Le
réductionnisme
P. Juignet , Philosciences.com,
2010
Réduire c'est
ramener au plus petit, au plus élémentaire. La
réduction dans les
sciences comporte trois aspects qui se rejoignent. Le premier concerne
la
manière de connaître (enjeu de méthode), le
second concerne ce qui existe
dans le monde (enjeu ontologique) et le troisième la délimitation des
domaines
scientifiques (enjeu épistémologique).
Rechercher le
plus élémentaire ou le plus fondamental est une manière de procéder qui
a des
avantages, mais qui présente aussi de graves inconvénients lorsque, par
excès, elle aboutit à limiter ou détruire l'objet d'étude.
1/ Présentation du
réductionnisme
Définition
Réduire c'est ramener au plus petit, au plus
élémentaire. Dans le cas des sciences le réductionnisme consiste à
tout ramener vers le niveau d'organisation le plus simple. Cela se
traduit par le fait
de ramener les aspects représentationnels au
biologique, puis les aspects biologiques au
biochimique, puis au chimique, puis à des occurrences
physiques. Le réductionnisme,généralement lié à une métaphysique matérialiste, aboutit au
« physicalisme », doctrine qui donne
comme seul existant ontologique la matière inerte et comme seule science légitime la
physique.
Nous allons voir les trois aspects du
réductionnisme dans les sciences sur le plan de la méthode, sur le plan
ontologique), sur le plan épistémologique et montrer leurs relations.
Une conséquence de la
méthode
Pour le
réductionnisme, la
bonne manière de connaître est analytique. Il convient de
décomposer l’objet de
la recherche en autant de parcelles que possible, jusqu'aux plus
élémentaires. Cette
décomposition et la simplification qui en découle permettront de trouver l’explication. Il
s’y associe un
présupposé ontologique : il faut éliminer le
complexe pour le ramener au
simple, car lui seul constitue la vraie réalité. Aller
vers l’élémentaire,
c’est aller vers le réel, vers ce qui existe vraiment et fonde
le monde. Sur le
plan de l’organisation des connaissances scientifiques, le projet
réductionniste
donne l’ambition de ramener les sciences humaines à la biologie,
la biologie à
la chimie et la chimie à la physique.
Le
réductionnisme s’est
imposé à partir du Discours de la
Méthode de
Descartes. Il a été repris par Newton
qui estime que les « puissances actives, attraction et
répulsion qui
règlent le cours des astres et la chute des corps »
sont valables pour la
combustion, la fermentation, le magnétisme, etc.… Au milieu du
XIXe siècle, on le
retrouve en biologie. Helmholtz et Brücke, physiologistes de
renom, veulent
établir « qu’aucune autre force que les forces
physico-chimiques courantes
ne sont en action dans l’organisme ». Pour Einstein, les
lois générales de
la physique permettront de construire « la théorie de
tous les phénomènes
de la nature, y compris ceux de la vie ». Auguste Comte
défenseur du
positivisme, mais ennemi du réductionnisme, semble n’avoir
été guère entendu et
la science classique est majoritairement réductionniste.
La conséquence d'un
choix métaphysique
Généralement le réductionnisme est sous tendu par le matérialisme qui a plusieurs sens. Ici c'est l'affirmation d'une substance
qui est
qualifiée de matérielle et est posée comme l'unique constituant du
monde. Cela aboutit à un monisme qui est l'affirmation d'un monde
homogène à unique composant.
Tout ce qui
existe au
monde est constitué par la matière, c'est le seul existant admissible.
Les autres aspects s'y réduisent quelle que soit leur complexité et
quelque soit leur aspect. Le
matérialisme implique un réductionnisme fort. De plus le matérialisme
implique le physicalisme car ce niveau est compris comme physique et
étudié par la science physique. Le monde est fait soit "d'agrégats de
particules matérielles" (les atomes), soit "d'occurences physiques", et
de rien d'autre.
Une seule science
physique
Ces réductionnismes, ontologique et de méthode, ont pour conséquence un
réductionnisme
épistémologique. Il serait vain de s'occuper d'autre chose, puisque
le
vrai fondement de toutes choses est matériel ou physique.
Les connaissances de type chimique, biologique et
représentationnelle, doivent être réécrites et remplacée par la théorie
physique élargie. Elles sont tolérées à titre
provisoire, mais à terme, elle devront être éliminées. Il est en effet
possible de
déduire
toutes les théories scientifique à partir des lois physique
fondamentales.
Il y a, en arrière plan de cette assertion, l'idée d'aboutir à une
unité de la science tout en lui donnant un caractère
d'universalité et de complétude sans faille.
Le nouveau
réductionnisme
Le naturalisme contemporain qui
dérive de l'empirisme logique prône un réductionnisme légèrement
modifié à partir de l'idée de survenance. La "survenance" est un terme
qui définit un rapport. Si l'on désigne par A et B des occurences
quelconques du monde, survenance signifie que si des A surviennent sur
B, la
distribution des B fixe et
détermine les A. Nous allons prendre pour référence la doctrine telle
qu'exposée par Michael Esfeld. Elle se formule de la manière suivante :
Tout ce qui existe est
identique à des occurrence de propriétés physiques.
Dans cette
doctrine, l'accent est mis
sur l'identité, ce qui signifie peut être ramené au physique. Inversement, les différents
aspects
du monde "surviennent sur" le niveau physique. Nous dirons que c'est la variante survenantiste du réductionnisme.
Le point radical de l'affirmation c'est
qu'à toute chose, il correspond nécessairement quelque chose du type
physique, et qu'il y a un parallélisme absolu entre les deux.
Dans ce matérialisme, la substance est remplacée par des évènements
et processus du monde, dits aussi ses "occurences". Du coup, la démonstration d'identité passe
par la survenance (voir après). L'éliminativisme est moins marqué que
dans le réductionnisme traditionnel. Les sciences spéciales en tant
qu'elles traitent de "configuration d'occurrence" sont
acceptables. Elles constituent des "niveaux de descriptions" qui sont
admis.
Toutefois la réduction reste un idéal, car toute théorie d'une
science spécialisée peut potentiellement être déduite de théories et
lois
physiques. Tout fait, même complexe, peut finalement trouver une
explication par la
théorie physique.
Notons encore qu'accepter des "configurations" d'occurrence, des
compositions ayant une existence, se
rapproche de ce que nous défendons à savoir le concept d'organisation.
Le nouveau réductionnisme est plus subtil et plus acceptable
que l'ancien.
Démonstration du
nouveau réductionnisme
Le point central du
raisonnement est le suivant. Nous le nommerons le "principe central".
S'il est vrai le
réductionnisme est vrai, s'il est faux le réductionnisme est faux. Nous
allons le dissocier en deux types d'assertions. La seconde a pour effet
de pousser la
première à son extrême, c'est à dire à la rendre exclusive.
On peut l'exprimer de plusieurs manières : Tous les objets se sont constitué à partir
d'objets physiques (proposition première) et de strictement rien d'autre
(proposition seconde). Ou encore : Les systèmes de complexité supérieurs se sont
développés à partir des systèmes physiques
(proposition première) et cela exclusivement sans que rien
ne s'ajoute
lors de cet assemblage
(proposition seconde).
Conséquence : Objets ou systèmes du monde dépendent entièrement des
objets ou
systèmes physiques et donc il y a une "survenance globale". Tout
survient sur le niveau physique et en dépend. Ce qui existe dans le monde
est déterminé par les propriétés physique fondamentales et rien
d'autre.
Une illustration en est donnée par l'allégorie du "monde
simpliciter". C'est
un monde dupliqué à partir de la physique. Soit notre monde M et son
niveau physique appelé Mp ainsi que les autres chimique (Mc),
biologique (Mb), psychologique (Mps). Par hypothèse on
duplique Mp en Mp*. Le problème concerne les autres niveaux du monde
M*,
qui s'édifient sur Mp*. Seront-ils identiques à ceux du monde M ? La
réponse est oui, car "nous savons que tous les objets qui existent
dans le monde réel se sont développés à partir d'objets microphysique
et uniquement de lui. Il ne peut donc pas y avoir d'objet qui existent
dans M et qui manquent dans M*". Réciproquement s'il manque des
propriétés dans M* il s'ensuit que
Mp* ne peut être un double de Mp, car il ne peut y avoir de différence
de propriétés
complexe sans qu'il y ait une différence de propriétés microphysique.
(Jackson 1998, Chalmers 1996)
Pour Michael Esfeld "Chaque monde possible qui est un double
microphysique du monde réel est un double
simpliciter du monde réel". (
Introduction à la philosophie des sciences,
p. 211).
Le monde M* est identique au monde M.
2/ Notre critique du
réductionnisme
Un excès d'emblée
Pour situer précisément le problème, notons bien que le réductionnisme
ontologique n'est pas la doctrine prétendant que les
niveaux chimique, biologique, représentationnel, se créent à partir du niveau
physique, ou encore que ce qui existe dans le monde a un répondant au
niveau physique. Le réductionnisme pousse cette assertion à son maximum.
Le
réductionnisme est la doctrine prétendant que le seul niveau existant
est constitué par la
substance matérielle ou les occurrences physiques. Les autres niveaux
n'ont pas d'existence
ontologique, mais seulement factuelle et sont ontologiquement
réductibles au niveau
physique-matériel.
Le réductionnisme pousse le rapport de subordination jusqu'à l'élimination ontologique ( les niveaux non physiques n'ont pas
d'existence vraie, ce sont des épiphénomènes, tout au plus acceptables
comme niveau de description). Ce
qui aboutit à une unicité, une homogénéité du monde.
Dans cette attitude radicale, on sent un refus de
la pluralité, des différences. Le monde est un, la science est une
et la seule méthode est analytique jusqu'au bout. Une telle tendance
est excessive et n'a pas de justification rationnelle.
Un excès de méthode
Le
réductionnisme ne se caractérise pas par l'utilisation habile et
efficace de la méthode
analytique, mais plutôt par son utilisation exclusive et intensive (elle doit être poussée jusqu'au bout).
L’inconvénient de la méthode
analytique utilisée sans mesure, c’est qu’elle ne
permet pas de comprendre les ensembles organisés. Par cette
méthode, le complexe
est démembré et les
phénomènes qui viennent des entités composites
sont négligés.
Les connaissances
qui prétendraient rendre compte de ces entités et de
leurs propriétés sont
rejetées, car elles ne se conforment pas à la bonne
manière de procéder. Dans
les connaissances comme la biologie et les sciences de l’homme,
l’analyse doit
se limiter afin de trouver la bonne entité à
considérer, qui peut être un
ensemble complexe.
Là encore c'est un excès. Il n'y a pas de motif rationnel pour
pousser l'analyse à l'infini, sans l'arrêter à un moment donné, jugé
propice et intéressant.
Une métaphysique douteuse
La substance
est une notion métaphysique qui présente des défauts importants.
Supposer une substance matérielle, éternelle,
omniprésente, infinie, cause de toute
chose
et existant par elle-même est une hypothèse complexe et
indémontrable.
La matière est une extension
métaphysique de l’empirisme spontané qui
constate l’existence de matériaux pouvant prendre diverses formes
(opposition classique forme et matière). Transformer la consistance en
constance, c'est à dire en garant de la permanence du monde est
douteux. Pourquoi cette volonté d'unicité ?
Remplacer la substance par des "occurrences physiques" est moins
critiquable, mais affirmer qu'elles sont le constituant fondamental
et unique du monde est une option métaphysique indémontrable.
La science actuelle n’a pas montré un tel constituant fondateur, mais
seulement que le niveau physique est le plus simple et le plus basique.
Que l'on puisse y retrouver certaines des caractéristiques des autres
niveaux est certain, mais cela n'interdit pas aux autres d'exister.
Une démonstration impossible
Il est impossible de démontrer l'identité entre les occurrences
physiques et celles d'un autre niveau. La première raison est pratique,
ce serait trop
compliqué, le calcul serait trop complexe pour être effectué. Une
occurrence biologique correspond des milliards
d'occurrences microphysiques. Comment passer de l'un à l'autre ?
Actuellement selon Étienne Klein (Discours sur l'origine de l'univers,
Flammarion, 2010, p. 127) rien ne permet de dire si des lois
biologiques sont autonomes ou dérivées par apport aux lois
physiques. On ne sait quel lien de nécessité existe entre
le monde physique et le monde biologique.
La seconde raison tient à la constitution du monde tel que la physique
nous l'enseigne. Le niveau de la microphysique est aléatoire.
Plusieurs configurations dans une situation sont possibles compte tenu
des incertitudes. Du fait de la non réversibilité et donc de l'histoire
du monde, d'un instant à l'autre d'autres configurations se produisent.
Laquelle choisir, laquelle serait le double physique de la
propriété biologique ? Une telle entreprise confine à l'absurde.
Une pluralité évidente
Des déterminisme propres
On démontre l'existence d'une détermination à chaque niveau. Par
exemple, à l'évidence, les conditions
biologiques influent sur les déroulements biologiques. Il y a une
complétude partielle par niveau. Un phénomène biologique peut être
complètement expliqué en utilisant uniquement des concepts et
démonstrations de type biologique. Cette
détermination par niveau est certaine et avérée et donne lieu à des
lois et modèles, dont on voit mal comment on pourrait se passer.
Des sciences qui se maintiennent
L'histoire des sciences montre qu'aucune science spécialisée ne s'est
résorbée dans une
autre. De plus, on constate que de nombreux tenants
du
réductionnisme ne le sont que pour le degré de complexité supérieur à
celui dont il s'occupent.
Ils n’appliquent le
réductionnisme
qu’au domaine suivant, pas au leur (car alors il deviendrait inutile).
S’ils
étaient conséquents, ils
appliqueraient à tous les domaines, mais alors, ils
élimineraient le propre objet d'étude. Ce qu'ils ne font pas. On peut
soupçonner des motivations sociologiques dans le réductionnisme qui
permet de faire valoir son domaine de recherche au détriment d'autres,
dénoncés comme moins fondamentaux voire illusoires.
Le principe central est erroné par excès
Dans
le principe central la première proposition est
probablement vraie (celui d'un soubassement physique) mais la seconde
est fausse. Qu'à toute chose, il corresponde
quelque chose du type
physique paraît démontré aujourd'hui, mais qu'il soit le seul
existant et que tout puisse s'y ramener ne l'est pas. La seconde
proposition qui pousse à l'excès la première et affirme
l'absence d'ajout,
de néothénie, d'édification, (à
partir des constituants désignés par la physique) est fausse.
L'ajout possible aux constituants de base a d'abord été
formulé dans les termes traditionnels selon lesquels "le tout est
plus que la somme des
parties". De manière plus élaborée on peut dire qu'une organisation
acquiert
des propriétés que ses éléments n'ont pas, et dont on ne peut démontrer
que, pris isolément, ils les produisent. Si l'on a un seul cas de ce
genre la proposition
deux sera infirmée puisqu'elle se veut universelle. Or il existe
des infirmations constantes.
Prenons un exemple simple et bien connu, à la limite du physique et du
biologique, celui de la formation d'une membrane à partir de molécules
polarisées dont on connait parfaitement la composition atomique. La
membrane se referme spontanément en une vésicule formant un
isolat. Les propriétés de la vésicule sont-elles dues aux
particules composant les atomes des molécules ? La propriété "former un
isolat", c'est à dire différencier un intérieur qui sera protégé de
l'extérieur, ne vient pas des atomes constituants mais de leur
agencement. Un autre agencement produirait une autre propriété. Les
atomes engagés dans la vésicule participent à de
toutes autres compositions, lorsque celle-ci se désagrège. C'est le
type d'organisation qui crée des propriétés et non les composants
eux-mêmes. Il y a sans cesse des ajouts lors de l'organisation en
niveaux de
complexité
successivement croissante (voir
le secret de l'émergence).
La thèse selon laquelle tous les objets du monde se sont développés à
partir d'objets microphysiques est
conforme à la science, mais elle ne l'est plus si on ajoute l'assertion
qu'il le sont uniquement et ajout d'aucune propriété nouvelle. Les
sciences chimiques, biologiques et
représentationnelles, montrent au contraire des objets qui sont bien
plus
que
cela. L'organisation ajoute des qualités qui se traduisent par
des propriétés originales.
L'agencement crée des propriétés qui n'existent que par cet agencement
et non par celles des composants utilisés. Il y un "ajout". Un ensemble
de
briques mis en tas et le même ensemble mis en forme de maison n'aura pas
les mêmes propriétés, bien que ce soit physiquement les mêmes briques.
Il
n'y pas identité entre les deux. Si le réductionniste était cohérent
avec lui-même, il habiterait les tas de briques.
Ces néo-objets organisés ont autant d'existence que les proto-objets de
la
physique. Les processus qui produisent les propriétés que l'on
constate, les déterminations que l'on peut trouver dans les champs
complexes, n'ont pas de moindre
valeur que ceux de la physique. Les phénomènes des niveaux complexes
sont des phénomènes comme les autres ; ce ne sont pas des
"épiphénomènes".
Le
principe d’une réduction
ontologique
aboutissant au
physicalisme est un
a priori indémontrable et nous
soutenons que l'avancée des sciences demande au contraire
d'admettre
une pluralité ontologique, afin de respecter les
différents niveaux de
complexité existant dans le monde.
3/ Conclusion
La pertinence du réductionnisme est indémontrable scientifiquement. Il
tient à un pétition de principe, un goût personnel. Ce goût
a des motivations qui sont plutôt louables, comme maintenir la
condition de la science, éviter les dérives
fantaisistes, ou encore maintenir son unité.
Le point central de notre réfutation porte sur le fait qu'on ne peut
admettre que les objets désignés par la physique soit
exclusifs de tous autres, qu'ils soient les seuls existant au
monde. Il sont
seulement les plus simples et les plus fondamentaux.
Pour notre part nous adoptons une conception émergentiste qui
s'accorde avec l'affirmation d'un arrière-plan de type
physique mais récuse qu'on exclut d'autres niveaux. Le motif en est que
chaque degré d'organisation ajoute des aspects qui changent les
caractéristiques et
les propriétés des objets.
A partir de là, nous soutenons qu'il est légitime d'accorder une
dignité ontologique aux niveaux plus complexes que ceux de la physique
et donc une dignité épistémologique aux connaissances qui s'y
attachent. Au réductionnisme s'oppose la conception épistémologique et
ontologique nommée émergentisme.
Bibliographie
:
Michael Esfeld M., Introduction à la philosophie des sciences,
Bruxelles, De Boeck, 2010.