Juignet Patrick, Philosciences.com, 2011.
Le paradigme scientifique classique exclut de l'étude de l’homme divers aspects pourtant spécifiquement humains. Nous l’illustrerons en prenant l’exemple des psychologies réductionnistes, présentées dans un autre article (Les psychologies réductionnistes). A ce titre nous prétendons qu'il n'est pas vraiment scientifique, puisqu'il est inadapté à l'objet d'étude.Nous allons montrer comment la manière de connaître, conforme au paradigme scientifique classique, conduit à exclure des aspects importants de l’existence de l’homme. Certes, comme le note Jean-Luc Gautero, « le choix d'un paradigme, quel qu'il soit, exclut tout ce que ce paradigme ne reconnaît pas ». Mais il convient d’en avoir conscience et, surtout, de ne pas prétendre (implicitement ou explicitement) que le paradigme adopté suffise à embrasser l’ensemble du champ de la réalité concerné.
Dans le paradigme classique la connaissance se fonde principalement sur l’analyse. La prévalence de l’analyse sur la synthèse fait porter la recherche sur des objets et des propriétés élémentaires. De ce fait on élimine de l’étude les ensembles factuels complexes dépendant du contexte. L’objet de la recherche est ainsi orienté et prédéterminé.
Voyons comme exemple une étude du Laboratoire de Psychologie expérimentale de la Sorbonne. Pour Fraisse et Florès « percevoir c’est identifier des stimuli qui ont engendré un processus sensoriel ». (Fraisse P., Florès C., « Perception et fixation mnésique », L’année psychologique, t. LVI, 1). L’objet de la recherche, la perception, qui est déjà un processus élémentaire, est ramené à l’étude du sensoriel, selon une méthode isolant des stimuli. Il s’ensuit une expérience faite avec un tachyscope à rideau de Michotte, fonctionnant au 1/10e de seconde (qui n’autorise la vision que pendant un 1/10e de seconde).
Ce qui est étudié là, est un aspect minimal, élémentaire de la perception visuelle. Mais il est donné pour l’objet d’étude (la perception) en s’appuyant sur le principe de l’analyse, car selon ce principe en allant vers l’élémentaire, on irait vers l’essentiel. Or c’est faux.
Percevoir n’est pas être affecté par un stimuli minimal. Percevoir c’est aussi exclure, contextualiser, synthétiser, comparer, juger de l’existence, juger de la réalité, tout cela en même temps, et si on élimine ces aspects, la perception rate. « Entendre ne signifie pas seulement déceler des bruits, mais surtout connaître ce qu’ils veulent dire » écrit le neurophysiologiste Michel Imbert dans son Traité du cerveau (Paris, Odile Jacob, 2006).
Le principe d’élémentarisation qui n’est pas fallacieux par lui-même, le devient lorsqu’il détruit la pertinence du fait eu égard à l’objet d’étude. Dans le cas cité, on réduit la perception à l’identification d’un stimulus. En procédant ainsi, on déplace subrepticement la recherche qui, en vérité, change d’objet : non plus la perception, mais la sensation élémentaire. La conséquence, non explicite, est que l’on remplace l’étude de la perception par celle de la sensation tout en prétendant étudier la perception. Ce procédé de remplacement est constamment employé.
En ce qui concerne l’humain, en allant vers l’élémentaire, on ne va pas vers ce qui fonde l’objet de recherche, on va vers autre chose qui le change radicalement, car on perd, au passage, des aspects essentiels. L’expérimentalisme comportementaliste, en simplifiant, change les objets d’études pour d’autres. Ce qu’il peut faire, mais il n’a pas le droit de substituer les nouveaux aux anciens, en prétendant que ce soient les mêmes.
Le déterminisme mécaniste exclut la finalité. Or la finalité existe intensément dans le monde vivant et dans le monde humain. Elle existe sous deux formes. Tout d’abord sous une forme fonctionnelle (téléonomique, selon le mot de Jacques Monod) qui concerne tous les organismes vivants. Les appareils sont organisés en vue d’un but, qu’ils produisent effectivement et sans conteste. L’appareil digestif est organisé en vue de la digestion. Plus globalement tout organisme vivant est organisé en vue de son maintien et de sa reproduction. Ensuite, dans le monde humain, la finalité existe sous une forme téléologique, ce qui implique qu’une information, sous une forme quelconque (nommée selon les écoles intention, volonté, représentation, idée, désir, projet, etc.), préexiste à la réalisation.
Dans le cas de l’homme nous parlerons de « conduites » pour désigner les comportements finalisés. Les conduites sont des comportements complexes, organisés en vue d’un but. Le but est fixé et existe avant que ne se réalisent les divers comportements permettant de l’atteindre. Sans le but, ils n’existeraient pas.
Donnons un exemple de la vie ordinaire. Les comportements permettant d’aller à la gare pour acheter un billet de train n’existeraient pas sans les buts hiérarchisés 1/ de faire un voyage 2/ d’acheter un billet pour cela.
Ce qui est pertinent pour étudier la situation, ce sont les buts et non les éléments constitutifs des comportements effectués en vue du but. Ces éléments, comme par exemple les schèmes moteurs nécessaires pour aller au guichet, sont sans rapport avec le but qui suscite leur mise en jeux. Si l’on s’en tient à ces comportements, ce qui est pertinent, pour expliquer la situation, disparaît.
De plus ce but existe sous une forme représentationnelle qui permet de le communiquer, d’y penser et éventuellement de le modifier, ou d’y surseoir en cours de route. Ce qui donne une relative liberté dans les conduites.
Le champ des conduites se trouve mis de côté par la psychologie se référant au paradigme classique qui récuse la prise en compte de la finalité. C’est ainsi la majeure partie des attitudes humaines qui est exclue.
Il y a généralement, vis-à-vis de cette exclusion, une erreur assimilant le raisonnement et l’objet d’étude. Eviter les raisonnements finalistes est justifié, mais dans le cas du vivant ou de l’homme, il ne s’agit pas de raisonner en termes finalistes, il s’agit de concevoir que l’objet d’étude est lui-même finalisant (il forge des buts), ce qui est tout à fait différent.
Le refus du finalisme se réfère à la conception finaliste naïve. Cette dernière est une projection anthropomorphique qui suppose une intention externe. On prête une intentionnalité (à la Nature, aux Dieux, à la Matière). Ce n’est pas un mode d’explication acceptable. Mais, ce n’est pas de cela dont il s’agit dans les sciences du vivant et de l’homme. Disons brièvement la particularité de celles-ci.
Le vivant est particulier et ne peut être assimilé à l’inerte. Il est le fruit d’une auto-organisation et d’une sélection, combinées sur des millions d’années. Il s’ensuit qu’il s’est forgé en construisant des causalités circulaires qui produisent un effet-but. On ne cherche pas à donner une explication finaliste, mais à expliquer la finalité existante. Il ne s’agit pas de dire le « pourquoi » des choses, mais le « comment » d’une causalité circulaire qui réalise les buts pour laquelle elle s’est aveuglément forgée.
Pour l’homme c’est un degré de plus dans l’activité finalisante à laquelle l’étude scientifique est confrontée. Il faut expliquer un niveau spécifique qui promeut les buts au rang de représentations manipulables, de pensées. Exclure les différentes formes d’activités finalisantes de la science, c’est en exclure la grande majorité des faits concernant le vivant et l’homme.
Un autre type d’exclusion, tout différent, est également à l’œuvre dans l’étude de l’homme. On la trouve dans le courant cognitiviste des années 60. Cette doctrine ramène la pensée au calcul et celui-ci à un traitement syntaxique dont le sens est exclu. Elle donne cet aspect partiel pour le tout de la pensée et même pour ce qui constitue « l’esprit ». Tout ce qui est de l’ordre du sémantique, du sens, est exclu. On tente d’assimiler la pensée à une syntaxe logique.
S’il est légitime de s’occuper de la syntaxe et du calcul, il ne l’est pas d’éliminer le sens. Même si le sens, le contenu sémantique, sont difficiles à définir, les nier est une attitude à la fois simpliste et abusive que nous dénonçons.
Le même procédé d’assimilation est à l’œuvre dans la théorie dite de « l’information ». Ce qui se nomme « théorie de l’information » est en vérité une théorie statistique du signal, de son codage et de sa transmission. « Par message s’entend une succession de symboles prélevés dans un certain répertoire. » Un message donné constitue donc une sélection particulière dans un ensemble d’arrangements possibles. C’est un certain ordre parmi tous ceux qu’autorise la combinatoire de symboles.
Dans cette théorie, ce qui est nommé l’information mesure la liberté de choix, mais elle ignore le contenu sémantique. Qu’il s’agisse d’un livre, ou d’un chromosome, la spécificité naîtrait de l’ordre. Cette tendance, qui vient de Norbert Wiener, assimile les ensembles ordonnés porteurs de sens à des ensembles ordonnés n’en ayant aucun. Il y a un glissement … de sens volontairement organisé, de l’information comportant du sens à une syntaxe du signal, voire à un arrangement d’objets statistiquement quantifiable.
Cette manière de voir est illustrée par l’expérience de pensée dite du « singe dactylographe ». Si celui-ci dispose d’un temps infini pourra-t-il taper le Hamlet de Shakespeare ?
Notons incidemment que la réponse serait positive pour certains, selon un calcul statistique d’une situation supposée dans un monde réversible. Pour nous la réponse est négative, car une tâche infinie est impossible au sein d’un monde historicisé dans lequel des bifurcations se produisent et dans lequel l’entropie augmente. La réponse positive dépend d’une idéalisation sur la base classique (fonctionnement parfait réversible sans histoire du système singe/ machine à écrire). La réponse dépend du choix du paradigme.
Mais, ce n’est pas la réponse qui nous importe, c’est que l’on choisisse de traiter un livre comme un ensemble codé ordonné et donc reproductible par hasard. Ainsi, on déplace l’attention vers un objet d’étude statistique sans rapport avec le contenu du livre. Cette approche mécanique ne dit rien sur les pensées, ayant un sens pour autrui, véhiculées par le livre. C’est un choix réducteur et désadapté qui nie le sens de ce qui est écrit. On déplace l’objet d’étude (le contenu de Hamlet) vers un autre sans intérêt (un ensemble codé ordonné).
Cette confusion entretenue entre l’information (notion statistique du codage) et l’information (porteuse de sens) est sous-tendue par une idéologie réductionniste qui veut réduire l’information au codage et au traitement du signal. C’est une réduction inscrite dans la tendance matérialiste et naturaliste de la fin du XXe siècle.
Par pragmatique scientifique nous désignons (maladroitement) les méthodes pratiques d’étude, les mises en œuvre réglées, dont la plus connue est la méthode expérimentale.
La pratique expérimentale introduite en psychologie, en vue d’en faire une science, paraît, au départ, une excellente idée. Toutefois une limite apparaît vite. L’expérimentation a pour effet de réduire le domaine d’étude, car on ne peut traiter expérimentalement (maîtriser et quantifier) que des faits simples.
La nécessité de quantifier demande des faits, ou des relations entre faits, qui puissent se prêter à une mesure. La psychologie expérimentale s’est donc cantonnée à travailler sur les sensations, les perceptions, l’attention, les apprentissages, la cognition élémentaire, les comportements simples.
Or, un grand nombre de faits humains dépendent du contexte et de l’histoire. Ils sont dus à des capacités sophistiquées, nées d’interactions complexes, liées à une histoire individuelle et collective. Ils se modifient, varient au cours du temps, selon l'environnement et ne peuvent être considérés indépendamment de leur contexte. Ils sont exclus d’une telle étude.
L’expérimentalisme élimine tout cela, car il faut que les conditions d’expérience soient contrôlées. Pour maîtriser les variables on organise une situation qui décontextualise et déhistoricise les faits. Agir ainsi, conduit à éliminer le type de fait pertinent pour l’étude de l’homme. Effectivement, la psychologie expérimentale a renoncé à expliquer les conduites humaines ordinaires, trop complexes pour la méthode.
En vérité on observe les effets d’une modification de la réalité humaine par la situation expérimentale, qui va toujours dans le sens d’une simplification réductrice de l’homme. L’action de réduction étant niée, l’étude se donne pour être l’étude de la réalité elle-même. En vérité, le champ d’étude, par rapport à l’ensemble de la réalité humaine, est considérablement réduit.
Par « mental » nous désignons ce qui a trait à la représentation par l’intermédiaire d’une forme (gestuelle, langagière, imagée, musicale ou autre, peu importe). Il se construit ainsi une donnée ayant un sens, qui est communicable, manipulable, qui est perçue et donc a un aspect factuel. Le mental, la pensée, se construisent, car si cette liaison forme-contenu ne s’effectue pas, ces aspects n’existent pas.
Les constructions mentales, dites subjectives, ne sont pas admises dans les faits expérimentaux. On veut « une méthode d’enregistrement objectif de réactions naturelles ». (Piéron H., Psychologie expérimentale, Paris, Armand Colin, 1939).
Dans de nombreuses études tout ce qui mental est donc systématiquement mis de côté. Toutefois comme il semble parfois indispensable d’en tenir compte, une solution a été envisagée par Pierron pour tourner le problème. Dans le cas des images mentales ce serait de considérer que « la réaction « image » pourra, dès lors, être explicitée en une expression verbale qui s’arrêtera au mot même d’ « image », … L’introspection provoquée, dans ce cas comme dans tous les autres, consiste en un dressage réactionnel verbal ; elle représente une forme de comportement… » (Ibid).
Il faut arriver à un fait simple et enregistrable, ici, par exemple, la prononciation du mot image. Ce qui réduit considérablement la portée de l’expérience.
Autre éviction, celle de l’interaction dans la genèse des faits, car dans le paradigme classique, les faits sont considérés comme présents dans une réalité intrinsèquement indépendante du chercheur.
Le problème dans sa forme générale est le suivant. L’expérimentation est une action réglée qui crée une situation pour obtenir une réponse pratique à une question théorique. Tout le monde est d’accord sur ce sujet, mais curieusement le dogme classique n’en tient pas compte. Ne pas en tenir compte constitue une erreur épistémologique car les conditions d’expérimentation sont des actes qui modifient l’objet étudié et le contexte de manière non négligeable. Ce que l’on observe ce sont les effets de cette modification. Il est aberrant de prétendre que l’on observe la réalité « objective », telle qu’elle serait.
Dans le cas des sciences de l’homme, le problème prend une forme particulière, car dans ce cas l’action expérimentale n’est pas produite vis-à-vis d’un matériau inerte mais vis-à-vis d’autres hommes. Ne pas en tenir compte produit plusieurs exclusions, plus ou moins admissibles, selon le cas considéré.
Lorsque l’interaction de l’observateur avec le ou les sujets étudiés est de faible ampleur, elle peut être négligée. Dans ce cas l’omettre est sans conséquence. Si l’influence de l’observateur et/ou du procédé d’expérimentation est forte, cette attitude n’est plus recevable, elle biaise les résultats. Or, il en est presque constamment ainsi dans les affaires humaines. L’observateur fait partie du système et une forte interaction se produit. L’objectivisme mal placé qui le nie fausse les résultats.
Mais il y a plus en ce qui concerne l’homme car certains faits n’existent que dans et par l’interaction. Lorsqu’il s’agit de faits qui dépendent entièrement de l’interaction, ces faits sont éliminés de l’étude, puisque l’on crée des conditions (expérimentales) qui les excluent. Comme ils sont en réalité présents et efficients, la véritable nature de la situation est niée et faussée. C’est une véritable méconnaissance de la situation qui est organisée par la négligence de l’interaction.
Ces exclusions sont une conséquence de l’unicité de pratique dans la science classique : la seule est l’expérimentation. On l’applique donc, sans se demander si elle convient et si, par hasard, il n’y en aurait pas une autre, plus adaptée. Son adoption donne une scientificité mimétique : pour être scientifique on imite ce qui a bien marché dans les autres sciences.
La psychologie expérimentale est même à ce titre caricaturale. On assiste à une débauche d’expérimentalisme avec l’utilisation d’appareils sophistiqués par des techniciens en blouse blanche, comme pour apporter une preuve ostentatoire de scientificité.
Les effets d’éviction ne viennent pas de l’expérimentation elle-même, mais de son utilisation abusive. Ce à quoi on a affaire, c’est à une extension sans précautions au domaine humain de la méthode expérimentale classique, qui y est inadaptée. Elle demanderait à être utilisée dans des cas précis et limités, laissant place à une autre pragmatique lorsque c’est nécessaire.
La médecine a su le faire, qui utilise l’expérimentalisme classique en laboratoire, mais garde la clinique comme pragmatique pour le recueil des données concernant les personnes malades. Elle utilise une pragmatique mixte.
Le dualisme ontologique rend problématique l’étude scientifique de ce qui fait la spécificité humaine (la pensée, le mental, les capacités symboliques), car elles sont attribuées à une substance spirituelle (par opposition à la substance matérielle). Ne peut être étudié scientifiquement que ce qui est naturel, c’est à dire la matérialité.
Pour l’humain on va donc s’en tenir à la matérialité constitutive de l’homme. C’est ce qui donne la neurobiologie étudiant la seule chose possible dans ce contexte : le cerveau. Comme toutefois il est difficile de nier complètement l’existence de la pensée ou du mental, le matérialisme substantialiste les ramène à « l’expression d’un état particulier de la matière », un épiphénomène sans vraie réalité.
Ceci va dans le sens de l’expérimentalisme, vu plus haut, qui exclut le mental considéré comme aspect inobservable expérimentalement. Le choix ontologique du matérialisme réductionniste exclut de l’étude scientifique tout ce qui touche au mental et même ce qui ce qui ne l'est pas (le cognitivo-représentationnel qui peut être inconscient).
C’est en synergie avec le principe de la science classique, qui veut ramener les niveaux d’existence complexes à des niveaux simples, considérant qu’ils sont ontologiquement supérieurs et que le type de connaissance y afférent est plus valide. Dans le cas qui nous occupe il s’agit de ramener le psychologique au biologique.
La conception matérialiste biologisante se résume dans cette phrase : le cerveau est un ensemble de circuits neuronaux qui s’organisent en réseaux pour traiter les entrées sensorielles, les relayer jusqu’au cortex, puis les traduire en sorties comportementales. On s’en tient à cela et l’on met de côté ce qui n’appartient pas à ce champ d’étude. Pour l’homme cela fait beaucoup de choses qui sont exclues.
Les réponses (« sorties ») comportementales automatiques du circuit neuronal existent, mais elles ne gouvernent qu’une partie des activités humaines, les comportements réflexes et automatiques. Dans ce cas le point de vue réduit suffit. Dès que l’on aborde les comportements, il faut tenir compte d’autres niveaux plus complexes.
Si l’on récuse le substantialisme, la pensée et le mental ne sont plus assimilés à une substance et donc certainement pas à une substance spirituelle. Le problème disparaît de lui-même. En lieu et place du substantialisme, nous proposons une découpe du monde en champs différents et irréductibles obéissant à des lois qui leur seraient propres.
Le point de désaccord avec le matérialisme biologisant est le suivant : le cerveau n’est pas qu’un ensemble de circuit neuronaux. Dire cela c’est donner à croire, fallacieusement, qu’il s’y résume. C’est un choix, une manière de considérer l’objet empirique cerveau, mais ce n’est pas le seul possible.
Le cerveau est, certes, d’un point de vue biologique, constitué par un ensemble de circuits neuronaux qui s’organisent en réseaux. Mais le cerveau est aussi un centre de traitement du signal (de type biophysique et de type biochimique) à considérer de ce point de vue spécifique et surtout un centre de traitement de l’information à considérer aussi de ce point de vue spécifique (sans en exclure le sens).
Le cerveau n’est pas qu’une machine de type réflexe, appartenant entièrement au champ biologique, il est bien plus complexe que cela. Pour être correctement expliqué, il demande l’introduction de champs d’un autre type que le champ neurobiologique.
L’éliminativisme est une forme accentuée de réductionnisme ontologique. Plutôt que de considérer les états mentaux comme des épiphénomènes à expliquer par la réalité matérielle, ainsi que le fait le réductionnisme simple, le matérialisme éliminativiste préfère leur dénier toute existence. Pour cette doctrine, il faut éliminer ces états de notre ontologie, et chasser de notre vocabulaire les concepts et expressions qui renvoient à ces états. (voir Guillemot, « Naturalisme et philosophie de l’esprit », Mémoireonline.com, 2007).
« Pour le « matérialisme éliminatif », les états mentaux ordinaires … ne désignent tout simplement rien, et ne sont qu'un mythe que nous projetons sur les structures propres à notre comportement (en ce sens le béhaviorisme peut être aussi un éliminativisme) ou sur nos structures neuronales… Selon l'éliminativisme, une science future de l'esprit qui aura pu expliquer causalement en termes d'un vocabulaire neurophysiologique et ultimement physique l'ensemble de nos comportements, montrera que l'ensemble de notre psychologie populaire est une théorie fausse, au même titre que la théorie phlogistique ou la théorie de la génération spontanée » (Pascal Engel, introduction à la philosophie de l’esprit ).
Si l’on se place du point de vue éliminativiste il n’y a rien d’étonnant à éliminer quelque chose qui n’existe pas, ou plutôt le langage énonçant ce qui n’existe pas. Il est légitime et utile de ne pas employer un langage inadéquat. Cet interdit vise la psychologie populaire, mais par ricochet les psychologies tenant compte du mental dont la psychanalyse.
Mais si l’on se place d’un point de vue non éliminativiste, les contenus mentaux et la pensée existent. Alors, il est énorme de nier ces aspects humains, de prétendre supprimer les discours qui les véhiculent et dont ils dépendent et enfin d’éliminer les sciences qui tentent de les expliquer. Quand on aura éliminé tout cela, il restera de l’homme la part biologique qui le fait ressembler aux autres mammifères inférieurs, car il n’est pas exclu que les mammifères supérieurs aient des embryons d’états mentaux.
On peut remarquer que le matérialisme est choisi par défaut comme alternative au dualisme jugé erroné par Paul et Patricia Churchland. Le dualisme cartésien a dominé la pensée philosophique pendant trois siècle, si bien que, le refusant, Patricia Smith-Churchland dit choisir le matérialisme. Dans une conversation avec Lewin elle avoue faire comme si le matérialisme était démontré (ce qui est bien sur impossible). Il est choisi comme la seule alternative possible au dualisme cartésien qu’elle refuse (Lewin R., La complexité, Paris, InterEditions, 1994).
Notre critique se fonde sur l’existence d’une autre possibilité ! Le refus du dualisme cartésien, tout à fait légitime à nos yeux, n’implique pas une ontologie substantialiste matérialiste. Quand à l’élimination de la psychologie évoquée par les Churchland, elle ne repose sur une raisonnement fallacieux qui sous entend deux approches pour un même objet.
L’idée du remplacement d’une théorie insatisfaisante ou d’une croyance populaire infondée par une théorie plus valide, concernant le même objet, est tout a fait recevable et même évidente. Ce qui ne convient pas, c’est de faire croire que la neurobiologie et la psychologie portent sur le même objet. Le faire croire justifie que la psychologie soit réduite (pour la psychologie behavioriste) ou éliminée (pour la psychologie mentaliste). (Smith-Churchland P., Neurophilosophie, Paris, PUF, 1999).
La volonté d’élimination est dangereuse car efficiente. En effet les états mentaux et la pensée se fabriquent progressivement, et leur développement dépend du langage. Si on les interdit d’existence et si on supprime le langage correspondant, ils disparaîtront ou, au moins, se raréfieront. Nous sommes dans un domaine où, ce qui existe peut aussi ne pas exister, si on empêche sa construction ! Admettons que les éliminativistes finissent par avoir raison, quelle humanité aurons-nous ?
Il y a derrière cette attitude un enjeu idéologique qui est la chosification de l’homme. C’est une attitude qui n’a aucune justification, ni empirique, ni rationnelle. Elle trouve un regain de vigueur grâce aux découvertes en neurobiologie, science en pleine expansion. C’est une tâche philoscientifique que de repérer les déviations idéologiques de la science et de les dénoncer.
Parmi les productions humaines exclues, se trouvent la pensée, le sens, les conduites complexes finalisées, l’interaction humaine, le contexte relationnel social et culturel. Ces exclusions résultent de l’ensemble des présupposés de la science classique qui ont trois types d’effets :
- Ils déplacent certains objets d’étude vers d’autres, par simplification.
- Ils provoquent des sauts, attribuant les explications d’un champ à un autre.
- Ils éliminent certaines catégories de faits, remplacées par d’autres.
Le « reste », ce qui n’est pas pris en compte, ce qui est exclu du paradis de la bonne science » est voué aux limbes des connaissances littéraires ou philosophiques ou aux enfers des croyances, anecdotes, superstitions.
Le grave problème est que ce reste est non seulement très vaste mais très utile. Georges Politzer, ironisait, en 1928 dans sa Critique des fondements de la psychologie, sur le psychologue expérimentaliste qui « se comporte aussi bêtement devant un homme que le dernier des ignorants » et dont la « science ne sert pas quand il se trouve devant l’objet de sa science ». C’est, qu’en vérité, la psychologie expérimentale n’a pas l’homme pour objet, mais ce qui peut faire l’objet d’une expérimentation. Le psychologue se trouve logiquement démuni devant ce qui n’est plus son objet !
Politzer en appelait à une « psychologie concrète », au nom du matérialisme, qu’il vaudrait mieux nommer, dans ce cas, un pragmatisme. Il s’agit en effet de prôner une connaissance utile et efficace. Pour ce faire, la connaissance ne peut éliminer de son champ ce qui constitue sa pertinence.
Ces exclusions de la science, produites par le paradigme classique ne sont justifiées que par la prétention à imposer ce paradigme comme le seul possible. Cette prétention n’est pas justifiée, car l’ontologie, la pragmatique, la gnoséologie, utilisées sont inadaptées au domaine d’investigation. Or, c’est une exigence de la scientificité, que d’adapter la méthode à l’objet d’étude. Le choix paradigmatique est erroné, car il exclut des aspects essentiels et spécifiques de l’objet d’étude.
Une partie des sciences de l'homme "ne font, dans une large mesure, que mimer les aspects extérieurs des sciences naturelles ; la plus grande partie de leur caractère scientifique a été acquis au prix d'un réduction de leur sujet d'étude et d'une concentration sur des problèmes relativement périphériques". (Chomsky N., Le langage et la pensée, Paris, Payot, 1968, p. 6). Ce rétrécissement produit une caricature de connaissance, marginale et superficielle.
La croyance que ce paradigme serait le seul à faire science, fait qu’on l’applique malgré tout, sous entendant que ce qu’il exclut est sans importance. Ce qui est exclu est d’une grande importance et il convient, au contraire, de l’inclure dans une étude scientifique. Les sciences de l‘homme et de la société demandent une base épistémique qui, tout en garantissant la scientificité, n’exclut pas du champ d’étude les aspects humains les plus spécifiques. Il faut un nouveau paradigme.
Plus globalement, ces doctrines véhiculent un mythe tout à fait particulier. Elles supposent un monde matériel dans lequel se meut un homme biomécanique, réagissant à des stimuli par des réponses, déterminées par son câblage nerveux, ou, au mieux, par l’intermédiaire d’une cognition, elle-même mécanisée sous forme syntaxique. C’est une vision de l’homme isolé, un homme sans culture, sans histoire et sans pensée autonome, un homme simplifié, réduit à son soubassement biocomportemental. Le réductionnisme débouche sur une anthropologie erronée et mutilante. Elle nie la spécificité humaine.
Notons bien, pour finir, et éviter les procès d’intention, que nous n’affirmons pas que ces différentes attitudes inadaptées se rencontrent toutes en même temps ou soient le propre de certains auteurs. Donnons des exemples.
Le choix gnoséologique mécaniste du computationnisne ne s’accompagne pas d’expérimentalisme forcené, car il est plutôt appuyé sur la théorie. Certains cognitivistes, comme John Haugeland, dénoncent le behaviorisme. L’expérimentalisme en psychologie se lie avec le réductionnisme biologique dans la tendance neurocomportementale, mais pas toujours.
Henri Piéron, par exemple, fervent partisan de l’expérimentalisme en psychologie, lutte contre le réductionnisme, car il défend l’autonomie du psychologique. Wilhem Wundt (Wundt W, Principes de psychologie physiologique, 1874) et William James (James W., Principes of psychologie, 1890), fondateurs de la psychophysiologie, ne sont pas réductionnistes et défendent l’idée d’une « causalité psychique ».
Les Churchland, dont nous critiquons le présupposé substantialiste matérialiste prévalent et imposé comme choix ontologique absolu, professent des opinions qui, par ailleurs, nous semblent justes, telles que la recherche de scientificité, la critique du dualisme cartésien et de l’opposition nature/culture, ou encore le principe d’une interaction entre un individu et le monde.
Nous n’avons pas insisté sur les auteurs, qui peuvent avoir individuellement une pensée nuancée. Il ne s’agit pas, du point de vue philoscientifique, de faire une l’histoire des idées et encore moins des biographies, mais de cerner les tendances doctrinales qui font paradigme (au sens d’un modèle épistémique qui s’impose) et d’apporter des critiques dans l’espoir de susciter une évolution.
Cette évolution, nous ne savons pas comment elle se fera, mais nous affirmons qu’elle ne pourra se faire que sur la base d’une épistémologie non-excluante, comme celle que nous proposons dans l’article Une épistémologie pour l’étude du complexe.