Philo Sciences philosophie des sciences de l'homme

Les errances du réductionnisme

Juignet Patrick, Philosciences.com, 2009

Le réductionnisme entraîne des raisonnements erronés. Ce principe de la science classique, veut ramener les niveaux d’existence complexes à des niveaux simples. Nous avons vu dans l’article Les exclus du paradigme, qu’il chasse de la connaissance scientifique certaines dimensions de l’homme.

Nous allons voir maintenant que ce principe provoque des raisonnements fallacieux, lorsqu'il s'applique à la dimension représentationnelle de l'homme, qui est sa cible principale.  Ce sera en nous appuyant sur les exemples des psychologies réductionnistes. Les errances du réductionnisme concernent principalement les sciences de l'homme, les autres sciences comme la chimie et la biologie en étant moins affectées.  




1/ Un principe de base étrange

De nos jours, le réductionnisme s’inscrit dans la démarche de naturalisation de l’homme, très en vogue. Vouloir naturaliser l’homme, c’est partir de la coupure ontologique homme/nature pour ensuite l’effacer. Cette démarche est, dans son principe même, curieuse.

Depuis le XVIIe siècle, s’est forgée une opposition devenue classique entre la nature et la culture, le corps et l’esprit, la substance matérielle et la substance spirituelle. L’esprit qui est le propre de l’homme permet la pensée et la culture. La nature est extérieure à l’homme ou se retrouve en l’homme dans le corps. D’où finalement l’opposition fondamentale des deux substances l’une matérielle, pour la nature, et l’autre spirituelle, pour l’esprit.

Deux possibilités s'offrent, vis à vis de cette opposition : on peut l'accepter ou la récuser de même que le dualisme qu’elle engendre. Si cette opposition est injustifiée il n’y a pas lieu de la reprendre. Ce qui est curieux dans le processus de naturalisation de l’homme, c’est de partir de l’opposition pour résorber l’un des termes dans l’autre, c’est-à-dire résorber l’esprit, la culture, et l’homme dans la nature et, finalement, dans la matière.

Voyons la bizarrerie de raisonnement concernant la naturalisation de l’esprit. Si on admet l’existence de l’esprit, il est hors de la nature, puisqu’il se définit par opposition à la nature. Il est donc difficile d’intégrer quelque chose qui se définit comme extérieur. Si on n’admet pas l’esprit, il ne peut y avoir de naturalisation de quelque chose qui n’existe pas. La conclusion est que s’il existe, l’esprit ne peut être naturalisé et s’il n’existe pas, évidemment non plus. Le paralogisme de la "naturalisation de l'esprit" apparaît d’évidence.

Pour éviter ce paralogisme, il existe une autre manière de penser, plus simple, consistant à récuser d’emblée la distinction esprit/nature. C’est tout à fait possible, puisqu’il s’agit d’une distinction ontologique a priori, qui ne se retrouve pas dans les faits de manière irréfutable. On est en droit de considérer a priori le monde de manière continuiste nuancée (un monde continu mais diversifié). Au sein de ce monde continu apparaissent alors, à qui veut le voir, des domaines empiriques qualitativement différents.

Ce monde unique et continu n’est pas homogène. Essayons maintenant de considérer les différents champs existant dans ce monde considéré comme un ensemble continu mais non homogène. L’un d’entre eux, assez vaste, correspond à l’activité de pensée de l’homme avec ses conséquences culturelles, sociales et relationnelles. C’est l’aspect factuel de ce qui est nommé esprit par les dualistes.  Récuser le dualisme n'implique pas de nier les faits. 

Or, c’est ce que récusent les naturalistes. Il leur faut donc entrer dans une démarche de réduction qui aboutit à la négation de cette partie du monde. La naturalisation-réduction de ce domaine consiste à le ramener à un autre champ, le champ biologique. La démarche de réduction cherche à remplacer un champ par un autre jugé plus légitime. L’inconvénient, ce sont les pertes considérables occasionnées au passage. Il existe, là aussi, une autre manière de penser. On pourrait supposer que se dégage là un champ empirique d’étude possible ayant une autonomie ontologique relative.

2/ Une réduction imparfaite

Un argument puissant contre l’existence d’un champ supérieur au champ biologique est du type « rasoir d’Occam », nommé ainsi en souvenir de Guillaume d’Occam : Il convient de ne rien supposer d’inutile. Ce principe paraît plutôt juste, mais, ici, son application est litigieuse, car on ne sait où s’arrête l’utile.

Si le réductionnisme était justifié, il s’appliquerait de proche en proche. Pas seulement à la psychologie, mais aussi à la biologie, puis à la biochimie, puis à la chimie. Reste la physique. Le réductionnisme aboutit au « physicalisme », doctrine qui donne comme seul niveau ontologique la matière et comme seule science la physique. Le réductionnisme conséquent aboutit au physicalisme.

Or, on constate que les tenants du réductionnisme biologisant ne sont pas physicalistes. Ils n’appliquent le réductionnisme qu’au-delà de leur domaine, pas en deçà. S’ils étaient conséquents, ils appliqueraient à tous les domaines, mais alors, ils élimineraient le leur. Ceci a deux implications possibles : soit le réductionnisme n’est pas valable, soit il est valable à partir d’un certain seuil (niveau). Mais lequel ?

S’il n’est pas valable l’affaire est réglée. Si on admet un seuil d’application, qu’en est-il ? En concédant un seuil, on admet une discontinuité, l’émergence d’une différence (non réductible) et l’on se contredit. Le réductionnisme biologisant n’est pas conséquent. Il est pro domo, limitant les niveaux possibles (les champs admissibles), à ceux qui vont jusqu’à son propre niveau (physique, chimie, biologie), pour interdire ceux qui le dépassent.

Admettons que l’on soit conséquent dans le réductionnisme et donc physicaliste. On se heurte alors à une impossibilité pratique. Jamais aucun physicien sérieux n’a prétendu expliquer l’intelligence ou un fait culturel, même s’il existe quelques tentatives bizarres et sans suite comme celle de Steven Weinberg. Tout au plus la physique nous donne-t-elle quelques lueurs en chimie et en biologie, mais son pouvoir explicatif s’arrête assez vite.

Le réductionnisme appelé "faible" qui limite volontairement son champ d'application et arrête son mouvement de réduction à un moment donné est acceptable, mais ce n'est pas du réductionnisme. C'est une attitude adaptée qui analyse lorsque c'est nécessaire et synthétise lorsque le besoin s'en fait sentir. L'appellation de réductionnisme n'est pas justifiée puisque l' attitude de réduction n'est pas systématique. 

3/ Une auto invalidation permanente

La réduction a une conséquence fâcheuse car elle s’applique à elle-même et par là se démet de son autonomie. C’est un argument qui a été développé par Karl Popper. Si l’acte de penser n’échappe pas au déterminisme biologico-physique, alors la pensée n’est plus autonome, c’est à dire que ses processus de validation ne sont plus internes. Si la pensée est le produit d’un processus physique, la question de sa vérité ne se pose plus. Elle sort du cadre démonstratif, car les faits déterminés ne sont pas à discuter, mais seulement à constater (éventuellement expérimentalement).

La conception substantialiste matérialiste et réductionniste fait surgir son envers. Si le sens, les concepts, les idées, la vérité, n’existent pas dans leur domaine propre, alors cette affirmation se retourne contre la conception matérialiste qui s’avère n’être ni vraie, ni fausse, et, n’avoir aucun sens, puisqu’elle se réduit elle-même à un fait physique. Le réductionnisme matérialiste étant le produit d’une détermination physique, on n’a pas à en tenir compte comme conception entrant dans une démarche de vérité, mais comme un événement du monde parmi d’autres. Il s’invalide comme connaissance discutable.

Le même type de raisonnement s’applique au béhaviorisme. Si la théorie béhavioriste est vraie, elle s’applique aux béhavioristes. On doit donc s’en tenir à l’observation de type béhavioriste pour comprendre le behaviorisme. Or l’observation d’un béhavioriste, selon les critères béhavioristes, ne diffère pas de l’observation d’un homme ordinaire : il a des comportements en réponse à des stimuli. La différence avec un non béhavioriste apparaît uniquement lorsque l’on donne un sens à ses propos. Mais le sens, selon le behaviorisme, n’est pas observable et ne peut être pris en compte.

La vérité s’entend de trois manières, soit comme adéquation aux faits concrets, soit comme adéquation à un critère de validité interne, soit de manière platonicienne, comme adéquation aux idées préexistantes éternelles. Le second et le troisième cas, comme on vient de le voir, sont exclus par le réductionnisme. Reste le premier, mais il ne concerne qu’un domaine réduit, celui de la pensée adaptative pratique, et pas l’abstraction réductionniste qui, elle, correspond au second cas. C’est une idée générale qui n’a pas de référent concret. Elle s’invalide donc de toutes les façons.

Pour Jean-Luc Gautero « si la pensée est physiquement déterminée, une pensée qui aide mon organisme à survivre est supérieure à une pensée qui le conduit à une mort rapide. La question de la Vérité platonicienne ne se pose pas, mais la question de vérités pragmatiques, les seules qui comptent vraiment pour nous, est toujours là ».

Selon nous, les vérités platoniciennes sont une fiction à éviter. Concernant vérités pragmatiques, plusieurs situations sont possibles, nous les étudierons ailleurs. La vérité comme mouvement autonome de la pensée se jugeant elle-même, est une dimension importante de l’activité humaine qui correspond à l’existence même de la pensée. Elle ne peut être éliminée ou négligée.

4/ Des franchissements intempestifs

Une hétérogénité évidente

Si l’on se porte du côté des domaines de connaissance, il est évident que la physique, la chimie, la biologie, ne considèrent pas les mêmes faits et n’utilise pas les mêmes concepts que les connaissances portant sur les conduites humaines. Il y a une hétérogénéité tant entre les champs factuels que les champs théoriques. Les champs de recherche sont disjoints et pour réduire il faut les fondre. Ceci aboutit à donner une explication appartenant à un champ à des faits appartenant à un autre.

Prenons le cas du réductionnisme biologique. Il cherche à expliquer des faits spécifiquement humains tels que définis plus haut (les conduites intelligentes finalisées impliquant un traitement de l’information), en leur faisant correspondre des théories biologiques, comme l’activation de cartes neuronales ou le relargage de neuromédiateurs. En gros, les théories neurobiologiques feront l’affaire pour expliquer les faits spécifiquement humains.

Cette affirmation implique des franchissements inappropriés. On peut présenter les sauts en question en s’appuyant sur l’idée de champs de la connaissance (Voir Une épistémologie pour l’étude du complexe). Distinguons plusieurs champs épistémo-ontologiques en nombre indéfinis jusqu’à N :

Soit un champ de type A, constitué par un niveau ontologique A caractérisé par des faits de type a et une théorie AA

Soit un champ de type B, constitué par un niveau ontologique caractérisé par des faits de type b et une théorie BB

........

Soit un champ de type N, constitué par un niveau ontologique N caractérisé par des faits de type n et une théorie NN

Penons l'exemple de la neuropsychologie réductionniste. Selon nous le niveau neurobiologique est caractérisé par des fait neurologiques desquel on donne une théorie neurobiologique. Le problème c'est qu'elle lie au champ neurologique des conduites qui sont des faits fait non homogènes au champ neurologique. Autrement dit elle théorise un fait de type n selon une théorie de type A. Il y a un saut intempestif qui néglige le fossé épistémologique et ontologique qui sépare les champs non homogènes.

Citons comme exemple l'argumentaire d'un récent congrès ("Conférence Ladislav Tauc", 2007). "From cell to behaviour, the nervous system can be described as networks of components interacting at different temporal and spatial scales, exchanging flux of information." Et bien non, il n'y a pas de continuité du système nerveux qui irait de la cellule au comportement si bien que ne ce serait qu'une question d'échelle. On n'est pas dans le même champ. 

Citons encore un séminaire donné à l'Ecole Polytechnique ("Cerveau et cognition", 2009)

"Demain, grâce aux avancées dans le domaine des interfaces cerveau-machine, un simple « décodage » de la pensée à partir de l'activité cérébrale suffira à mouvoir des bras articulés, déclencher des actions avant même que les muscles de notre corps ne soient mobilisés.

ou encore

"Des méthodes de plus en plus sophistiquées d'extraction de paramètres et de classification des signaux doivent être mis en oeuvre pour accéder aux mesures les plus spécifiques d'une activité mentale donnée".

Dire cela c'est comme de prétendre que la mesure des ondes radioélectriques permettrait de donner le sens de ce que l'auditeur écoute ou bien que la mesure de la taille des molécules permettrait d'accéder aux performances d'un convertisseur chimique. Ce sont des faits de nature radicalement différente. Pourquoi sont-ils donnés pour être identiques ?

Pourquoi nier les différences ?

Outre la volonté réductionniste de principe, quelles sont les raisons plus spécifiques pour ne pas envisager divers champs ?

Pour certains il y aurait un parallélisme absolu entre le niveau A biologique et le niveau N psychologique et les faits de type n ne seraient que des épiphénomènes des faits de type a. Cette doctrine ancienne, formulée par le neurologue Huglings Jackson au XIXe siècle, n’est pas fondée.

D’autres argument plus recevables existent. La constatation d’une presque simultanéité entre faits de type biologique et de type psychologique (entre a et n) et la nécessité du champ A pour l’existence de n permettraient de sauter de A à N. (La nécessité du champ A est conceptualisée sous le terme de survenance par le philosophe contemporain Jaegwon Kim).

Ces arguments sont valables, mais insuffisants pour nier l’existence des divers champs intermédiaires. Par ailleurs, l’explication concernant l’enchaînement conduisant du fait de type a au fait de type n brille par son absence. En vérité, on passe d’un fait à un autre sans lien. Il y a une rupture dans la chaîne des déterminations.

Le dogme neurobiocomportemental fait passer la connaissance biologique, appuyée sur des faits biologiques, pour une explication des faits psycho-cognitivo-culturels. C’est au prix de rabattre les N niveaux en cause sur un seul niveau. Outre la critique du principe, on constate une absence de démonstration de la causalité alléguée entre mécanisme neurophysiologique et conduites humaines.

L’ampleur du saut réductionniste peut être perçue en comparant les conduites humaines et les explications neurologiques. La vie intellectuelle, culturelle, sociale, affective, les connaissances philosophiques, scientifiques et artistiques donnent un domaine d’une telle épaisseur, qu’il paraît impossible que des faits de ce domaine puissent être rapportés causalement à des liaisons neuronales ou à des taux de neuromédiateurs, même théorisés de manière très fine. On sent que le fossé explicatif est gigantesque et qu’il faut des paliers intermédiaires.

5/ Une négation des différences

Pour justifier sa conception, le réductionnisme biologisant organise un appauvrissement du champ d’expérience et le cantonne à des comportements simplifiés. La plus grande partie des activités spécifiquement humaines sont mises de côté, afin d’avoir des faits susceptibles de justifier l’approche. On s’arrange avec les faits pour ne retenir que ceux qui veulent bien convenir à l’option réductrice. Ceci provoque subrepticement un changement d’objet d’étude. Ce n’est plus vraiment l’homme qu’on étudie, mais un aspect (réduit) de ce qu’il est.

Outre cette option réductrice, la simplification satisfait la volonté naturaliste d’intégrer l’homme dans la nature. Par exemple on considère que la connaissance de l’homme fait partie de « l’ensemble des pratiques cognitives », ensemble « qui inclut le cas de la bactérie et de son exploration du milieu » (Prigogine I., Stengers I., La nouvelle alliance, 2e Ed, Gallimard, 1979).

Dans cette approche naturaliste, on voit Changeux prétendre que les rats ont des « concepts ». Il suppose des « représentations » qui sont d’abord des images, puis par simplification peuvent donner des concepts. La matérialité des images est affirmée sans démonstration et finalement concept et image appartiendraient à la « même matérialité neurale » (L’homme neuronal, Paris, Fayard, 1983).

Cette assimilation est erronée. La « connaissance » de la bactérie n’est pas du même ordre que celle des rats, qui n’est pas la même que celles des enfants, qui n’est pas la même que celle des philosophes. Les mettre dans le même sac, nie les propriétés les plus évoluées. Sous-entendre que le concept humain et le signal chimique de la bactérie sont des mécanismes cognitifs du même ordre est une négation de différences essentielles : elle ne procèdent pas de la même manière et n’ont pas le même résultat.

Quel est l’effet de cette dédifférenciation ? S’il y a une identité entre la cognition bactérienne, celle de la grenouille et la cognition humaine, l’étude des unes et des autres peut être conduite selon les mêmes principes (béhavioristes). Rappelons nous que c‘est ce que défend Watson. Mais, si ce n’est pas le cas, l’étude de la cognition humaine est faussée, car elle n’est pas faite selon la méthode qui lui conviendrait.

Nous sommes d’accord avec le principe des naturalistes (la connaissance comme interaction entre un individu organisé et le monde), mais celui-ci doit être associé à un deuxième principe consistant à tenir compte des niveaux de complexité. Ceux-ci produisent des différences irréductibles et nous contestons la négation de ces différences. Le respect des différences implique une adaptation des méthodes d’étude.

6/ Une rhétorique tendancieuse

Le procédé constamment retrouvé est celui de la « traduction ». Prenons l’exemple de propos tenus par des personnes qui ne sont pas expressément réductionnistes comme Squire et Kandel dans leur ouvrage La mémoire.

On assiste à la substitution de notions neurophysiologiques à des notions de psychologie descriptive. Ainsi les souvenirs, les savoirs, sont remplacés par des notions comme codage, information, engrammation. Le souvenir devient « une représentation distribuée dans le cortex », les représentations mentales provenant de stimuli sont « encodées », etc. Par exemple l’évocation consciente d’un souvenir, est remplacée par une activation neuronale supposée la remplacer. On substitue la description d’une catégorie de faits par une autre.

Il s’agit de remplacer le vocabulaire psychologique par un vocabulaire neurophysiologique. Cette manière de faire qui date du début du XIXe siècle s’est perpétuée. Il suffirait de le dire pour que cela soit. Le procédé est sans intérêt et purement magique. Remplacer un mot par un autre n’apporte aucune connaissance, ni aucune démonstration. Ce procédé se justifie par l'affirmation d’un parallélisme absolu psycho-physiologique. Si bien que comme le dit Le Dantec dans Le déterminisme biologique (Paris, Alcan,1904), « Il y aurait même lieu d’établir un langage psychologique parallèle au langage physiologique ». Jamais un tel parallélisme n'a pu être montré.

Du côté du computationnisme on trouve une rhétorique tendancieuse d’un autre type. Dans ce cas, on ne remplace pas un mot par un autre, on utilise le même mot en changent sa signification, mais toujours dans une même intention. Ici réduire le sens à une syntaxe. On appelle « symboles » des sigles dépourvus de signification (qui ne sont dons pas des symboles au sens ordinaire) et « information » une valeur statistique (qui n'est donc pas une information au sens communément admis). On parle de « langage » pour les systèmes syntaxiques formalisés. Les symboles sont équivalents à des représentations, des « représentations symboliques ». 

On retrouve ces procédés jusqu’en biologie où l’on parle d’information, de message, de code, sans préciser qu'il ne s'agit que d'une analogie. On le retrouve même dans la psychanalyse avec Lacan pour qui le symbole devient signifiant lui-même élément matériel (Séminaires I et II ; 1953-1955) et dépourvu de sens. 

C’est là un abus de langage concernant le langage. Les mots qui servent à parler du langage pourvu de sens sont utilisés pour parler d’une pure syntaxe, puis d’agencements matériels (électronique, biologique), afin de suggérer leur équivalence. Ces aspects ne sont pas équivalents.

7/ L’utilisation d’analogies abusives

Comme exemple emblématique d’analogie abusive, on peut citer celle qui assimile l’homme à un ordinateur. Parti de problèmes purement théoriques et techniques sur le calcul, le signal et le codage, le computationnisme en arrive à une anthropologie affirmant que « nous sommes au fond nous-même des ordinateurs » (Haugeland J., L’esprit dans la machine, Paris, Odile Jacob, 1989).

En gros, la doctrine assimile l’homme à une machine biologique dans laquelle seraient implémentés des programmes, au même titre qu’un ordinateur. Cette hypothèse est intéressante mais elle est fausse. C’est une analogie fondée sur des arguments erronés.

Le premier consiste à supposer que la machine calcule, comme si elle le faisait spontanément. La machine ne fait rien spontanément. Elle réalise les instructions qui lui sont données par des commandes. Le programme ne donne pas des informations à la machine, le programme commande le traitement du signal. L’analogie entre la machine et l’homme néglige ce qu’est un programme informatique. Un programme est conçu en vue de produire un résultat par l’intermédiaire d’une machine construite de façon à ce qu’il puisse être appliqué. Le programme dirige (mécaniquement ou électriquement) le fonctionnement de la machine. C’est une commande du fonctionnement. Que cette commande permette de reproduire un système syntaxique peut donner l’illusion que la machine spontanément calcule, mais c’est une illusion.

La seconde erreur consiste à postuler que toute connaissance serait un calcul et que ceci constituerait le fondement de l’esprit. La recherche d’une formalisation de la pensée remonte à la logique d’Aristote, elle a eu des rebondissements avec Leibnitz, on en retrouve la velléité chez Hobbes, et enfin elle prend la forme de l’algèbre logique de Boole. Cette formalisation est le fruit de plusieurs milliers d’années d’accumulation culturelle et de réflexion humaine.

1/ Elle n’est pas le fondement de la connaissance humaine, mais au contraire son produit. Que la connaissance humaine en son fondement soit un calcul est improuvé et très improbable.

2/ C’est une attitude projective de supposer que le biologique calcule. Le biologique, si on se situe au niveau du traitement du signal qui lui est propre, fonctionne à sa manière et cette manière nous ne l’avons pas encore découverte.

Le troisième point litigieux tient à ce que l’analogie suggérée néglige que simuler une capacité n’est pas rendre compte de cette capacité, car il y a plusieurs moyens d’arriver au même résultat. Pourquoi le moyen humain serait-il le même que le moyen informatique. Voyons les arguments.

La machine est construite par un humain et surtout construite d’une certaine manière, précisément pour calculer. L’homme est un être vivant, fruit d’une longue évolution (finalisante quoique sans finalité) et son cerveau fonctionne selon des processus biologiques qui lui sont propres. L’ordre de genèse est inverse entre la machine et l’homme. L’homme s’est auto-organisé au cours de l’évolution et finalement produit de l’information. A partir de l’information que l’homme maîtrise, il construit des machines qui réifient la syntaxe. A partir de là, ce serait un pur hasard qu’il y ait une ressemblance.

Quatrième bizarrerie, la négation du sens ou de ce qui s’y apparente (signification, sémantique, conceptualisation, etc..). L’analogie repose sur une conception purement syntaxique de la pensée. Les machines manipuleraient, de par leur organisation, des signaux selon un ordre qui correspond à des symboles organisés selon une syntaxe. Et les hommes aussi. Mais cette seconde assertion est fausse par omission. Derrière la syntaxe, les hommes font jouer des concepts. L’humain produit le saut qualitatif qui permet de pourvoir les données codées d’un contenu sémantique. L’homme sait faire cela et c’est ainsi que se constitue l’information, au sens plein du terme.

Cette conception s’accompagne d’abus de langage, de glissements sémantiques. Le choix de termes ambiguës comme « information » ou comme « informatique » donne à penser qu’il s’agirait d’une information du même type que ce qui est communément appelé ainsi. Il n’en est rien, dans les machines, il s’agit d’un codage matériel qui ne contient aucune information sensée.

4/ Conclusion

Pour pouvoir réduire l’homme on voit mis en œuvre une série d’assimilations abusives, d’exclusions volontaires, de paralogisme, de procédés rhétoriques litigieux. Les nombreuses errances épistémologiques constatées ne sont pas là par hasard, elles sont trop nombreuses et trop systématiques pour cela.

Assez grossières, elles pourraient être facilement repérées et rectifiées. Or ce n’est pas le cas et l’on peut supposer qu’il y a un aveuglement à ce sujet. Elles sont la conséquence d’un choix a priori réductionniste, qu’il faut maintenir, malgré son inadéquation. Ces erreurs ne seraient certainement pas faites sans la volonté première de réduire. 


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