que chez les cellules apparaissent les chloroplastes et les mitochondries, et que l’on passe des cellules sans noyau aux cellules avec noyau, appelées eucaryotes. Le système mitotique des eucaryotes permit l’explosion des métazoaires. Puis un autre système se développa, celui de la méiose qui au niveau des gonades divise le génome en deux pour qu’il se reconstitue au cours de la fécondation.
La suite est affaire d’évolution par mutations successives de l’ADN et prolifération des formes vivantes les mieux adaptées. À condition que le phénotype résultant de la mutation soit réussi. On retrouve la même condition que pour les atomes et molécules, toutes les configurations potentielles ne peuvent exister. L’évolution des espèces vivantes a duré 3500 millions d’années. Elle a été ponctuée de diverses catastrophes dont la plus grande s’et produit il y a 65 millions d’années (au crétacé). Elle est due à la chute d’une météorite qui provoqua l’extinction de la majorité des espèces (et en particulier des dinosaures). S’amorça alors l’ère tertiaire qui verra le règne des mammifères arriver.
Les australopithèques végétariens sont apparus il y a un peu plus de trois millions d’années et leur descendants, les hominidés un million d’année plus tard sous deux types l’homo habilis et l’homo érectus. À un moment critique, il y a 73 500 ans s’est produit la dernière glaciation qui a réduit la population des sapiens à environ 5000 couples. Ce sont les ancêtres communs à toute l’humanité. C’est probablement un homo érectus d’origine africaine qui s’est répandu en Europe et en Asie. Pour la suite, on ne sait si l’homme moderne (homo sapiens) est apparu simultanément à plusieurs endroits du globe ou en un seul.
Au néolithique, vers entre - 8000 ans et - 4000 ans, selon les endroits de la planète se développa la domestication des plantes et des animaux. Il s’ensuivit un fort accroissement de la population. Un peu plus tard à la même époque, on inventa l’écriture. C'est grâce à une capacité spéciale que l'on peut appeler représentationnelle. Est apparu en même temps le principal fléau de l’humanité, les guerres par armées organisées, pour s’approprier des territoires, asservir ses semblables, accaparer les biens.
D’un point de vue biologique l’homme est un mammifère, mais il présente une particularité. Au sein de son système nerveux et plus précisément dans son cerveau est apparu un niveau de complexité supplémentaire. Cette complexification représentationnelle a permis à la culture de voir le jour grâce à des capacités spécifiques : communication intense, transmission des connaissances, organisation de la société selon des règles. Cette capacité remarquable n’est pas hétérogène au monde, car elle procède du principe de complexification progressive par lequel il a évolué. Si l’on regarde cette évolution, on voit que du physico-chimique a émergé en un lieu privilégié de la terre le biologique, d’où a émergé en un petit coin privilégié du cerveau, le représentationnel. C’est lui qui nous permet d’écrire le présent mythe.
Le mythe scientifique classique est né avec la science classique au XVIIe siècle. Nous l’appelons le mythe du monde coupé en deux car il coupe et recoupe sans cesse le monde, même lorsqu’il essaye de l’unifier.
Selon ce mythe, nous sommes dans un monde entièrement fait de la même matière, qui, dispersée dans l’espace, se regroupe en divers lieux pour donner tous les objets perceptibles : les planètes, les hommes, les pierres, les arbres, etc. Les objets infiniment grands comme les galaxies, ou infiniment petits comme les atomes ou les particules, sont de nature double à la fois phénoménale et substantielle. Les phénomènes sont les manifestations perceptibles de la substance du monde. Ce monde extérieur à l’homme constitue la Nature. Toute la nature est homogène. Les lois découvertes localement sont valables partout et de tout temps. Grâce à notre esprit et aux Grands Savants tels Descartes et Newton, nous connaissons les lois physiques qui régissent la matière. La substance du monde est immanente, incréée et elle est qualifiée de matérielle par les scientifiques. Grâce à l’avancée continue de la science physique nous allons progressivement connaître le fondement de ce monde, ses briques constituantes.
Le mythe classique nous met en garde contre une partie de la réalité qui serait illusoire, la réalité sensible celle de tous les jours. Celle-ci doit être mise de côté pour accéder à la vraie réalité, celle des qualités premières. On trouve cette opposition entre qualités premières et secondes chez Descartes et Locke. Le compliqué, le coloré, le sonore, est remplacé par la simplicité d’un espace vide peuplé de masses se déplaçant au gré des forces. C’est le monde de Newton et de la science moderne en général. Ce monde Whitehead le décrit dans Science and the moderne world comme « de la matière qui se précipite sans fin et sans signification ». Il y a la réalité de la science – la vraie – et la réalité ordinaire qui est illusoire. Toute une part du monde sensible, jugée complexe et confuse est rejetée ; c’est celle de la vie ordinaire de l’homme. Ces choses qui ne s’expliquent pas sont sans importance ou de simples apparences. C’est le monde de la sensation trompeuse, du subjectif, de l’épiphénomène. On doit laisser cela aux littéraires, aux philosophes, aux artistes.
Dans une variante très répandue du mythe, à côté de la matière existe une substance spirituelle à laquelle l’homme participe. Il l’atteint par raisonnement, contemplation ou retrouvailles selon les écoles philosophiques. C’est la version dualiste du mythe illustrée tout particulièrement par Descartes. L’esprit contemple la matière, en donne une image, une représentation, une explication. Par là, il retrouve le plan de la nature créée par Dieu. Même les tenants de la version matérialiste du mythe, admettent un esprit humain pour expliquer la matière. L’homme de science agit en tant que sujet transcendantal, c’est-à-dire l’origine unifiée de la raison extérieure à la nature.
Le savant connaît le monde matériel de l’extérieur. Il communique avec la réalité grâce aux expérimentations qui vérifient et réfutent ses idées. Le savant ne peut être lui-même matériel, car il serait entièrement déterminé et de même nature que ce qui est à connaître. Comment la matière pourrait elle connaître la matière ? Si un déterminisme mécanique règle le monde et que le savant est dans le monde, il est déterminé mécaniquement. Comment pourrait-il l’expliquer théoriquement ? Il faut donc que le Savant s’abstrait soit par transcendantalisme soit par idéalisme. Dans le premier cas, il se pourvoit en Sujet de la science pure, de la raison, par le rituel de purification épistémologique et atteint ainsi la raison pure mathématisante. Dans le cas de la variante dualiste, c’est plus simple car l’esprit du savant participe naturellement de la substance spirituelle. Le Sujet (idéal, transcendantal, rationnel) observe des Objets (naturels et matériels) extérieurs à lui. Le monde est clivé en sujet/objet.
La nature est déterminée et ce déterminisme répond à de lois mathématiques ou potentiellement mathématisables. Si la nature est fondamentalement horlogère cela suppose un horloger. La science mathématique ne fait que dévoiler les plans du Grand Horloger. Ainsi l’homme est situé « à la charnière entre l’ordre divin et l’ordre naturel, et le Dieu législateur universel est intelligible ». Dans le mythe scientifique classique quoi qu’on prétende, Dieu est constamment présent, depuis le Dieu qui ne nous trompe pas de Descartes, jusqu’au Dieu qui ne joue pas aux dés d’Einstein. Il l’est par le principe de raison suffisante qui renvoie à une intelligence organisatrice. C’est le Dieu horloger d’une nature mécanique. L’esprit humain est capable d’accéder au point de vue de Dieu sur le monde, et par le déchiffrement par la mathésis de lire le plan de la nature (voir Prigogine I., Stengers I., La nouvelle alliance,1979).
Dans une réplique célèbre, Laplace répond qu’il n’a pas besoin de Dieu comme hypothèse pour expliquer le monde. Si ce n’est Dieu ce sera le Démon car le mythe déterministe implique un Grand Législateur qu’il soit créateur ou observateur. Le Démon de Laplace, capable d’observer l’univers entier à un instant donné, peut en reconstituer le passé et le futur avec précision, car le déterminisme absolu associé au légalisme mathématique permettent une prévision parfaite. L’homme n’étant pas Démon, il n’a pas une connaissance de toutes les déterminations et doit se contenter d’une approximation, ce qui justifie le calcul des probabilités. Cela signifie qu’il n’y a pas de hasard dans la nature. Le hasard est seulement le fruit de notre perception incomplète, il est la mesure de notre ignorance. À ce titre l’avenir est déjà tracé. C’est à la superficie seulement « que règne le jeu des hasards irrationnels » dit Hegel.
Dans la variante moniste matérialiste du mythe, il y a une unique substance matérielle constitutive du monde. Cette substance est primitive, elle existe en soi, sans cause. Elle est éternelle et infinie. Elle obéit à des lois immuables. Or c’est la définition de Dieu, tout au moins dans la forme qu’en donnent Descartes et Spinoza pourtant en désaccord sur d’autres points. Curieusement, dans les deux versions du mythe on trouve les mêmes raisonnements, simplement en changeant le nom. Le Dieu des uns se nomme Matière, le Dieu des autres se nomme Esprit, et pour d’autres il faut faire appel à un Démon.
Les deux variantes, moniste et dualiste, se rejoignent et s’accordent sur la mécanisation du monde. La nature est « assimilée à un automate, soumise à des lois mathématiques dont le calme déploiement détermine à jamais son futur comme il a déterminé son passé » (Prigogine I., Stengers I., La nouvelle alliance, 1979). C’est merveilleusement le cas en astronomie. De Kepler à Laplace il est établi que les planètes et les étoiles obéissent à une inexorable mécanique parfaitement réglée. Un ordre immuable règne et les mouvements réguliers du ciel étoilé en sont l’illustration et la preuve. La nature est soumise à des lois déchiffrables, compréhensibles et le plus souvent mathématisables. Elle est homogène si bien que ces lois sont valables partout. Elle est régie par un déterminisme sans faille qui s’énonce dans les lois universelles. Pour connaître véritablement le monde il faut ramener le complexe au simple. C’est le principe de réduction : en ramenant au simple alors on trouvera immanquablement les lois mathématiques. Cette réduction ramène aussi vers ce qui est objectif, la vraie réalité. La réalité complexe changeante étant illusoire, subjective. Le monde éternel, tel une horloge parfaite déroule ses multiples rouages selon des lois immuables.
La réversibilité correspond à un temps neutre, sorte de dimension magique au travers de laquelle se déplaceraient l’espace et la matière de manière uniforme et continue. Les phénomènes régissant la matière dans l’espace étant réversibles, tout peut revenir à la même place au fil du temps. C’est un monde immuable ou susceptible d’un éternel retour. Un monde sans histoire ou dans lequel l’histoire est l’écume superficielle et transitoire d’une fixité fondamentale. À l’inverse de ce que prétend le dicton chinois, c’est un monde où l’on peut se baigner deux fois dans le même fleuve, il suffit de disposer d’un temps infini et un jour les mêmes gouttes d’eau (les mêmes atomes) seront présentes pour nous accueillir.
Le monde est peuplé d’hommes et d’animaux qui, selon Descartes et ses suiveurs, sont des mécaniques bien faites. Depuis lors, on construit sans désemparer des automates qui imitent les animaux et les hommes. Dans la variante dualiste la mécanisation touche seulement le corps de l’homme et dans la variante moniste la mécanisation touche l’homme dans son ensemble et l’esprit serait réductible à la matière. Automatisation et robotisation de l’homme sont omniprésentes dans la culture occidentale. La machine est une figure majeure du mythe scientiste classique. L’idée d’un homme-machine, lancée au XVIIe par le Traité de l’homme de Descartes, est reprise au XVIIIe siècle par le médecin hollandais Hermann Boerhaave (Nature et principes de physiologie, 6 volumes, Londres, 1757-1773) puis La Mettrie, son élève français, qui publie un ouvrage intitulé L’Homme-Machine en 1748. Vaucanson (1709-1782) constructeur d’automates imitant la vie est le magnifique illustrateur de cette manière de penser. Puis viendra au XXe siècle l’assimilation de l’homme et de l’ordinateur. Depuis les romans, les films et la bande dessinée, nous donnent incessamment à voir d’innombrables avatars de cet homme-machine, qui fait des merveilles grâce à ses superpouvoirs. Il est le surhomme contemporain.
Leibniz énonce à la fin du XVIIe siècle l’idée de raison suffisante qui sera reprise dans le mythe de la science classique sous la forme suivante : rien n’est sans raison et par conséquent tout a une explication. Cette possibilité d’un monde toujours explicable, vue sous un jour programmatique, forge un soutien puissant pour la démarche scientifique. La raison n’a pas à abdiquer devant les problèmes insolubles, car ils sont potentiellement résolubles.
Si l’on regarde au-delà de la vertu pragmatique et programmatique de ce principe on aperçoit, en arrière plan, la supposition d’un ordre du monde. C’est sur cet ordre présupposé que s’appuie la possibilité d’une raison suffisante. Cet ordre peut être conçu de diverses manières, soit comme harmonie universelle, soit comme nécessité due au déterminisme, soit comme volonté divine.
Quelle qu’en soit l’origine, la conséquence ontologique est celle d’une rationalité du réel. Le monde serait (en soi) rationnel. Avec ou sans Grand législateur le monde aurait un ordre rationnel ce qui débouche sur les différentes formes d’idéalisme ou de rationalisme de type pythagoricien.
La rationalité du réel est une composante du mythe classique. Ce principe d’intelligibilité généralisée est porteur pour toute la culture occidentale. Son extension ontologique est une croyance, car supposer un monde par lui-même rationnel est invérifiable. Cette croyance a entraîné un abus de logicisme tant en science qu’en philosophie. Elle a poussé la pensée classique vers un style rigide qui se cristallise dans la vision Laplacienne d’un monde mécanique entièrement prévisible.
Nous avons proposé une esquisse du mythe classique pour tenter d’indiquer ce que nous voulons signifier par mythe scientifique ésotérique. Le mythe classique est à la fois culturel et scientifique. C’est pourquoi en matière de philosophie des sciences nous parlons volontiers de socle épistémique, indiquant par là que l’assise des sciences déborde largement dans la culture.
Ce mythe classique nous montre un monde naturel fixe et déterminé, contemplé par un sujet transcendantal situé hors de lui. Cette première coupure se redouble à l’intérieur de l’homme qui est en même temps sujet et animal-machine. Nous reprendrons les propos de Prigogine et Stengers pour le résumer ce mythe. « L’esprit humain, qui habite un corps soumis aux lois de la nature, est capable d’accéder par le déchiffrement expérimental [….] au plan divin que le monde exprime. Mais cet esprit échappe à sa propre entreprise » (Ibid).
Dans la version athée, l’esprit déchiffre les lois de la Matière, ce qui revient au même. La coupure entre sujet et objet, esprit et matière, homme et nature, corps et esprit, revient toujours. C’est pourquoi nous avons appelé cette vision du monde le mythe du monde coupé en deux. Ce mythe a été extraordinairement porteur pour la culture occidental, mais il avoue aujourd’hui ses limites. C’est pourquoi nous allons en proposer un autre.
Nous avons un autre mythe scientifique ésotérique à proposer, nous l’appellerons le mythe du monde continu.
Dans ce mythe, il est posé que le monde existe et qu’il existe indépendamment de l’homme. Avant que l’homme n’apparaisse sur terre le monde existait déjà et si l’homme disparaît le monde continuera d’exister. Que nous y soyons ou pas, que nous le percevions ou pas, le monde suit sa trajectoire. De cette existence en soi du monde, nous ne pouvons pas dire grand-chose, si ce n’est que nous la supposons diversifiée et évolutive. Le monde n’est pas homogène, il y a des différences en son sein qui se forment au cours de son histoire.
Le monde étant un et continu, sa diversité est concevable par l’idée d’organisation, qui s’applique à tous les niveaux, depuis les individus vivants bien visibles que nous sommes, jusqu’aux éléments ultimes conçus mathématiquement par les physiciens. Diverses formes d’organisation existent dans le monde. L’organisation n’est pas présente nécessairement partout ni à degré égal. En général, d’après ce que nous dit la cosmologie, règne le vide, le désordre. Des îlots d’ordre apparaissent en certains endroits et pour un certain temps. Sur terre s’est produit une évolution vers plus de complexité et de cet accroissement est né la vie puis l’homme et sa capacité à penser.
Pour Nietzsche l’idéal scientifique d’élucidation totale constitue « le mythe rationnel de l’occident ». Le principe de raison suffisante, s’il est pris comme un principe heuristique de toujours tenter une explication rationnelle est heureux. Il permet de surseoir à la conception d’un monde inexplicable car gouverné par des puissances supérieures. À partir de là, on peut glisser dans l’excès d’une prétention à tout expliquer rationnellement car le monde serait par lui-même rationnel. Le platonisme revient. Choisir la rationalité ce n’est pas supposer que le réel soit rationnel, c’est faire le choix d’un mode de pensée intéressant et fructueux, mais cela ne veut certainement pas dire que le monde existant indépendamment de nous y soit identique. C’est là une projection abusive.
Dans notre mythe le monde n’est pas figé, il est en devenir, en perpétuelle évolution. Que ce soit la cosmologie, ou la géologie, ou la biologie, tout dans les sciences montre que le monde se transforme et change. Une part des évolutions est irréversible si bien que même le monde physique a une histoire (il n’est pas réversible). Nous ne sommes ni dans un monde fixe de la genèse, ni dans le monde de l’éternel retour.
Le monde s’essaye à un devenir indéfini et imprédictible. Dans ce monde des possibles, tout ne l’est pas, une sélection s’opère, depuis les éléments constitutifs comme les atomes, puisque certains instables disparaissent à peine formés, jusqu’aux vivants dont de nombreuses formes ne sont pas viables. C’est un monde émergent : des niveaux d’organisation plus complexes et des formes nouvelles apparaissent au fil du temps. Le monde est en devenir. Parmi les possibles, des choix s’opèrent qui ensuite auront des conséquences. Nous ne sommes ni dans le monde de l’éternel retour d’Héraclite, ni dans le monde fixe de la genèse chrétienne. Le monde s’essaye à un devenir indéfini.
La rencontre de l’homme et du monde est particulière, car l’homme est un être hautement organisé participant d’une socioculture dont on ne peut le dissocier. À partir de l’interaction à visée de connaissance avec le monde, la réalité apparaît progressivement et difficilement. L’homme depuis ses origines il y a quelques millions d’années, voyage dans la brume de l’ignorance et compense sa cécité par les fictions de son imagination fertile. Le premier mouvement de l’homme est un mouvement de méconnaissance plutôt que de connaissance. Grâce aux connaissances scientifiques la brume se dissipe par endroits et il est possible de discerner certaines des propriétés du monde. De cette rencontre, à la foi individuelle et collective, finalisée par la volonté de connaître et réitérée au fil des générations, naît un savoir qui se transmet.
Grâce à ce savoir, on peut y distinguer des régions présentant une homogénéité. La connaissance scientifique joue le rôle du prisme sur la lumière blanche, elle décompose la réalité en divers champs. Dans la lumière blanche du monde brumeux, tous les champs sont présents simultanément et de manière indifférenciée, mais le prisme de notre connaissance permet de distinguer des modes d’existence différents. Cette diversité, notre mythe la voit comme des champs s’interpénétrant et interagissant. C’est pourquoi nous parlons du monde pluriel et continu. Tous les champs sont engrenés les uns dans les autres. Aucun champ n’est plus vrai ou plus fondamental que les autres. Les hiérarchies ontologiques sont illusoires et sans objet. Seules existent des conditions de possibilités inégalitaires, un type de champ dépendant d’un autre et non réciproquement. Aux champs constitutifs du monde répondent des connaissances scientifiques qui doivent s’y adapter car les mêmes lois ne sont pas nécessairement valables partout et de tout temps.
L’homme est un être multiple, porteur et porté par tous les types d’organisation présentes dans le monde. De plain-pied dans le monde, il ne produit pas de discontinuité qui le mettrait à part, au dessus ou hors du monde. Il présente la particularité d’être l’entité individuelle et collective la plus organisée connue à ce jour. Pour connaître l’homme, il faut connaître tous les niveaux qui le composent et n’en évincer aucun. Il faut l’intégrer à l’histoire des techno-socio-cultures qu’il a créées et qui reviennent en retour le façonner, car il a en lui une modalité organisationnelle qui intègre les acquis historiques individuels et collectifs. L’homme modifie le monde, le transforme et se transforme en même temps. Il ne peut être étudié de la même manière que la partie inerte du monde. L’étude scientifique de l’homme demande une manière de faire adaptée.
Il n’y a pas de « nature » au sens ontologique dans notre mythe. S’il y avait une partie du monde qui constituait la nature, il y aurait une autre partie qui serait une surnature. L’homme comme être privilégié accéderait à cette surnature dont s’occuperait la métaphysique produite par l’esprit humain. Ceci n’existe pas. Ni la matière, ni l’esprit, ne font partie de notre mythe. Il n’existe pas, à côté de la substance matérielle une substance spirituelle à laquelle l’homme participerait, il n’existe pas de sujet transcendantal extérieur à la nature, ni de transcendance de l’esprit, ni de ciel des idéalités. Le monde est sans discontinuité.
Une vision d’un monde à la fois unifié, historique et régional, se trouve déjà chez Augustin Cournot à la fin du XIXe siècle (Matérialisme, vitalisme, rationnalisme, Paris, Hachette 1875) en qui nous voyons un précurseur. Dans cette vision continuiste, la diversité du monde s’ordonne en champs s’interpénétrant et interagissant. Tous les champs sont engrenés les uns dans les autres et aucun champ n’est plus vrai ou plus fondamental qu’un autre. Il n’y a pas de hiérarchie ontologiques, seules existent des conditions de possibilités inégalitaires, un type de champ dépendant d’un autre et non réciproquement. Sur le plan ontologique nous faisons l’hypothèse que les champs sont des niveaux d’organisation. Aux divers champs constitutifs du monde répondent les diverses connaissances scientifiques qui doivent s’y adapter, car dans un monde diversifié, les mêmes méthodes ne sont pas nécessairement valables partout.
La figure du scientifique participe à la fois du mythe scientifique ésotérique, exotérique et du mythe traditionnel. Nous allons montrer ici comment les trois se répondent et se complètent.
Dans l’usage interne la figure du savant montre comment l’on doit se conduire en tant qu’agent de la recherche scientifique. Nous avons indiqué ci- dessus deux attitudes possibles. Dans la version traditionnelle, le savant étudie de l’extérieur un monde naturel matériel. C’est un monde déterminé, qui ne trompe pas et donc le savant peut s’avancer d’un pas assuré vers la connaissance. Il est le sujet rationnel et à coup sûr triomphant de la science. Dans l’autre version, le savant est interactif avec le monde. Il n’est pas au-dessus de la mêlée, mais un agent empirique qui s’essaye à une méthode appropriée à ce qu’il étudie. Il est plus modeste car le réel apparaît en abîme et du fait de sa complexité échappe toujours un peu. De plus le chercheur n’a pas toujours la méthode appropriée.
Dans les deux cas, la probité par rapport aux résultats et le respect des faits sont de mise. Avec ces derniers aspects, nous abordons l’éthique du savant qui participe aussi de l’image populaire. Voyons brièvement l’évolution du mythe populaire du savant en occident. La figure du scientifique apparaît, semble-t-il, avec L’utopie de la Nouvelle Atlantide (1624) de Francis Bacon qui en fait un bienfaiteur de l’humanité. À la Renaissance, le savant est mélancolique et celui des Lumières est utile. Au XIXe siècle c’est un homme austère, sérieux, mu par son sacerdoce. Au XXe et XXIe siècles, c’est un original apragmatique. Par opposition aux périodes précédentes son caractère moral n’est plus univoque mais duel, Il est tantôt bienfaisant, tantôt malfaisant et souvent les deux alternativement.
Les scientifiques participent à l’élaboration du mythe populaire et du mythe exotérique sur eux-mêmes en proposant des versions de leurs découvertes. La pomme tombant d’un arbre, qui a amené Newton à formuler la loi de l’attraction universelle, est une réinterprétation donnée par Newton lui-même. Depuis la fin du XIXe siècle tous les scientifiques de renom se mettent en scène et écrivent des biographies. Les philosophes et historiens des sciences participent à donner une image du savant. À partir des années 1970, cette image se féminise. On voit que ces aspects exotériques participent du mythe ésotérique, car ils contribuent à former des modèles identificatoires qui engendreront des vocations.
Pour ma part je crois dans les mythes
scientifiques de la Genèse et dans le
mythe du Monde continu, tout en considérant qu’ils peuvent évoluer et
être modifiés.
Ces mythes sont des conceptions rationnelles, plausibles, mais non
démontrables,
car trop générales.
Ce sont, comme les mythes traditionnels, des visions globales du monde et de la position qu’y occupe l’homme. Ils dépassent les possibilités de la science tout en y participant. De tels mythes scientifiques sont utiles, car ils font contrepoint aux mythes religieux existant. Ils sont batits selon des procédures de confrontation réaliste au monde alors que pour la religion, il s'agit d'imagination et d'idéalisation du monde transmises par la tradition.
Les mythes existants sont très prégnants et personne ne les ignore, ni ne peut s’y soustraire. Il est impossible de ne pas être influencé par les grands mythes omniprésents dans la culture, culture dans laquelle on est né et de laquelle on a tout appris. Pour échapper à un mythe, il faut en avoir un autre à disposition. C’est ce que nous proposons ici : sur le plan ésotérique un mythe différent du mythe scientifique classique et sur le plan exotérique un mythe différent des mythes religieux traditionnels.
Claude Lévi-Strauss constatait que les
connaissances positives dépassent l'imagination, au point que celle-ci
se retourne vers les mythes traditionnels. Il est donc important de
forger des mythes scientifiques, de façon à ce que les connaissances
positives parlent à l'imagination humaine.