Philo Sciences philosophie des sciences

L’objet de la connaissance scientifique

Juignet Patrick, Philosciences.com, 2008.

Par objet de science on désigne ce à quoi s’intéresse une science, ce qui centre son activité de connaissance du monde. Le terme évoque les objets ordinaires et reprend l’opposition classique objet/sujet, deux significations qui sont étrangères à l'objet de science et dont il faudra se méfier.



1/ La conception classique de l’objet

Nous avons étudié la manière classique de considérer la science dans l’article Les limites de la science classique.  Le schéma organisateur de la connaissance dans la science classique prétend qu’il existe un monde naturel indépendant, contemplé et expliqué rationnellement par le sujet. 

Le scientifique est considéré comme un sujet unifié, isolé, source de la perception et de la pensée, noté par le « Je » qui pense de Descartes. C’est un sujet transcendantal, point d’origine abstrait, unité originaire synthétique de l’aperception, hors du temps et hors du monde. Le monde extérieur au sujet est conçu sur le mode du réalisme empirique traditionnel selon lequel les objets sont présents extérieurement à nous, dans la réalité qui existe indépendamment du sujet.

Dans cette conception l’objet est la partie de la réalité que la science étudie. Il s’agit pour la science de le repérer, de le délimiter correctement et de le purifier en dépouillant la réalité des apparences sensibles trompeuses.

En effet, le réalisme empirique avouant vite ses limites on lui a adjoint la distinction entre qualités premières et qualités secondes. Ces dernières issues de notre perception empirique sont trompeuses. Il faut les ramener aux qualités premières plus vraies. Pour saisir correctement l’objet, il conviendrait de faire preuve d’objectivité, c'est-à-dire se départir de la subjectivité, qui  biaise notre perception de la réalité, afin d'accéder aux qualités premières.

Le pur sujet de la science (observateur neutre pourvu d’une pensée rationnelle) découvre les qualités premières d’une partie du monde qui constituent son objet de recherche. Une fois repéré, on peut travailler sur cet objet, rechercher les constantes qui le caractérisent, constantes qui pourront être traduites rationnellement en lois, qui une fois trouvées seront vérifiées expérimentalement. Le savant est le contemplateur neutre d’une nature extérieure à lui.

 Cette conception commence au XVIIe siècle et se poursuit de nos jours, bien qu’elle ait été remise en cause à partir du XIXe siècle.

2/ L’inflexion positiviste

Elle naît dans la première moitié du XIXe siècle vers les années 1830. Elle vient du néo kantisme surtout présent dans les pays germaniques et d’Auguste Comte en France.  À partir de ce moment on considère que le monde n’est plus d’une seule pièce il se divise en réalité empirique et monde en-soi. La première est donnée par l’expérience, le second conçu par la pensée. 

Le positivisme ne veut considérer que les faits (les phénomènes) et renonce au réel en soi dont il relègue l’étude à la métaphysique, vue sous un jour péjoratif. On qualifie à juste titre le positivisme de phénoméniste. Il ne considère et ne s’intéresse qu’aux faits et non « à la nature des choses ». En particulier le positivisme est non substantialiste, il ne prétend pas que les faits dérivent d’une ou de plusieurs substances.  Nous parlons ici du positivisme comme paradigme scientifique et non de la doctrine Comtienne. 

On peut citer à ce sujet le discours célèbre de Du Bois Raymond nommé recteur à Berlin (1870) dans lequel il expose la doctrine en associant un déterminisme strict concernant les faits à un agnosticisme concernant leur fondement. Le titre du discours était  « Ignorabimus », on ignorera la nature des choses.

Du coup, l’objet de science se précise comme l’ensemble des faits étudiés par une science. Dans cette perspective on appelle objet de science un ensemble des faits observables, qui donne des manifestations identiques lors d’expériences répétées.  La collection des faits est quelque chose de durable, possédant des caractères constants, repérés lors des expérimentations réitérables. Cet ensemble constitue une part de la réalité, il est extérieur au sujet, ne dépend pas de lui.

Avec le positivisme logique, la doctrine se radicalise en ne tenant compte que des faits empiriques observables d’un côté et du logico langagier de l’autre cherchant la mise en adéquation des deux. L’objet devient ce qui peut être mis dans une telle adéquation, le reste étant éliminé de la science. Cette reformulation du positivisme a eu un grand succès dans la philosophie des pays anglo-saxons, mais elle n’a pas été adoptée par la communauté scientifique. C’est une doctrine qui n’a, à ma connaissance, pas été appliquée dans le monde des sciences.

3/ L’inflexion quantique

Une grande inflexion du positivisme a lieu au début du XXe siècle avec la mise en évidence de l’interaction entre le scientifique et le monde. Elle vient des difficultés de mesure dans la physique atomique.

Bohr dans les années 1920 pour résoudre le problème énonce que l’on mesure le système dans l’état choisi par l’expérimentateur, en lui posant expérimentalement telle question et non telle autre. Cela ne met pas en cause le réalisme, mais conteste la conception d’un savant extérieur au monde. L’expérience n’est pas la contemplation neutre (objective) d’une nature déjà-là et immuable. Elle est une action qui provoque une réaction.

La physique quantique met en évidence la vérité générale selon laquelle l’agent de l’expérience est dans le monde. Son intervention produit une modification sans laquelle aucune réponse ne serait apportée. La radicale séparation classique n’est pas justifiée. C’est une fiction admissible dans un certain nombre de cas car elle ne gêne pas, mais en droit, elle est fausse. L’objet n’est plus extérieur autonome, il est lié à l’expérience et à la manière dont celle-ci est conduite.

C’est l’idée que développe trente ans plus tard Jean Piaget en introduisant, pour nommer cette attitude, le terme d’épistémologie « constructiviste ». Elle consiste à « considérer la connaissance comme liée à une action qui modifie l’objet et qui ne l’atteint donc qu’à travers les transformations introduites par cette action » (Les courants de l’épistémologie scientifique contemporaine, 1967). Sujet et objet sont situés sur le même plan et en interaction. Ils ne peuvent être considérés comme disjoints. L’opinion de Piaget s’inscrit dans une conception qui dépasse la science puisque, selon lui, la réalité se construit dans une interaction pratique avec le monde.

4/ La conception de l’école française d’épistémologie

Gaston Bachelard est à l’origine d’une évolution importante dans la conception de la science. Dans la suite  il met en évidence l’activité de la démarche scientifique.

La science, dit-il, « réalise ses objets sans jamais les trouver tout à fait, elle ne correspond pas à un monde à décrire mais à un monde à construire » (La formation de l’esprit scientifique, Paris, Alcan, 1934). Ceci a été repris par Canguilhem. « La nature n’est pas elle-même découpée et répartie en objet et phénomènes scientifiques. C’est la science qui constitue son objet « (Etudes d’histoire et de philosophie des sciences, Paris, Vrin, 1968).

L’activité scientifique associe l’expérience (contact avec la réalité) et le raisonnement (selon une pensée rationnelle). « Quel que soit le point de départ de l’activité scientifique, …si elle expérimente, il faut raisonner ; si elle raisonne, il faut expérimenter » dit Bachelard. (Le nouvel esprit scientifique, Paris, PUF,1934).

De par cette expression simple de la méthode on voit que l’objet se construit dans le mouvement interactif entre la rationalité et la réalité empirique. Pour notre part nous mettons l’accent sur cette interaction qui nous paraît devoir être mise en avant et prise en compte pour bien comprendre l’activité scientifique.

C’est pour cela qu’il est dit « construit », car il ne se trouve au préalable ni dans l’un, ni dans l’autre. Il doit être produit par cette interaction. C’est ce qu’exprime Jean Ullmo dès les premières lignes de son ouvrage La pensée scientifique moderne (1969) : « la science recherche ses objets, elle les construit, elle les élabore ; elle ne les trouve pas tout faits ».

Cette production n’est pas facile, il faut que le phénomène soit «  trié, filtré, épuré… » C’est plus net dans la physique car, le fait est « coulé dans le moule des instruments ». Or « les instruments ne sont que des théories matérialisées. Il en sort des phénomènes qui portent de toutes parts la marque théorique » (Le nouvel esprit scientifique). On perçoit peu les faits, on se donne surtout les moyens théoriques et pratiques de les concevoir.

Cette conception est un constructivisme épistémologique : la science construit son objet, elle ne le trouve pas déjà là, telle une chose concrète. Elle le fait par une activité pratique qui construit des faits selon une théorie rationnelle qui pense les concepts. L’objet résultant est situé dans cette action interactive. Cette manière de voir est en rupture avec la conception classique. La science invente ses objets dans une activité mixte théorique et pratique.

C’est une position intégrant l’idée de rupture épistémologique qui fait passer d’une expérience ordinaire à une expérience scientifique, d’une pensée ordinaire à une pensée scientifique et, par conséquent, de l’objet ordinaire à l’objet de science.

L’objet n’a rien à voir avec les objets ordinaires. Celui-ci, dit Bachelard, « n’a aucune vertu pour la science ». Il a même des mots très durs pour l’objet de la connaissance commune le définissant comme « ce mélange de chose et de nom, informe, monstrueux » (Le rationalisme appliqué).

Il est difficile de situer cette entité qu’est l’objet de la connaissance ce qui donne lieu à des formulations un peu maladroites. On parle « d’entités » ou « être scientifiques » à la fois factuels et intellectuels, phénomènes observables reliés par des lois ou des constantes. C’est l’association d’un certain nombre d’êtres scientifiques qui constitue l’objet de telle science.

Bachelard parle d'objet « désigné » pour l’objet de la conception courante et d’objet « instructeur » pour celui de la connaissance. Pour notre part tout en adhérant à cette distinction, nous préférons le terme d’objet épistémique pour désigner le construit interactif que constitue la connaissance scientifique.

5/ La conception dite « constructiviste » dans les sciences sociales

Nous avons mis le terme entre guillemets, car il n’a pas ici la même signification que celle vue précédemment. Cette conception dite constructiviste, qui ne fait pas l’objet de définitions claires et convergentes, concerne uniquement les sciences de l’homme qui en effet présente la particularité de s’occuper de faits édifiés par les humains. Cette perspective appelée constructiviste est bien établie en sociologie. Elle provient d’oeuvres classiques telles que celles de Schutz (1967), Berger et Luckmann (1967) et Mannheim (1936).

Dans ce cas l’objet référent est considéré, à juste titre, comme une « construction » au sens d’un produit créé par l’homme. Ce référent est une entité qui s’organise en permanence c’est à dire pourvu d’une dynamique ou encore comme la fabrication intersubjective des sujets qui échangent  des significations. Les objets sociaux ne sont pas inertes, déjà-toujours présents dans le monde (comme dans la vision classique) mais reformés, adaptés et organisés par les êtres humains et de plus appartiennent à la sphère du sens, de la représentation.

Il s’ensuit que la relation entre le chercheur et son objet de recherche est interactive ce qui entraîne une inséparabilité du chercheur et de son objet référent : le chercheur fait intégralement partie du problème de recherche, sans qu’il puisse revendiquer une réalité « objective » indépendante de lui-même.

Dans le constructivisme dit « interprétatif », ce qui est visé par la recherche est une construction humaine dont le chercheur doit comprendre les significations (celles présentes chez les acteurs celles qu’ils attribuent à la situation étudiée). Ceci a été développé par Alfred Schütz, et Max Weber.

Ce courant épistémologique pose à juste titre le problème de la contamination du scientifique par son objet de recherche, car il n’y est pas extérieur. Il fait partie de la « réalité » qu’il cherche à étudier et ne peut se situer en dehors du processus interprétatif.

Bien que se disant « constructiviste », cette posture néglige l’avancée de Bachelard puisque l’objet reste empirique et n’est pas considéré comme une entité appartenant d’abord et radicalement à l’interaction cognitive. Nous dirions que ce n’est pas un constructivisme épistémique, mais plutôt un constructivisme du référent empirique. Il tient compte de ce que celui-ci est un produit fabriqué par l' homme et que les hommes qui l’étudient interagissent nécessairement avec lui.

6/ La conception proposée 

Généralités sur l’objet

Le terme d’objet, bien qu’inapproprié, étant consacré, il est difficile de revenir sur ce choix. Par un artifice rhétorique nous parlerons de l’objet de la démarche scientifique dans le sens de la formule qui indique le but (comme « quel est l’objet de votre visite ? ») et nous y ajouterons quelques qualificatifs correcteurs.

Pour commencer nous mettrons d’emblée l’accent sur l’activité de connaissance. Il faut une activité complexe pour théoriser, pratiquer et finalement désigner une partie du monde précise. Ce premier mouvement de construction et de désignation claire et distincte d'une part de la réalité donne un référent à la connaissance scientifique. Puis, progressivement, cet aspect désigné du monde se dessine dans ses propriétés, à partir de quoi se fait un retour régulateur sur la connaissance. Ce mouvement constitue l'objet proprement dit.

Nous rejetons le schéma de la science classique trop simple, trop lié à la conception traditionnelle empirique de l’objet ordinaire. Le scientifique n’est pas un sujet transcendantal qui étudie objectivement des objets du monde. Nous soutenons une position réaliste concernant le monde supposé exister en dehors de notre connaissance, mais le savant et la connaissance scientifique font partie du monde. Ils n’ont pas d’extériorité. Quand à l’objet ordinaire, il n’a rien à voir avec l’objet de science. La science n’étudie pas des choses extérieures à nous, présentes d’évidence dans la réalité.

Nous adhérons au positivisme, lorsqu'il affirme que la science ne s’occupe pas du monde en soi, mais des phénomènes observables. Pour nous, les phénomènes naissent dans l'expérience et si celle-ci est réglée, ils deviennent des faits scientifiques, répétables et contrôlables. Toutefois, contrairement à l'interdit positiviste, le scientifique peut avoir des idées sur l’existant sous jacent aux faits. Ces idées viennent avec le développement de la science. N’étant pas a priori, elles ne constituent pas une métaphysique, mais une ontologie scientifique utile. Si l'on conjugue les deux, l’objet de science prend un double aspect, il devient l'ensemble de faits correspondant à une zone de l’existant.

Nous reprenons à notre compte l’inflexion dans la vision de la science apportée par la physique quantique, qui a été reprise et mise en évidence par Piaget. Il y a nécessairement une relation entre l’agent de la science et le monde. Nous soutenons que cette interaction, constitutive de la réalité, est au coeur de l‘activité scientifique. C’est cette interaction associée à l'activité recherche qui, nous l'avons vu plus haut, fait parler de constructivisme dans un sens d'une fabrication de l'objet par l'agent de la science.

Nous adhérons aux idées de Bachelard qui a bien montré que la science ne s’occupe pas des objets ordinaires. Ce que produit une science ne se laisse pas du tout appréhender comme chose. Il y a un fossé qualitatif entre les deux et il faut une rupture pour accéder à la science et à son objet. Il a aussi mis en évidence que l’objet de la connaissance, est construit par l’interaction entre théorie et pratique.

Par rapport à ce qui est nommé constructivisme et qui a cours surtout dans les sciences sociales nous sommes nuancés. Que le référent dans ce cas soit construit est juste, mais c’est insuffisant pour le définir. De plus il est ennuyeux de se nommer constructiviste à ce titre, car ce nom est également employé pour désigner la construction de l’objet épistémique.

Enfin, nous ajoutons à ces cinq considérations une dernière un peu plus radicale. La science n’est pas faite par un sujet, quel que soit le sens donné à ce terme, mais par des agents de la connaissance qui adoptent des attitudes cognitives particulières, agents qui s’avèrent souvent travailler collectivement et simultanément, si bien que l’agent est en général un groupe social. Il ne s’agit pas d’un sujet théorisant hors du monde qui étudierait des objets dans le monde, mais d’agents étudiant une zone d’un monde dont ils font partie.

Un objet dynamique

La connaissance scientifique et les agents qui la mettent en œuvre sont une partie de ce monde qui entre en relation avec d’autres parties qui diffèrent d’elle. Il s’institue une interrelation entre la démarche de connaissance et une partie du monde. L’objet naît de cette interrelation, lorsque à un moment donné elle se précise, se synthétise.

L’objet est une entité épistémique, c’est le regroupement de diverses activités théorique et empirique dans quelque chose de commun, de central et de général qui spécifie et différencie cette science d’une autre. La science a affaire à deux parties non dissociables du monde, la réalité factuelle qu’elle construit et l’existence indépendante du monde qu’elle suppose. Elle dessine dans les deux des découpes et par un processus rationnel de théorisation propose une théorie utilisable dans cette découpe. Il se dessine alors une entité épistémique, l’objet de cette science.  L’objet épistémique est interne à la connaissance, il en constitue le centre organisateur.

L’objet se dessine dans un mouvement interactif, une dynamique de production de la connaissance, au fil du temps. Il n’est pas là d’emblée, il est précédé par des désignations ordinaires. On repère « l’attraction des corps », on distingue « le vivant de l’inerte », la « maladie » survenant chez les vivants, on remarque les évolutions du paysage terrestre,etc. à partir de quoi la physique, la biologie, la médecine, la géologie, se sont constituées comme science par transmutation de ces référents  désignés en des objets de science.

L’objet de la connaissance scientifique se constitue à partir d’un projet de connaissance du monde par une activité spéciale réglée par une méthode. L'objet global d’une science est en évolution, il se construit et se reconstruit sans cesse. Il naît ou renaît chaque fois que les agents de la science lient dans une stratégie cognitive efficace des faits et des concepts au sein d’un champ défini par tout un ensemble inductif et déductif.

L’objet peut aussi disparaître car rien n'est jamais acquis. La connaissance peut devenir méconnaissance si son objet se dissout dans une spéculation abstraite ou dans une empiricité sans régulation. Les objets changent lors des évolutions de la science. A partir d'un référent désigné dans le monde, divers objets de recherche peuvent se constituer. L'objet est sans cesse construit et reconstruit, il est le fruit de l'activité scientifique. Cette activité d'ailleurs assez vaste et diverse, peut être subsumée et résumée dans un objet qui la synthétise, en même temps qu'il désigne le champ de recherche, qui est toujours limité.

Il faut aussi considérer que d’une science à l’autre, il y a de grandes variations dans la manière de constituer son objet. En effet il doit être pertinent eu égard à la partie du monde concernée ce qui implique des adaptations importantes. De ce fait les propos ci-dessus ne peuvent être qu’un canevas général qui doit être adapté et précisé pour chaque domaine de recherche.

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