Patrick Juignet, Philosciences.com, 2009.
Les sciences humaines traversent des difficultés épistémologiques et de plus se coordonnent mal avec les autres sciences. Ces problèmes trouveraient une voie de résolution si l’on appliquait à l’étude de l’homme une conception épistémique (un paradigme) appropriée. Dans cette perspective, nous verrons ici les effets d’une ontologie des niveaux d’organisation. Ce n’est qu’un aspect du problème, mais il est central puisqu’il permet de dire ce qu’est l’homme et d’indiquer les types d’études qui peuvent être conduites.
Notre proposition sur l’étude de l’homme découle d’une conception épistémique d’ensemble qui concerne toutes les sciences. Etrangère au substantialisme, elle repose sur les concepts de niveau d’organisation et de champ épistémique. La substance sous-entend un être homogène, continu, perdurant, ce qui embarque la pensée dans des constructions ontologiques lourdes et inefficaces. Nous la remplaçons par l’idée d’organisation qui permet de concevoir le monde comme un engrènement continu de niveaux d’organisation/intégration. Ils se manifestent par des faits et sont étudiés par une science. L’ensemble des trois (niveau, faits, théorie) permet de désigner un champ présentant une individualité.
En ce qui concerne l’homme, envisager une pluralité de niveaux évite les problèmes sans solution du rapport matière/pensée ou corps/esprit. Nous abandonnons complètement cette opposition pour lui substituer la continuité des niveaux d’organisations enchevêtrés. La manière dont nous proposons d’étudier l’homme s’inscrit dans cette conception, car notre manière de comprendre le monde s’applique à l’homme qui fait partie du monde.
D'une manière tout à fait classique nous considérons la science, comme une activité à visée de connaissance vraie et efficace, et qui, pour atteindre ce but, se soumet à des contraintes spéciales. Ces exigences sont deux types celle de la validité interne (cohérence, rationalité) et celle de la vérification empirique. La manière de réaliser ces exigences varie d'un science à l'autre.
Si nous récusons l’idée d’un domaine à part, d’une science séparée pour l’homme, par contre nous affirmons l’existence d’une spécificité de méthode pour conduire les études concernant l’homme.
La pragmatique (la manière pratique de conduire l’expérience) doit s’adapter au champ considéré afin de relier efficacement la théorie et les faits. S’il y a plusieurs champs concernés, comme c’est le cas pour l’homme, il y a nécessairement plusieurs types de pragmatiques à mettre en œuvre, pour répondre aux exigences de chacun de ces champs.
En matière de pragmatique scientifique, l’expérimentation est appropriée à de nombreux domaines. Les sciences concernant les niveaux d’organisations élevés demandent une adaptation de l’expérimentation consistant dans la prise en compte du contexte et la relativisation du fait à l’expérience qui le fabrique.
Dans le domaine du vivant et surtout de l’humain un certain nombre de phénomènes dépendent totalement de l’interaction, du contexte et de l’histoire. Dans ce cas la pragmatique adaptée est l’observation de type clinique qui peut s’appliquer à de nombreux domaines de l’humain.
Concernant les faits spécifiquement humains, l’observateur constitue une part non négligeable du système à observer et l’on doit donc tenir compte des effets qu’il produit. Plus encore, les faits à expliquer (faits explanandum) et l'explication (explanans) sont souvent de la même nature, que nous qualifions de représentationnelle.
La connaissance doit impérativement intégrer une « réflexivité » pour réguler ces problèmes qui peuvent être source d'erreurs et d'impasses.
Les sciences commencent par désigner un ou des aspects du monde empirique auquel elles vont s’intéresser avant de construire leur objet d’étude proprement dit. Cette première étape de simple désignation est déjà complexe, car il faut d’abord constituer et délimiter un pan de la réalité ayant une cohérence et une pertinence.
Du point de vue de cette simple désignation, nous proposons de considérer l’homme sous deux points de vue à articuler entre eux : celui de son autonomie et celui de son interactivité. Nous désignons ainsi trois études possibles : d’une part l’homme en tant qu’entité autonome empiriquement identifiable, d’autre part les environnements dans lesquels il évolue et enfin l’interaction entre l’individu et les différents types d’environnements auxquels il a affaire.
Un premier type d’étude part des humains empiriquement identifiables. Les individus se présentent comme des entités complexes qui sous le prisme de la connaissance scientifique se décomposent en champs distincts. Il est possible de considérer l’individu comme un être composé de niveaux d’organisations imbriqués les uns dans les autres. Les connaissances concernant l’homme sont donc les connaissances de ces niveaux et de leurs interrelations. Tout banalement l’homme peut faire l’objet d’études de type physique, chimique, biologique ou psychologique qui ne visent pas les mêmes référents empiriques identifiables.
Un deuxième type d’étude concerne l’interaction des individus avec les différents types d’environnements rencontrés qu’ils soient concret, biologique, socioculturel, économique. L’homme entretient toujours des relations avec ce qui l’entoure. Nous posons ici que ces interactions ne peuvent être étudiées globalement ou au hasard mais seulement domaines par domaines : ainsi une interaction physique au sein du domaine physique, ou une interaction sociologique au sein du domaine sociologique. Plus généralement le type d’interaction diffère selon le degré d’organisation mis en jeu.
Un troisième type porte sur l’étude de ces environnements en tant qu’ils ont eux-mêmes une autonomie, c'est-à-dire une existence et une dynamique propre imposant des contraintes indépendantes des humains. On peut considérer, tout simplement, que la physique étudie l’environnement physique de l’homme en dehors des interactions éventuelles d’autres champs. Pour ce qui est des sciences plus humaines, c’est un type d’étude repris en sociologie et en économie. Par exemple l’école fonctionnaliste en sociologie considère que la société a une existence propre et que les actions sociales ont une fonction au sien de la société globale indépendamment des individus qui les accomplissent. La plupart des théories économies sont aussi dans cette optique.
Dans la plupart des domaines considérés exigent une interaction qu’il serait vain de nier. Cette interaction individu/environnement, du point de vue de l’épistémique de champs, passe dans un bon nombre de cas par des « entités intermédiaire » problème que nous étudierons ailleurs. Nous nous contenterons ici de noter que, selon le champ considéré, le problème ne se pose pas de la même manière.
Si l’on dépasse l’abord purement empirique, il y a plusieurs manières de situer les individus dans leurs environnements et d’en comprendre l’interaction. La question de savoir comment réagit un humain devant la diminution de pression atmosphérique n’est pas la même que de savoir comment il réagit devant un supérieur hiérarchique ou en écoutant les nouvelles à la télévision. Dans tous les cas il y a interaction, mais ce qui est mis en jeu et les intermédiaires de cette mise en jeu sont très différents.
Nous proposons de situer chaque interaction en la plaçant au sein des champs concernés (qui est aussi une manière de situer les déterminations à considérer). Les « entités intermédiaires » appartiennent à chacun des champs. Autrement dit l’interaction doit être envisagée et expliquée champ par champ. L’interaction physique se fait au sein du champ physique et ne peut être étudiée que dans ce cadre. Et ainsi de suite jusqu’au champ informationnel.
Plus généralement, le type d’interaction diffère selon le degré d’organisation mis en jeu. Si l’on prend les deux extrêmes, on ne peut envisager de la même manière l’interaction de l’individu humain total eu égard à son environnement social, et l’interaction d’une molécule de cet individu avec un rayonnement électromagnétique. Tant en ce qui concerne l’étude des composants de l’existence individuelle que celle des interactions avec les différents environnements, il faut se référer aux champs qui nous allons maintenant définir.
Notre épistémique a pour fondement un pluralisme distinguant des champs qui concernent aussi bien les aspects ontologiques, épistémologiques et empiriques. (voir Une épistémique pour l’étude du complexe).
Un champ est un mode d’organisation remarquable du monde où se produisent des interactions et des processus se manifestant par des faits particuliers qui peuvent faire l’objet d’une étude spécifique.
Le rapport d’un champ à l’autre du point de vue ontologique est celui d’une interpénétration complète. Les termes de survenance et d’émergence peuvent être employés pour penser le rapport de niveaux entre eux. Le principe de cette émergence qui est l’organisation. L’existence du niveau supérieur tient dans le degré d’organisation supplémentaire. L’existence n’est pas dans la substance mais dans le degré d’organisation. Chaque niveau d’organisation produit des faits étudiables par un type de science.
Partant de ce principe, l’homme peut faire l’objet de cinq grands types d’études scientifiques correspondant aux cinq types de champs identifiés qui le constituent. Voyons les brièvement. Nous verrons que chaque champ a plusieurs strates et que le découpage pourrait être plus fin. Les regroupements proposés sont issus de la tradition scientifique. Une fois au coeur du champ considéré, les propriétés factuelles sont vraiment différentes et sans commune mesure avec celles du champ précédent ou suivant.
La distinction de ces champs est fondée sur les propriétés centrales de chaque niveau qui donnent un type d’étude spécifique et sur la nécessité d’avoir un repérage utilisable facilement. On pourrait en concevoir d’autres.
Certains diront qu’il est inintéressant de noter l’appartenance de l’homme au champ physique. Que l’individu soit soumis à la pesanteur et que l’étude de ses effets ressortissent de la mécanique classique serait parfaitement trivial et inintéressant du point ce vue anthropologique. Ce n’est pas notre avis, car rien ne doit être exclu par principe. L’homme doit être vu dans sa globalité, si l’on veut pouvoir situer les domaines d’étude correctement.
Ce niveau physique est celui où la complexité structurelle est la plus faible. Pour constituer l’objet on recherche les éléments de moindre complexité, on tend vers le simple et le mathématisable. Ce qui ne veut pas dire de moindre taille car cela va de l’atome aux galaxies À l’intérieur de ce champ un certain type de réductionnisme est valide, car en fait il s’agit de regroupement en masse ne donnant pas des réorganisations radicalement différentes. Le même type de lois reste valide et elles peuvent se déduire les unes des autres.
Le niveau d’organisation physique est tout à fait pertinent pour l’étude de l’homme comme en témoigne l’imagerie médicale dont les procédés sont tous physiques. Ils sont fondés sur l’émission et l’absorption de rayonnements de divers types. L’imagerie médicale basée sur la physique donne accès à des types d’organisation bien supérieurs à celui des atomes et molécules comme ceux de l’anatomie et du fonctionnement physiologique. Il est tout à fait important de le rappeler afin de bien noter la continuité qui existe entre tous les niveaux et de n’en exclure aucun, car ils sont liés, interdépendants et en continuité les uns avec les autres.
Le niveau chimique se définit par l’association d’atomes formant des molécules qui ont des propriétés qui leur sont propres. Elles ne sont pas réductibles à celles des atomes (même si on peut tenter de les expliquer à partir du niveau atomique). Les propriétés chimiques ne naissent que lorsque plusieurs atomes organisés entre eux interagissent. En deçà elles n’existent pas.
À un degré de complexité structurelle supplémentaire, nous rencontrons la chimie organique dans laquelle nous avons affaire à des molécules composées d’un grand nombre d’atomes, dont certains spécifiques sont comme les chaînes de carbonne et l’azote les radicaux oxygène-hydogène. Ces composés plus gros sont produits par le vivant.
Les molécules organiques peuvent elles-mêmes s’associer en macromolécules présentant d’autres propriétés liées à la configuration spatiale, à l’ordre d’agencement. Nous avons alors affaire à un type de faits et de propriétés qualifiés de biochimiques.
Ces organisations de la plus simple à la plus compliquée se manifestent par des faits spécifiques étudiés par différentes disciplines chimiques. Mises ensemble elles constituent un vaste champ dont l’homme est tributaire, car il est nécessaire à la vie. Les dérèglements partiels des processus biochimiques produisent des maladies.
Ce champ se définit par l’existence d’entités remarquables dont la plus simple est la cellule et la plus complexe les sociétés d’individus, ensembles présentant tous une unité et une autonomie au moins partielles.
L’organisation des molécules en organistes, membranes et cellules, entraîne l’apparition de nouvelles propriétés bien plus sophistiquées qui changent de nature et deviennent cellulaires. Puis les cellules s’organisent en tissus, puis les tissus en appareil qui produisent des actions coordonnées à celles des autres appareils. Enfin l’individu interagit avec son environnement selon des capacités qui n’ont plus grand-chose à voir avec les propriétés cellulaires. On peut inclure dans ce champ certains aspects sommaires de la vie sociale qui regroupe les individus vivants entre eux.
Le vivant a la particularité de se reproduire, c’est-à-dire qu’il n’y pas de réagencement spontané possible de l’organisation très complexe qui le constitue. Il faut une mémoire de cette organisation qui en guide la réalisation à chaque génération. Cette mémoire on le sait depuis le XXe siècle est portée par l’ADN. Or l’ADN se caractérise par un agencement de quatre bases azotées (adénine, guanine, cytosine, thymine) qui constitue un code signalétique dirigeant le développement individuel. C’est une métaorganisation enchâssée dans l’organisation.
C’est à partir de ce champ qu’il devient nécessaire de considérer des entités intermédiaires On ne peut plus s’en tenir au rapport nomologique classique de lois expliquant directement les faits.
Le champ biologique est spécifique du vivant et l’homme est assurément un vivant. Cette appartenance au vivant se manifeste dans les propriétés organiques mais aussi et dans nombre de comportements qui sont liés à la vie et à son maintien.
L’une des organisations en appareils des êtres biologiques constitue le système nerveux. Il a une structuration propre et un fonctionnement qui produit et traite des signaux électrobiochimiques (influx nerveux et neuromédiateurs). Ces aspects peuvent être inclus dans le champ biologique général, mais il semble qu’il faille en distinguer les propriétés dues aux signaux qui demandent un mode d’étude spécial.
Il existe une neurophysiologie qui concerne le système nerveux périphérique et des parties limitées du système nerveux central. Elle donne des modèles de la transmission et l’organisation de ces signaux par séquençages, regroupements, régulations, aiguillages, etc.
Chez l’homme, l’appareil neurobiologique se complexifie dans l’encéphale, si bien que les signaux présentent une dynamique propre. Un nouvel ensemble architectural et fonctionnel, de degré de complexité supérieur et possédant des propriétés particulières, est à envisager.
Pour le modéliser il faudrait une neurophysiologie affinée grâce à la théorie du traitement du signal. Elle est encore à construire, mais s’amorce grâce à la modélisation informatique des propriétés de traitement du signal présentes au sein du système nerveux. Cette neurosignalétique, qui concerne tous les animaux pourvus d’un système nerveux, prend une ampleur particulière avec le cerveau humain d’une bien plus grande complexité.
Nous posons que le niveau représentationnel naît du précédent, le niveau neurosignalétique, par l’organisation interactive des systèmes de traitement du signal. Se crée ainsi un niveau supplémentaire qui a une autonomie et possède des propriétés qui lui sont propres. L’émergence se fait lorsque les systèmes neurosignalétiques se synthétisent pour constituer des entités nouvelles (représentationnelles) qui vont à leur tour se coordonner entre elles. Ce niveau n’est pas uniforme et a lui-même divers degrés de complexité et divers types d’organisation qui demandent des modalités d’étude appropriées.
Les nouvelles entités représentationnelles se mettent en relation, de telle sorte que cette relation puisse être mémorisée, traitée, et a nouveau mise en relation avec d’autres. Ainsi se constitue la représentation dans sa forme primitive, son niveau premier. L’existence de la représentation est purement organisationnelle (et non substantielle). Elle existe de par l’autonomisation et la stabilisation des systèmes de ce niveau.
Deux modalités d’études sont envisageables. Celle qui, partant des faits représentationnels empiriquement constatés, théorise les systèmes qui les ont générés et celle qui, partant du champ neurosignalétique, cherche à définir l’émergence des systèmes représentationnels.
La jonction entre la théorie neurosignalétique et théorie représentationnelle est un horizon lointain de ces recherches, mais il est indispensable car il permettra d’expliquer avec précision le type de relation entre les deux champs et le mode d’émergence du second à partir du premier.
Passé le premier niveau de constitution des éléments représentationnels, il faut envisager des strates successives et la combinaison des systèmes représentationnels entre eux pour arriver jusqu’aux informations complexes, telles que celles qui nous donnent une représentation du monde. Il est impossible de dire combien, de strates et de systèmes différents qu’il faudra considérer, mais c’est probablement beaucoup.
Si l’on adopte cette conception par champs, fondée sur les niveaux de complexité, il s’ensuit que l’homme peut faire l’objet de six grands types d’études scientifiques correspondant chacune à un niveau, produisant chacun un mode d’interaction spécifique avec l’environnement : physique, chimique, biologique, neurosignalétique, informationnel.
Ces niveaux et leurs interactions environnementales sont très différents et la manière de les connaître ne peut être envisagée de manière uniforme. Six grands types d’étude sont possibles. Chacune peut porter simultanément sur l’individu, sur l’environnement et sur l’interaction. Evidemment la manière de faire sera différente selon le niveau considéré. Une autre forme d’étude concerne la manière dont se différencie un champ d’un autre et les interrelations qu’ils entretiennent.
Nous obtenons une répartition des tâches pour les sciences humaines (concernant plus spécifiquement l’homme) et une possibilité d’articulation entre elles. Les sciences de l’homme ne sont pas séparées des autres, car leur domaine est en continuité avec ceux des sciences classiques, physiques, chimiques et biologiques.
Nous obtenons une clarification ontologique concernant les domaines des diverses sciences de l’homme. Elles se répartissent en trois champs liés entre eux : le champ biologique le champ neurosignalétique, le champ représentationnel. Ils constituent les composants individuels qui deviennent les intermédiaires grâce auxquels des interactions avec l’environnement correspondant ont lieu.
Du coup les études du composant individuel, de l’interactivité et de l’existant environnemental, deviennent des points de vue pris au sein du même champ d’étude.
Le domaine représentationnel est habituellement repéré par des notions aussi diverses et contradictoires que celles d’âme, d’esprit, de langage, de signification, de sémantique, de pensée, d’idée, de mental, de psychologique, de psychique, de représentation, de symbolique. Ces notions sont si diverses et si hétérogènes qu’on ne sait laquelle employer. Nous espérons, avec le concept de champ représentationnel, amener une unité et une légitimité ontologique qui permette de mieux situer et mieux étudier la spécificité de l’homme.
Si le propre de l’homme tient dans sa capacité à créer, traiter et transmettre des représentations et de l’information, cette capacité ne place pas l’homme à part, hors du monde. Cette capacité, dans le cadre de l’épistémique des champs, se lie aux autres. L’homme est exempt des coupures traditionnelles corps/âme, esprit/matière, psyché/soma, nature/culture, individu/société, etc.
De l’épistémique des champs, il découle une anthropologie qui place l’homme dans le monde en tant qu’être vivant organisé, auquel un degré d’organisation particulier, que nous nommons représentationnel, donne des capacités intellectuelles et relationnelles spécifiques. Cette conception voit en l’homme un être non dualisé en continuité avec le monde.
Le réductionnisme, qui nie l’existence du niveau représentationnel, est une erreur mais, le « surductionnisme », qui l’idéalise et néglige les niveaux sous-jacents, l’est tout autant. Les deux aboutissent à des visions parcellaires, sans perspectives, qui provoquent des querelles par l’exclusion abusive de champs disciplinaires déclarés indésirables et le refus de considérer les points de vue apportés par ces champs.
Cette partition épistémique non excluante a aussi pour intérêt de permettre une pratique adaptée. L’exclusion de certains champs conduit à rapporter à d’autres de manière inadaptée les déterminations correspondant aux faits constatés, ce qui ne peut avoir que des conséquences fâcheuses. C’est malheureusement inévitable si l’on ignore de quel champ vient la détermination prévalente.
Le courant de pensée objectivant et naturalisant, puissant à l’heure actuelle, nie l’existence du champ représentationnel. Il culmine avec le behaviorisme neuronal pour lequel l’activité humaine se résoudrait à des comportements concrets gouvernés par l’activité neuronale. Le comportement serait explicable en faisant référence au par le champ biologique et de son degré d’organisation que nous nommons neurosignalétique.
Nous ne nions pas l’existence de cet aspect, mais nous affirmons qu’il existe en plus, chez l’homme en plus des comportements, des conduites finalisées et des activités cognitives, tant individuelle que collective qui l’excèdent. D’une part, elles excèdent la catégorie des comportements et d’autre part, elles ont une détermination qui excède en niveau neurobiologique.
Contre le réductionnisme nous affirmons que la possibilité représentationnelle fait de l’homme un vivant présentant des caractères spéciaux qui se manifestent par des faits irréfutables (le champ de la réalité spécifiquement anthropologique). L’espèce humaine produit collectivement une culture et des techniques transmissibles, règle ses conduites par rapport à des lois morales, met en oeuvre des conduites finalisées complexes. Ainsi l’homme dispose d’un gigantesque savoir à titre individuel et collectif et, de plus, peut organiser ce savoir et l’adapter aux circonstances.
Dans l’expérience spontanée que nous en avons, le domaine représentationnel est lié au sens, à la signification, à la pensée, aux idées, à l’intentionnalité, à la volonté, à la conscience. Cette perception intuitive a fait l’objet de conceptions diverses et la philosophie, tout au long de son histoire, en a donné des interprétations de deux types : spiritualiste ou matérialiste. Nous en donnons une autre toute différente : une interprétation organisationnelle raccordée à l’émergence des niveaux d’organisation/intégration.
Tous ces faits dépendent de capacités comme celles de penser, communiquer, transmettre via des langages diversifiés, capacités qui sont générées par le niveau informationnel. Définir un champ informationnel offre la possibilité d’une connaissance de ces capacités qui fait sortir de l’alternative classique selon laquelle pour être scientifique il faudrait les ignorer ou, pour en parler, il faudrait philosopher sur l’esprit.
Nous tentons de maintenir ouverte la porte pour une approche scientifique de ces faits en leur donnant une assise ontologique solide. C’est une porte que tentent de refermer les psychologies réductionnistes, behavioristes et divers courants matérialistes naturalisant en philosophie.
Le terme barbare surductionnisme, formé par jeu sur le modèle de réductionnisme, désigne la volonté de surévaluation, d’exhaustion, du niveau informationnel. On a affaire à une transcendantalisation abusive de ce niveau, généralement vu comme une substance autonome et extra-naturelle, quand ce n’est pas surnaturelle. Il est alors nommé âme ou esprit.
Nous y voyons deux causes l’une philosophique et l’autre psychologique. La cause philosophique est le substantialisme qui conduit à supposer une substance pour donner un fondement ontologique à ce niveau. La cause psychologique est la fragilité narcissique de l’homme qui le pousse à se valoriser en se dotant d’une supériorité fondamentale.
Adopter une ontologie de la substance aboutit aux dualismes qui ont alimenté la philosophie de Platon à Descartes et entraîne la supposition d’une substance pensante et d’un sujet extra mondain. C’est pourquoi nous évitons absolument d’employer les termes de sujet, d’esprit ou d’âme qui sous-entendent toujours un substantialisme et forgent inévitablement un dualisme. L’esprit se retrouve alors hors du monde (naturel, corporel, matériel), monde que le sujet connaît par contemplation ou cogitation.
Faire reposer sur une ontologie non substantialiste la spécificité humaine permet d’éviter la surévaluation et la séparation du monde de la capacité humaine à penser inventer et connaître le monde. Cela a pour conséquence philosophique de ne pas impliquer que l’homme ait une place particulière dans le monde, de ne pas lui conférer une supériorité illusoire, et de ne pas supposer une coupure entre lui et une partie supposément naturelle du monde. Notre propos mène à intégrer les conduites, la pensé et l’intelligence humaine dans le monde.
Le schéma épistémologique qui découle de la mise en avant du champ informationnel rompt avec la conception classique de la science qui la suppose produite par l’esprit de l’homme étudiant une nature qui lui serait extérieure.
L’argument positiviste du sujet qui ne peut se regarder lui-même est juste. Mais il repose sur une prémisse fausse, celle d’un point central focal de l‘esprit regardant (par quelle lucarne ?) un monde objectif naturel. C’est une fiction sans fondement.
La manière dont ça se passe est différente. La science est une praxis complexe mise en jeu par des agents qui l’appliquent. Certes, ceux-ci utilisent leur propre fonctionnement informationnel, mais on n’aboutit pas à une impossibilité, car il n’y a pas d’identité entre la science et son objet d’étude.
La pratique scientifique utilise le fonctionnement représentationnel des agents mais ne lui est pas identique. Elle en est un produit très particulier obtenu au prix d’une méthode spéciale. Il est par conséquent possible d’appliquer cette praxis à des faits générés par le niveau informationnel qui s’intègrent à la réalité à l’instar des autres faits.
Le fonctionnement représentationnel est de plain-pied dans le monde et les faits qu’il produit sont dans la réalité. Par l’étude de ces faits, la capacité informationnelle peut faire l’objet d’une approche scientifique à l’instar des autres niveaux constitutifs de l’homme. Il suffit d’une méthodologie qui lui soit adaptée.
Cette stabilisation épistémologique devrait permettre d’échapper à l’alternative malheureuse d’avoir à éviter cette zone si l’on veut être scientifique, ou d’avoir, si l’on s’y intéresse, à renoncer à l’être. À partir d’un motif légitime de rigueur, la science classique aboutit à la conclusion illégitime de délaisser une dimension indispensable à la compréhension de l’homme.
Notre épistémique des champs fondée ontologiquement sur les niveaux d’organisation devrait permettre à des études scientifiques de porter sur l’ensemble de ce qui constitue l’homme, chaque étude ayant un domaine qui s’articule aux autres sans les exclure.
D’un point de vue pragmatique, tenir compte de tous les champs intervenant dans une situation humaine donnée est la seule façon d’avoir une action adaptée. Les exclusions idéologiques de certains champs provoquent des conduites inadéquates et parfois désastreuses à tire individuel ou collectif.