Pour Lévi-Strauss,
les
structures mises en évidence par l’étude des faits socioculturels
permettent de
comprendre « l’esprit humain ». Elles sont le produit
d’une fonction
symbolique commune à tous les hommes. Qu'est-ce que la fonction
symbolique ? Peut on reprendre ce concept ?
Toute recherche d’inspiration scientifique débute par la désignation d’un référent. Nous nommons ainsi l'aspect de la réalité qu’elle désigne de manière inaugurale et la manière dont elle va s’y intéresser. Ce référent est constitué à la fois par un aspect de la réalité (des faits) mais aussi par la manière de l’aborder. Nous allons étudier ici l’un des référents majeur de la recherche de Lévi-Strauss (sans prétendre qu’il soit le seul évidemment) qu’il nomme la "fonction symbolique".
Lévi-Strauss s’intéresse à l’homme en général, mais plus précisément à ce qui fait sa spécificité, c'est-à-dire à son fonctionnement intellectuel vu sous l’angle d’une fonction symbolique fondamentale, d’une capacité mentale de base. Cette fonction serait commune à tous les hommes et constante dans le temps et l’espace géographique ; ce serait une caractéristique de l’esprit humain. Cette visée est présente du début à la fin de ses travaux. Voyons en quelques expressions.
En 1949 on peut lire : « Chaque enfant apporte en naissant, et sous forme de structures mentales ébauchées, l’intégralité des moyens dont l’humanité dispose de toute éternité pour définir ses relations au Monde et ses relations à Autrui » (Les structures élémentaires de la parenté, Paris et La Haye, Mouton, p. 108).
On trouve une autre formulation de cette idée, en 1952, dite à la conférence de Blumington : « Culture et langue sont deux modalités d’une activité fondamentale de l’esprit humain, … dont une science, … l’anthropologie entendue au sens le plus large, nous révélera un jour les secrets » (citation de mémoire).
Dans un entretien avec Raymond Bellour, en 1967, on retrouve cette même visée : « Dans tout ce que j’ai essayé de faire, j’ai essayé de comprendre comment fonctionne l’esprit des hommes » (citation de mémoire). Ce sera réaffirmé en 1971 : Je cherche à « dégager certains modes d’opération de l’esprit humain, si constants au cours des siècles et si généralement répandus, qu’on peut les tenir pour fondamentaux » (L’homme nu, Paris, Plon, 1971, p. 571).
Malgré quelques variations dans les énoncés, la signification est toujours identique. Il s’agit de montrer et d’expliciter une fonction intellectuelle, une capacité cognitive universelle, qui serait caractéristique de l’humanité et qui générerait la culture au-delà des particularismes locaux (en particulier Lévi-Strauss ne prend pas la culture occidentale pour référence). Cet aspect est désigné de noms divers tels que « l’esprit humain » ou « la structure symbolique » ou « la fonction symbolique ».
Un référent implique toujours une méthode, une manière d’aborder le monde qui lui donne sa spécificité. Lévi-Strauss conduit sa recherche d’une manière très particulière. Il ne vise pas directement la fonction de l’esprit humain qui l’intéresse, il l’aborde au travers de ses produits socioculturels et en passant principalement (mais pas seulement) par l’ethnographie. Il s’agit de retrouver une structuration identique et donc commune à ces différentes manifestations qui vont de la parenté à l’art, en passant par les mythes, la musique, ou encore les classifications botaniques. Cette structuration cachée dans la diversité et l’hétérogénéité du manifeste est par hypothèse la marque de l’esprit qui les a forgées.
Dans cette veine, l’auteur écrit en 1955 : « L’ensemble des coutumes d’un peuple est toujours marqué par un style ; elles forment des systèmes. Je suis persuadé que ces systèmes n’existent pas en nombre illimité, et que les sociétés humaines, comme les individus dans leurs jeux, leurs rêves ou leurs délires ne créent jamais de façon absolue, mais se bornent à choisir certaines combinaisons dans un répertoire idéal qu’il serait possible de reconstituer » (Tristes tropiques, p. 183).
Cette méthode structurale, qui concerne l’homme, est aussi une manière de voir le monde en général. Repérant un ordre dans la réalité, (des régularités, des discontinuités, des symétries), l’idée vient d’en chercher l’intelligibilité d’en déduire l’organisation, la structure. Les conduites humaines surtout collectives, les productions culturelles, les formes d’organisation sociale, les manifestations culturelles, derrière leur diversité et leur chatoiement esthétique, manifestent un ordre dont il convient de rendre compte. Pour Lévi-Strauss, cet ordre n’est pas auto engendré, il est la marque de l’esprit humain.
L’ordre repérable dans les diverses activités humaines n’est pas intrinsèque, auto-généré, il est la marque de l’esprit humain. Pour Lévi-Strauss, le terme d’esprit n’a aucune signification idéaliste. C’est le « terme par lequel nous désignons une fonction » dit-il, fonction qui génère des structures (voir après la discussion). Il s’agit uniquement d’une fonction intellectuelle, une capacité cognitive ou logique. Qu’il y ait de nombreuses fonctions intellectuelles, Lévi-Strauss ne le conteste pas, mais sa recherche porte sur un fonctionnement fondamental et central. Il n’entre pas dans le détail de telle ou telle capacité car son objectif n’est pas du tout une psychologie cognitive.
Par rapport à la réalité factuelle concrètement descriptible des pratiques et des produits socioculturels, la structure est l’armature invisible qui la génère et la soutient. Elle existe parce que la fonction symbolique, en œuvrant, produit de l’ordre qui organise le monde humain et fonde la culture. Pour l’auteur un même fonctionnement est à l’œuvre derrière ces divers phénomènes humains. (Lévi-Strauss C., Anthropologie Structurale, Paris, Plon, 1958, p. 117 et 224. Nous avons là une autre hypothèse fondatrice du référent lévi-straussien, celle d’un rapport de genèse de l’un à l’autre.
Il cherche quelque chose de général, c'est-à-dire s’appliquant à toutes sortes de données en de nombreuses circonstances et possédé par tous les hommes. Pour cela, il fait l’hypothèse d’une fonction universelle de structuration qui organise les matériaux dont elle s’empare, c'est-à-dire toutes les formes de représentations, et qui dirige les actes relationnels ou créatifs et donc la sociabilité. Cette fonction est inconsciente ou plutôt pas nécessairement consciente.
Pour Philippe Descola, c’est « dans la nature de l’homme, dans des schèmes formels et universels profondément inscrits dans son esprit, mais pas toujours consciemment appréhendés, que réside le fondement des institutions matrimoniales et, plus largement, de la culture elle-même, dont la prohibition de l’inceste marque l’émergence. (La lettre du Collège de France, hors série, 2008, p.4).
On trouve l’expression d’un rapprochement avec l’inconscient en 1958. Les structures, dit l’auteur, ne sont pas conscientes et donc forment l’inconscient (Anthropologie structurale, Paris, Plon, 1958, p. 224). C’est une nouvelle version de l’inconscient qui voit le jour : « l’inconscient cesse d’être l’ineffable refuge des particularités individuelles, le dépositaire d’une histoire unique, … il se réduit … à la fonction symbolique » ( Ibid , p. 224), commune à tous les hommes.
L’aspect inconscient vient de ce que la finalité imposée par le fonctionnement de l’esprit échappe aux protagonistes. Prenons l’exemple du mythe. D’un point de vue pratique, cela veut dire que la structure d’un mythe, n’est pas connue des divulgateurs du mythe. Il veut indiquer par là que les utilisateurs n’ont pas connaissance de la forme logique contenue dans les mythes. Cette méconnaissance est-elle un trait spécifique des processus culturels collectifs ou est-ce une caractéristique de l’esprit humain lui-même ? Lévi-Strauss penche en faveur de la seconde hypothèse.
Vers 1958 Lévi-Strauss étend même à l’affectif la fonction structurante. Elle « se borne à imposer des lois […] à des éléments inarticulés qui proviennent d'ailleurs : pulsions, émotions, représentations, souvenirs » (Anthropologie structurale, Paris, Plon, 1958, p. 232, 233). Pourtant il se méfie de l’affectif, notion qu’il juge vague et incertaine. Il se place plutôt du côté d’Auguste Comte : Soit on est dans le biologique (émotionnel), soit on est dans l’intellectuel (et donc le social). Bien que s’inspirant de la méthode psychanalytique, il est, dans l’ensemble, très éloigné de ce dont elle s’occupe : le pulsionnel, l’histoire individuelle, et leur retentissement affectif. Son référent n’est pas là.
Lucien Scubla fait la remarque suivante : « si les "lois structurales" mises en œuvre par l'inconscient sont universelles, celui-ci n'est pas seulement le principe organisateur de la subjectivité individuelle, c'est en même temps un « terme médiateur entre moi et autrui », et donc un opérateur synthétique propre à engendrer le lien social » (La revue du Mauss).
C’est à peu près ce que pense Lévi-Strauss. Cette structuration fondamentale sert de médiation entre les hommes et constitue ce qui fait société. Le fonctionnement inconscient de l’esprit vu sous ce jour de l’ordre symbolique est un terme médiateur entre soi et autrui car il est la condition de la vie mentale « de tous les hommes et de tous les temps ». Il concerne donc autant la vie inter individuelle que la constitution de la communauté.
L’échange et la réciprocité, qui sont régis par la fonction symbolique, font société dit Lévi-Strauss.
Le fonctionnement désigné repose sur le jeu combiné de « mécanismes biologiques et psychologiques » (La pensée sauvage, Paris, Plon, 1962, p. 333). Il est en relation avec « la structure du cerveau » (in « Revue de l’Académie des Sciences Morales et Politiques », 1962, vol CXV, p.217). Cet arrière-plan, ce fondement-support, n’est pas pris en compte dans la recherche de Lévi-Strauss. Son référent effectif, ce sur quoi il travaille, concerne seulement les structures discernables dans les divers aspects de la réalité humaine comme produit du fonctionnement organisateur de l’esprit appelé parfois fonctionnement symbolique.
Claude Lévi-Strauss est d’une extrême prudence sur la nature de la fonction structurante et sur son support. Ce qu’ils sont en eux-mêmes n’est pas précisé. Dans une interview de Jean-José Marchand en 1972, il affirme : « Je n’ai pas besoin de savoir ce qu’est l’inconscient, ni de faire des hypothèses sur sa nature ».
La profession de foi de Lévi-Strauss n’est pas idéaliste. Dès Les Structures élémentaires de la parenté et tout au long de son œuvre, il se dit convaincu que les lois de la pensée sont apparentées à celles qui ont cours dans le monde physique et biologique.
D’autres contraintes interviennent, celles dues aux éléments constituants eux-mêmes, indépendamment des schèmes cognitifs qui les ont générés. En effet, « les structures sont exclusives. Chacune d’elles ne peut intégrer que certains éléments, parmi tous ceux qui sont offerts. Chaque type d’organisation sociale représente donc un choix, que le groupe impose et perpétue. » (Les structures élémentaires de la parenté, Paris - La Haye, Mouton, p. 108).
Le fonctionnement cognitif n’est pas tout puissant : « les individus dans leurs jeux, leurs rêves ou leurs délires ne créent jamais de façon absolue, mais se bornent à choisir certaines combinaisons dans un répertoire idéal qu’il serait possible de reconstituer » (Tristes tropiques, Paris, Plon 1955, p. 183).
Les composants (phonèmes, mythèmes, atomes de parenté, etc.) ne peuvent former qu’un nombre restreint de configurations stables. Il faut trouver les règles d’exclusion et de compatibilité mutuelles. S’il en est ainsi, un idéal de formalisation inspiré de celui auquel est arrivé la physique chimie, est envisageable.
On le trouve à diverses occasions : Les lois de la phonologie devaient permettre d’établir « une sorte de tableau périodique des structures linguistiques, comparable à celui des éléments dont la chimie moderne est redevable à Mendeleïev » (Anthropologie structurale, Paris Plon, 1958, p. 66). Ou encore : les lois de l’anthropologie structurale, pourrait aboutir à « une sorte de tableau périodique [...], où toutes les coutumes réelles ou simplement possibles apparaîtraient groupées en familles, et où nous n’aurions plus qu’à reconnaître celles que les sociétés ont effectivement adoptées » (Tristes Tropiques, Paris, Plon, 1955, p. 183).
Claude Lévi-Strauss suggère qu’une capacité propre à l’humain peut être mise en évidence par les structures discernables dans les activités sociales et culturelles (Anthropologie Structurale, Paris, Plon, 1958, p. 81.) Il en est ainsi parce que les formes socioculturelles sont produites par les hommes et que la structure qu’on leur découvre est le fruit du fonctionnement qui les a façonnées.
Nous voyons maintenant se dessiner le référent de la recherche lévi-straussienne. Il combine trois aspects :
-un substrat biologique est posé comme soubassement, mais il n’est pas étudié. Il est hors champ.
-une fonction symbolique structurante dont il faut faire la théorie (sous forme de structure et de lois),
-des faits socioculturels façonnés par cette capacité structurante qui en portent la marque. Ce champ factuel est constitué par un vaste corpus ethnographique.
Tel est le référent majeur de la recherche de Claude Lévi-Strauss. Désigner un tel référent et tenter à partir de lui une recherche scientifique est une manière de connaître l’homme dans son essence et dans son universalité.
Il résulte de cette recherche que la fonction symbolique peut être décrit selon des formes logiques qui sont des oppositions, des symétries, des inversions, des équivalences. A un niveau plus vaste on trouve des conjonctions et des disjonction avec des possibilités d’intersection, d’union, et de complémentation. Ce sont les opérations de la logique élémentaire et de la théorie des ensembles. Ces formes logiques élémentaires sont à l’œuvre dans toutes les activités humaines.
Dans le livre sur la parenté, on trouve une formalisation et un essai d’énoncé mathématique (fait par André Weil) concernant le système de parenté très complexe de la tribu Murngin (Nord de l’Australie). André Weil révèle dans ses notes : « non sans mal je finis par voir que tout se ramenait à étudier deux permutations et le groupe qu’elles engendraient ». De plus « les deux permutations sont échangeables, donc le groupe qu’elles engendrent est abélien » (Œuvres scientifiques , Collected Works, t I, Springer-Verlag, New-York, 1979, p. 567). On ne peut guère mettre en doute ce résultat, il y donc bien une logique à l’arrière-plan de la parenté d’apparence inextricable des Murngin.
À la fin d’un article consacré à Wladimir Propp, Claude Lévi-Strauss propose un tableau à double entrée, définissant et formalisant les différents types d’opérations supposées être à l’oeuvre dans les mythes. (Anthropologie structurale II, Paris, Plon, 1973, p. 164,165). Hage et Harary deux mathématiciens montrent que cette matrice n’est pas incohérente du point de vue mathématique. L’auteur y exprime un système d’opérations qui, schématisées, « se rapprocherait d’une algèbre de Boole », sans prétendre y être strictement conforme. Ces opérations portent sur du concret (des actes, des choses, des situations) et non sur des abstraits. Par exemple le mariage et son contraire le célibat, ou son inverse le divorce.
Il semblerait que les groupes booléens s’appliquent aux mythes et rendent comptent des oppositions cru, cuit, frit, bouilli, qui président aux coutumes alimentaires de nombreuses cultures et que Lévi-Strauss avait proposé de formaliser sans son « triangle culinaire » associant cru-cuit-pourri.
Dans La potière jalouse, une formule synthétique réapparaît la « formule canonique » des mythes déjà proposée auparavant mais peu explicitée. La formule canonique des mythes donne une formalisation non logique de certaines régularités. Si dans une séquence du mythe on trouve une action de type x appliquée à un personnage a et la même action appliquée à un personnage b ceci se complète régulièrement dans le mythe de l’action considérée appliquée à b et de l’action du l’inverse du personnage appliquée à un tiers terme y. La formule décrit une régularité, c’est-à-dire que cet agencement se reproduit dans la plupart des mythes. Même remarque que précédemment, il s’agit de situations concrètes et non d’une formule portant sur des abstraits. Par exemple la séquence double faire le bien appliqué au héros et faire le mal appliqué au traître, se complète de la séquence double faire le mal appliqué au héros et faire le bien appliqué au traître anéanti.
Par rapport au référent de sa recherche qui était, rappelons-le de montrer l’existence d’une fonction symbolique structurante à partir des faits socioculturels dans un vaste corpus ethnographique, le résultat obtenu montre que cette fonction engendre des mécanismes d’allure logique. Dit autrement, Lévi-Strauss conclut que le fonctionnement de la pensée mise en évidence par la logique moderne est universellement appliqué, y compris sous des aspects trompeurs de la pensée d’apparence irrationnelle des peuples à la culture non scientifique. Quant aux structures générées, elles présentent des régularités remarquables et sont constamment retrouvées.
Ce n’est pas un moindre résultat du point de vue de la connaissance de l’humain. La pensée est la même pour toute l’humanité, y compris lorsqu’elle prend la forme d’un bricolage fondé sur le sensible. C’est bien là une assertion anthropologique. Il reste à voir les critiques internes. Un objet de recherche peut être bien constitué et acceptable scientifiquement, mais les résultats peuvent être erronés si des erreurs se sont glissées dans le déroulement de la recherche.
Lucien Scubla dans un article de 1988. propose une analyse fine et pertinente d’un problème central. (« Fonction symbolique et fondement sacrificiel des sociétés humaines », La revue du MAUSS, n° 12, 1988, p. 41) Il nous excusera de le paraphraser presque mot à mot. Il note cinq points qui mis ensemble sont tautologiques. Il note que pour Lévi-Strauss :
- La culture est conçue comme réalité première, c'est-à-dire comme ensemble de systèmes symboliques autonomes, dont l'individu tire sa propre capacité à symboliser et, partant, toute sa substance proprement humaine.
- Il enracine la fonction symbolique dans l'esprit humain, et va même jusqu'à faire de celui-ci l'objet principal de l'anthropologie. Il risque donc de retomber dans cette « réduction du social au psychologique », qu'il s'agissait pourtant d'éviter.
- D'où sa propension à désubjectiviser les opérations de l'esprit humain en s'efforçant d'ancrer le symbolique lui-même, et par suite la culture, dans une réalité supra individuelle qu'il nomme « l'inconscient ».
- L’inconscient se réduit à une fonction, la fonction symbolique, spécifiquement humaine et qui, chez tous les hommes, s'exerce selon les mêmes lois.
Cette analyse du dispositif de Lévi-Strauss nous paraît parfaitement exacte. Les critiques que Lucien Scubla en fait sont diverses. Pour notre part, nous ramènerons cet ensemble à un principe que nous appelons le « holisme structural ». Il se résume à : il y a probablement une structure centrale unique qui gouverne toutes les manifestations humaines.
Cette hypothèse d’arrière plan est présente dans toute l’œuvre de Lévi-Strauss. Au début de l’œuvre, il la cherche dans la parenté, le langage, puis les mythes. L’hypothèse s’étend encore puisqu’elle finit par englober les mathématiques et la musique (Lévi-Strauss C., L’homme nu, Paris, Plon, 1975, p. 578). Lévi-Strauss met sur le même plan structural, et selon deux axes entrecroisés, mathématique et langue, musique et mythe.
La recherche d’une structure commune à l’ensemble des productions humaines est une hypothèse enthousiasmante, car elle ouvre la possibilité d’une explication à la fois simple et complète. Elle implique aussi que les différents systèmes peuvent s’exprimer les uns dans les autres, si l’on pousse l’analyse assez loin. De cette manière, on pourrait accéder à un « code universel » (Lévi-Strauss C., La pensée sauvage, Paris, Plon, 1962, p. 30).
La structure symbolisante de base, serait le plus petit commun dénominateur de l’esprit, la forme élémentaire et commune à la pensée et aux divers langages. Nos propres travaux psychanalytiques confirment ceux de Lévi-Strauss concernant l’existence d’une régularité et d’un ordre sous-jacent à l’apparence contingente et fantaisiste des productions humaines. Mais nous nous inscrivons en faux contre le holisme et le rabattement logico linguistique qui s’est produit à un moment de la pensée de Lévi-Strauss.
L’hypothèse d’une structure identique, réglant de la même manière, la logique, le langage et l’inconscient est une chimère. Même au sein du langage, il a fallu admettre que la phonologie la syntaxe et la sémantique n’obéissaient pas aux mêmes règles. L’avenir de la recherche est plutôt de repartir en sens inverse pour trouver à quel niveau restreint on peut faire une l’hypothèse d’une fonction ordonnatrice centrale.
Sur un plan anthropologique général, celui de la situation de l’homme dans le monde, nous nous accordons avec Lévi-Strauss sur l’idée de « réintégrer la culture dans la nature et finalement la vie dans l’ensemble des conditions physico-chimiques » (La pensée sauvage, Paris, Plon, 1962).
Ce point de vue n’est pas réductionniste, car il s’agit de « réintégrer dans » et non de « ramener à ». Lévi-Strauss indique aussi, concernant l’homme, que « le cerveau est un organe de la vie, et la vie est une partie de l‘univers », si bien que l’on peut s’attendre à retrouver partout les mêmes principes d’organisation (Interview par Jean José Marchand, Paris, Editions Montparnasse, 1972). On l’a vu plus haut, le lien entre les capacités structurantes de l’esprit et la biologie est constamment évoqué par Lévi-Strauss. Nous sommes profondément en accord sur ce principe. L’homme est dans le monde et donc l’ordre humain d’où naît la culture fait partie du monde.
À partir de ces considérations, il serait faux de conclure que Lévi-Strauss soit naturaliste comme le prétend Dan Sperber (Colloque Lévi-Strauss, Collège de France, 2008), car tous ses travaux cherchent à montrer l’émergence de la culture, à trouver la condition fondamentale de la différenciation culturelle et de la vie sociale de l’homme. Mais à l’inverse, partant de là, il serait faux de le considérer comme culturaliste au sens d’une autonomie ontologique et d’une prééminence culturelle. Nous qualifierons son attitude de « continuiste ». Il s’agit de considérer les aspects culturels et naturels, vitaux et physiques, sans opposition ni clivage. Nous partageons ce point de vue avec Lévi-Strauss et, comme lui, nous nous opposons à la traditionnelle coupure nature/culture.
Il faut préciser notre pensée, car nous n’avons pas la même conception ontologique que Lévi-Strauss et n’utilisons pas le même vocabulaire. L’opposition nature/culture est une opposition ordinaire présente dans de nombreuses sociétés, mais qui a pris de l’importance dans la pensée occidentale. Cette opinion ordinaire est à prendre comme telle ne doit pas être utilisée directement à titre philosophique, car elle ne désigne pas quelque chose qui existerait ontologiquement et que l’on aurait à étudier.
Sur un plan scientifique, elle n’a de valeur que descriptive : certains lieux géographiques sont imprégnés de culture (une ville peuplée d’humains, remplie d’art et d’histoire), d’autres ne le sont pas (ils sont peuplés de plantes et d’animaux sauvages comme la toundra, la forêt amazonienne). Dans ce cas, l’utilisation des termes « culturel » et « naturel » est justifiée comme description environnementale. Le seul usage utile est un usage empirique descriptif.
Sur le plan ontologique, l’opposition est totalement injustifiée et n’apporte que confusion. Pour notre part, nous remplaçons l’idée de nature par les concepts de monde et de niveaux d’organisation. Dans ce cadre, la continuité envisagée par Lévi-Strauss, avec laquelle nous nous accordons, peut-être vue comme une continuité et une imbrication entre tous les niveaux d’organisation constitutifs du monde et de l’homme qui en fait partie. La culture correspond aux effets environnementaux d’un niveau d’organisation propre à l’homme, le niveau représentationnel.
Cette genèse n’exclut en rien des possibilités auto-organisatrice (déterminisme autonome) et hétéro-organisatrice (déterminisme extérieur). Que les langues, les mythes, les sociétés, se développent selon leurs contraintes propres est hautement probable, et qu’ils subissent les effets des conditions géographiques, climatiques économiques, est aussi certain. Mais aucun aspect n’exclut les autres et en particulier n’exclut l’intervention d’une capacité d’ordonnancement proprement humaine.
Nous pensons que la
structure qu’il propose est une
formulation théorique qui rend compte d'une capacité propre à
l'homme, mais aussi des
contraintes venant du domaine considéré
(parenté, mythe,
langue, etc.). Si nous laissons délibérément de côté ce qui tient au
domaine
lui-même, que reste-t-il ? Il reste effectivement les
aspects
engendrés par une capacité humaine fondamentale.
De quoi s'agit il ? Plutôt que de parler de logique qui implique une validité formelle ou de symbolique qui englobe des formes hétérogènes à ce dont il est question, nous emploierons le terme de capacité d’ordonnancement, de système ordonnateur. Ce faisant nous restreignons l’hypothèse de Lévi-Strauss tout en la reprenant.
Cette capacité sépare, trie, classe, et associe selon des liens constants ce qui se propose à lui. Il choisit dans des éléments présents un agencement parmi plusieurs possibles en obéissant à des contraintes qui lui sont propres et qui sont purement abstraites. Elle agence, ordonne selon des principes de symétrie, opposition, contraires, équivalence. Elle est opératoire car elle a une efficacité organisant les pratiques sociales et concrète tout autant que l’exercice de la pensée réfléchie.
Nous risquerons une interprétation permettant de résoudre le problème du formalisme incertain qui est reproché à Lévi-Strauss. S’il s’avère que sa théorisation n’est pas valide sur le plan logico-mathématique, c’est que ce qui est décrit ne fonctionne pas sur un mode logique valide. C’est pour cela que nous préférons le terme d’ordonnancement. Il y a bien une mise en ordre par des contraintes abstraites et toujours les mêmes, mais elle n’a pas de validité formelle absolue. Cet ordre impose des positions et des enchaînements à des éléments discrets selon des principes abstraits. Lorsque ces rapports sont théorisés, ils ont une forme proche de la logique mais qui ne sont pas forcément valides. Du coup nous faisons l’hypothèse complémentaire que le logico-mathématique valide est peut-être un produit épuré collectivement au fil des générations de ce fonctionnement ordonnateur premier.
Cela nous ramène au problème épistémologique d’identité explanans explanandum, vu plus haut. La théorisation possible dans les sciences de l’homme n’est pas une explication pure et simple comme dans les sciences dures, car il n’y a pas une hétérogénéité radicale et fondée d’emblée entre la théorie et la chose théorisée. La théorie est guettée par le risque d’identité et il faut une méthodologie vigilante pour ne pas tomber dans le piège. C’est possible, car, si notre ontologie est juste, il est possible d’avoir une modélisation qui ne soit pas une simple reproduction des faits. Le niveau ontologique a une existence propre, qui le différencie de la théorie, même s’il contribue à la produire, et des faits étudiés, qu’il contribue aussi à produire. Le niveau représentationnel est leur origine commune mais, si la méthodologie est prudente, elle permet de constituer les rapports distanciés et interactifs (quoique affaiblis) nécessaires à la scientificité. Cet affaiblissement est inhérent à ce type d’étude, qui comporte une part de pure reproduction. Ce n’est pas rédhibitoire, car il y a quand même un réel apport en connaissance.
Nous dirons dans notre
perspective anthropologique que,
suite à Lévi-Strauss on peut considérer
1/ Il existe chez l'homme un système de traitement des données que nous appellerons ordonnateur. Il produit un ordre, un enchaînement nécessaire des données qui lui sont fournies.
2/ Ce système ordonnateur s’applique spontanément à divers domaines dont les productions et la transmission des mythes, des systèmes de parentés, des diverses traditions et coutumes humaines.
3/ Ce système n’est pas conscient, il se met en jeu automatiquement, au quotidien, sans volonté particulière. Il est opératoire et s’applique à la réalité concrète et sociale avant de moduler la pensée. L’ordre produit est souvent masqué car recouvert par des idéologies arrangeantes.
4/ Le mécanisme d’ordonnancement est régulier et cohérent, mais si l’on en donne une formulation explicite, elle ne sera pas valide. C’est un mécanisme proto logique ou pré logique.
Dans la préface à l’oeuvre de Marcel Mauss, Lévi-Strauss écrit : « Mauss croit encore possible d’élaborer une théorie sociologique du symbolisme, alors qu’il faut évidemment chercher une origine symbolique de la société » (« Introduction à l’oeuvre de Marcel Mauss », XXII, in Marcel Mauss, Sociologie et anthropologie, Paris, PUF, 1950).
C’est, dit Lucien Scubla, « attribuer au symbolique un pouvoir synthétique : celui d’informer au sens aristotélicien du terme la vie collective des hommes, à l’aide d’un répertoire relativement réduit de structures universelles. (La revue du Mauss, n° 12, 1998, p.41). La fonction symbolique constituerait le vinculum substantiale de la société. C’est bien la pensée de Lévi-Strauss. Nous ajouterons que pour lui la structure symbolique est présente à la fois individuellement et collectivement. L’un procède de l’autre sans hiérarchie entre les deux.
Mais, contrairement à ce que dit Scubla, ce n’est pas supposer que ce soit là le seul lien social, ni que les sociétés soient des agrégats d’individus sans autre facteur de liaison. Le lien social, pour Lévi-Strauss, naît de quatre règles : la prohibition de l’inceste et l’exogamie qui s’ensuit, les lois du mariage et la répartition sexuelle des tâches. Ces règles organisent l’échange et la circulation d’abord des femmes dont dépend la survie de l’espèce, mais aussi des biens matériels et culturels.
Pour notre part nous dirons que les hommes sont porteurs, individuellement et collectivement, d’une capacité d’ordonnancement. La transformation de l’environnement naturel en un environnement culturel est opérée par cette capacité. Pourquoi cet aspect ordonnateur du représentationnel serait-il facteur de lien social ? À de nombreux titres.
Fondamentalement, parce qu’il est commun : d’une part tous les individus humains en sont pourvus, même si c’est à des degrés divers et, d’autre part, il est fonctionnel tout particulièrement dans l’interaction. Du coup on s’attend à le trouver chez les autres. Si c’est le cas, il y a une identification possible à l’autre : il est porteur, comme soi-même, d’un ordre qui est caractéristique de l’humanité. C’est la source d’une identification primaire possible. On se reconnaît comme humain au travers de l’adhésion à cet ordre (et aussi comme inhumain dans le cas contraire). De plus le respect de cet ordre fait l’objet d’une attente.
L’ordonnancement produit du lien social tout simplement parce qu’il distingue et organise et par là permet l’instauration de règles. L’échange s’il est ordonné et régulé produit du lien, car il provoque une satisfaction réciproque et permet une cohabitation pacifique. S’il ne l’est pas, il produit de l’agressivité et de la destruction (échange par vol, viol, guerre) car domina alors la rivalité mimétique, le déchaînement pulsionnel ou l’intérêt égoïste et le calcul cynique. Le juste et l’injuste ne sont discernables que par rapport à un ordre organisant la réciprocité entre les pairs. Empiriquement on sait que la justice est un facteur de sociabilité.
L’intuition fondamentale de Claude Lévi-Strauss, concerne une fonction structurante commune à l’humanité, qu’il serait possible de retrouver dans la plupart des productions humaines. Cette capacité, qui organise les faits culturels et les savoirs, est inconsciente et universelle.
La thèse nous paraît démontrée à condition de ne pas se cristalliser sur les aspects formels, qui ne peuvent qu’être approximatifs, et de renoncer au holisme structuralo-linguistique des années 1950. Dit autrement, les formes de parenté, les mythes, les coutumes portent bien la marque d’une capacité d’ordonnancement propre à l’homme.
Nous traduisons cela en disant qu’il existe un système humain de traitement des données s’appliquant dans la vie courante que nous qualifions d’ordonnateur. Il produit des effets au quotidien qui sont fondateurs de la culture puisqu’ils organisent les règles de conduite et l’organisation socioculturelle.
La notion
« d’esprit humain » n’est
suspecte chez Lévi-Strauss d’aucun sous-entendu métaphysique qui
le
rendrait
inacceptable. Toutefois, nous n’employons pas ce terme bien trop
connoté
d’idéalisme et de spiritualisme et nous le remplaçons par celui de
niveau
représentationnel. Pour nous, les travaux de Lévi-Strauss montrent
l’existence d’une
force
d’ordonnancement propre à ce niveau d’organisation.