
Le projet prend forme avec Leibnitz. De Leibniz au computationnisme, c’est-à-dire sur
trois
siècles, nous allons suivre deux rêves qui se sont mêlés, celui du
philosophe
et celui de l’ingénieur. Le rêve du philosophe serait d’avoir une
méthode assurée
pour raisonner juste. Le rêve de l’ingénieur serait d’avoir une
machine
pour calculer rapidement et sans erreur. Plus encore, pour le
philosophe
ambitieux, ce serait de trouver le ressort de la pensée humaine et pour
l’ingénieur d’avoir une machine calculante universelle et exacte. Voilà deux formes d’un
même idéal,
celui d’accéder au savoir grâce à un procédé sans faille. La pierre
philosophale de la pensée et de la connaissance !
Vers la fin du XIXe siècle, la réalisation simultanée de ces
deux rêves est
apparue possible grâce à la logique. Il faudrait trouver une logique
universelle dont les opérations puissent être faites par une machine.
Ce serait
la clé de la réussite. Au fil du temps le rêve s’est réalisé, tant sur
le plan
technique que sur le plan théorique. La logique nécessaire à cette
ambition de
vérité formelle a été ramenée à du calcul et ce calcul a pu être
reproduit par
des machines de type digitale, d'abord mécaniques puis informatiques .
Au fur et à mesure que ces rêves se sont réalisés,
ils sont
devenus inquiétants. Le calcul a été considéré comme le fondement de la
pensée
humaine et en retournant le raisonnement, certains ont prétendu que le
cerveau
était identique aux mécanismes fabriqués pour reproduire ce type de
calcul. On
est passé du rêve leibnizien à la fiction computationniste d’un
cerveau-machine.
Nous allons brièvement montrer comment on en est
arrivé là.
Très, très brièvement, car c’est un domaine immense auquel ont
contribué les
plus grands penseurs des quatre siècles précédents. Il concerne les
rapports de la pensée et du calcul, ainsi que leurs relations avec le
traitement du signal et l'informatique (l'information au sens
physique), le computationnisme aboutissant à poser leur équivalence, ce
qui n'est pas démontré.
Pascal, le premier, réalisa en 1642 une machine mécanique
nommée la
Pascaline qui permettait d’effectuer les quatre opérations
arithmétiques. C’est
le début des machines à calculer mécaniques. Mais notre histoire commence vraiment lorsque Gottfried Wilhelm
Leibniz,
publie en 1666 De Arte combinatoria, ouvrage
dans lequel il reprend l’idée classique selon laquelle la logique doit
reposer sur une déduction d’idées vraies. Toutefois, Leibniz innove en proposant une méthode de
décomposition des idées. Toute idée complexe pourrait, selon lui, se décomposer en
idées plus
simples, et ainsi de suite, jusqu’aux idées les plus primitives et
indémontrables.
Leibnitz est à la recherche de ce qu’il appelle un
« Alphabet
général de la pensée humaine », un alphabet qui recenserait toutes
les
idées simples. Ce catalogue de base permettrait de recomposer les idées
complexes selon un principe qu’il nomme la « Caractéristique
universelle ».
Les éléments de cet alphabet universel permettraient de former des
idées, comme
les mots permettent de former des phrases. Leibniz espérait que le
nombre
d’idées simples soit suffisamment restreint pour permettre
l’apprentissage
rapide et naturel de cette « langue universelle des
concepts ».
Sur un plan technique, dans les années suivantes, Leibniz inventa une
Machine
arithmétique (1673) permettant d’effectuer les quatre opérations et une
Machine
algébrique pour résoudre les équations (1674).
Ultérieurement, à partir de 1675, il tenta de
concevoir
les règles de composition et de déduction de sa langue logique
universelle de
façon mathématique. Sa « caractéristique universelle »
devient ce
qu’il nomme en latin le calculus ratiocinator, le calcul logique. La
formation
des idées complexes à partir des idées simples et la déduction des
vérités
deviennent un calcul. Ce « calcul logique », Leibniz
l’imaginait
analogue au calcul arithmétique ou algébrique. Il exigeait donc la
définition
de symboles et des règles de calcul. Ce projet n’aboutira pas et
restera un
rêve.
Babbage n’est pas philosophe et ses préoccupations
sont
purement techniques. Un siècle après Leibniz, il reprend le projet de
machine à
calculer et le fait avancer considérablement bien que sans le réaliser
concrètement faute des moyens techniques indispensables.
L’apport de Babbage tient au fait qu’il comprend
qu’il est
possible de stocker les données numériques et les instructions
numériques en
utilisant la carte perforée. Ainsi apparaît le stockage sous une même
forme
concrète de données et d’instructions. Cette innovation fait de sa
machine
analytique la première machine à calculer programmable. Ce
qu’aujourd’hui nous
appelons « programme informatique » est amorcé par le
« patron
de calcul » de la machine analytique de Babbage.
Deux siècles après le « calculus
ratiotinator »
de Leibniz, le projet n’a pas progressé et la logique reste héritière de
la
tradition aristotélicienne. George Boole va reprendre le rêve
leibitzien. Il
est à l'origine de la notion de « classes of things » et du
calcul
sur ces classes ce qui est exposé dans The Mathematical Analysis of Logic
(1847).
Boole transforme un regroupement contenant des
éléments en
concept mathématique nommé « classe ». Une classe se
définit
comme un ensemble d’éléments pourvus du même critère distinctif non
ambigu. Le
procédé de conceptualisation consiste à considérer l’ensemble en
négligeant le
contenu en se fondant sur un critère commun à tous les éléments, puis à
noter
tout cela en un seul symbole. Les « symboles » utilisés sont
des
lettres.
Puis, Boole énonce les relations possibles entre
les classes
qui se réduisent à trois : l’intersection, l’union, la
complémentation. Il
utilise la notation arithmétique pour les opérations et ce sera
respectivement,
le symbole multiplier, additionner et soustraire. Il faut bien
comprendre que
les relations entre les classes sont des choix de sélection de leurs
composants
faits selon les critères caractéristiques des composants. Ainsi, la
multiplication
est l’opération qui combine les critères propres aux éléments des
différentes
classes. L’addition cumule les critères propres aux éléments de
différentes
classes. La soustraction exclut les éléments dont les caractères sont
différents de ceux composant la classe considérée.
Par ce procédé le rêve philosophique se réalise,
il est
possible d’effectuer des manipulations purement algorithmiques sur les
classes
et d’obtenir un résultat juste. C’est par le biais des classes qu’il a
pu lier
la logique au calcul algébrique, car les classes permettent de
formaliser des
notions ordinaires.
Dans son ouvrage suivant, An investigation of the laws of
thought, on which are founded the Mathematical of logic and Probability
(1854),
Boole reprend ses précédents travaux et les avance considérablement.
« Le but de ce traité est d’étudier les lois
fondamentales des opérations de l’esprit par lesquelles s’effectue le
raisonnement ; de les exprimer dans le langage symbolique d’un
calcul,
puis sur un tel fondement, d’établir la science de la logique et de
constituer
sa méthode puis de faire de cette méthode elle-même la base d’une
méthode
générale que l’on puisse appliquer à la théorie mathématique des
probabilités ;
et enfin, de dégager des différents éléments de vérité qui seront
apparus au
cours de ces enquêtes des conjectures probables concernant la nature et
la
constitution de l’esprit humain ». (Les lois de la pensée, Vrin,
Paris,
1992, p. 21 )
L’analogie que propose Boole entre les
propositions logiques
et leurs « équivalents » algébriques ouvre la voie à une
résolution
algorithmique des syllogismes. C’est un moment important dans
l’évolution de la
pensée. La possibilité de négliger le concept pour s’en tenir à des
opérations et
d’obtenir un résultat se fait jour. On obtient mécaniquement (de
manière
séquentielle et nécessaire) le résultat par le maniement de lettres et
d’opérateurs. Ce qui ouvre la voie à la mécanisation concrète.
Un de ses compatriotes, William Stanley Jevons
(1835-1882)
va plus loin. Jevons, est économiste. Séduit par les idées de Boole, il
a écrit
un manuel de logique booléenne et a poursuivi le projet booléen de
promouvoir
le calcul algébrique des propositions logiques. Mais il va plus loin,
reliant
le projet logique à celui de la machine à calculer, dans un article de
1870
« Réalisation mécanique de l’inférence logique », il présente
les
principes et les plans sommaires d’une machine qui permettrait de
mécaniser la
logique booléenne. Cette machine ressemble étrangement à un piano, d’où
son
surnom de piano logique.
Esprit humain, raisonnement, logique, calcul et
machine,
sont étroitement liés à partir de la fin du XIXe siècle.
Le rêve philosophique se poursuit en 1936. Turing
partant
d’une question mathématique débattue depuis Hilbert, celle de la
calculabilité
d’un nombre, passe pour traiter ce problème par l’intermédiaire d’une
machine
formelle (une procédure algorithmique). Son apport à la calculabilité
et à la
décidabilité est passé en arrière-plan, alors que sa
« machine » est devenue
l’une des pierres fondatrices de notre modernité.
Sa machine n’est pas concrète, c’est une procédure
formelle
reproduisant la manière humaine de calculer. La machine imaginée a des
capacités de lecture, écriture, mémorisation, effacement de symboles,
déplacements successifs, faits en se référant à des tables de calcul
préexistantes. Le modèle des séquences est toujours le même, il peut
donc être
répété autant de fois que nécessaire. Ces séquences sont commandées
par les
instructions successives du programme de la machine.
Le calcul se réalise parce que la programmation de
la
machine, sa table des états internes, est identique dans sa forme à
la procédure que
l’on suit pour calculer. La capacité de
la machine est plus large que toutes celles des machines précédentes,
car elle
peut imiter tout type de calcul. Le rêve d’un calculateur automatique
et
universel avance d’un grand pas.
Turing fait le lien de la machine et la pensée 14
ans après
son article princeps, alors que la donne technique a changé, puisque les premiers
calculateurs électroniques ont été construits. Dans un nouvel article
devenu classique
« Computing machinery and
Intelligence » (1950), Turing se
demande si une machine peut penser. Après une argutie sans
fondement pour
justifier de ne pas avoir à définir la pensée, il reprend la stratégie
qu’il
avait adopté pour concevoir ses machines, c’est-à-dire l’observation du
comportement et l’imitation. Il propose le « jeu de
l’imitation ». La
machine imiterait le comportement langagier d’un être humain et un juge
comparerait
le comportement écrit d’un humain à celui de la machine en posant des
questions. Turing conjecture que dans les cinquante années qui suivront
la
parution de l’article, les machines deviendront assez puissantes pour
tromper
le juge trois ou quatre fois sur dix. À ce moment, selon Turing, la
sagesse
populaire admettra l’idée que les machines peuvent penser. C’est
l’amorce du computationnisme.
Le projet de Boole se concrétisera grâce à
Shannon. Ce
dernier invente une méthode pour construire un circuit électrique de
telle
sorte qu’il reproduise la logique de Boole (1947). Il propose des
schémas
symboliques du calcul binaire de type booléen pouvant en même temps
être les
plans d’un circuit composé de relais à deux états (ouvert ou fermé). La
description étant la même pour les deux, Shannon en déduit que l’on
peut
comprendre le circuit (un réseau de relais et de commutateurs) comme un
ensemble de propositions logiques.
Ultérieurement, H.H. Aiken élaborera
un
circuit électronique réalisant une fonction logique. Ni Shannon ni
Aiken n’ont
contribué à l’évolution de la métaphore de la pensée comme calcul car,
comme
Babbage, ils se sont situés uniquement dans le domaine de l’ingénieur.
Toutefois le parallélisme parfait établi entre composant électrique et
opérateur logique, et donc leur quasi-équivalence, a manifestement
servi de
modèle à l’assimilation du cerveau et de l’ordinateur qui apparaîtra
peu
après.
Nous définissons le computationnisme comme le
courant de
recherche fondé sur le postulat selon lequel la cognition est
fondamentalement
un calcul qui peut être effectué par un dispositif matériel.
L'hypothèse
computationniste fut posée dans les années 1950 par Mc Culloch et
Pitts. Selon
ces auteurs, la cognition (ou la pensée) peut être ramenée à une
computation de
représentations symboliques et cela peut être fait aussi bien par le
cerveau
que par une machine.
Warren Sturgis Mc Culloch, philosophe et
neurologue, et
Walter Pitts, logicien et mathématicien, publièrent en 1943 « A Logical
Calculus of Immanent Ideas in Nervous Activity ». Fort de
la récente
découverte faite par Edgar Adrian en 1928, les neurones réagissent
selon la loi
du « tout ou rien », ils firent l’hypothèse que l’activité
nerveuse
correspondait à la logique de Boole. « À chaque réaction d’un
neurone
correspond une assertion d’une proposition élémentaire. » Mc
Culloch, et
Pitts inventèrent une notation fondée
sur le calcul booléen pour illustrer l’organisation des réseaux
neuronaux. Leur
intention mécaniste est évidente. En 1955, Mc Culloch précise sa
pensée :
« Les machines faites de la main de l’homme ne sont pas des
cerveaux, mais
les cerveaux sont une variété, très mal comprise, de machines
computationnelles »
(Mc Culloch, et W. Pitts, « Un
calcul logique des idées immanentes dans
l’activité nerveuse », in Sciences
cognitives : textes fondateurs
(1943-1950), Paris, PUF, 1995, p. 64).
Ceci aboutit à la « Nouvelle synthèse » proclamée vers 1945 par Stephen Pinker et Henry Plotkin. Pour ces auteurs, le calcul est enraciné dans le substrat biologique du cerveau humain et, qui plus est, de manière innée. Au même moment, Alan Nexell et Herbert Simon, lancent le dogme selon lequel l’intelligence, ou l’esprit, est un calcul symbolique de type logique. Suit « l’information processing paradigm » annonçant que tous les aspects cognitifs (perception, apprentissage, intelligence, langage) sont des opérations de traitement de l’information (signal) similaires à celles que l’on peut implémenter dans un ordinateur. Il s’agit de chercher « comment les phénomènes mentaux peuvent être matériellement réalisés », écrit Dan Sperber.
La phase suivante se déroule dans les années 1950 lorsque divers auteurs comme Herbert Simon, Noam Chomsky, Marvin Minsky et John McCarthy appuyèrent l'idée que la cognition pouvait être définie par le calcul symbolique, la computation de représentations symboliques. Que le rapport cognition-cerveau soit assimilable au fonctionnement d'un ordinateur devient une thèse reconnue. Le traitement cognitif par l'esprit/cerveau est une opération qui est effectuée sur des symboles de la même façon que le fait un ordinateur.
Proche de cette tendance on trouve " l'information processing paradigm" de Herbert Simon. Pour cet auteur, l’intelligence artificielle mime le raisonnement humain parce que, comme le cerveau, un ordinateur traite de l'information. L'information correspond à "des formes physiques ... qui peuvent se présenter comme des ... symboles » (H.Simon, 1969). (voir l'article sur La théorie de l'information).
La thèse ramène la pensée à un traitement syntaxique, un calcul opérant sur des représentations symboliques, qui correspondent elles-mêmes à des traces, des marques matérielles maniées par le cerveau ou indifféremment une machine électronique. On arrive à la thèse annoncée dans notre tire du "cerveau-machine". C’est le postulat du computationniste. La cognition est fondamentalement du calcul et peut être donc effectuée par un dispositif matériel. Il y a un parallélisme entre cognition et traitement matériel électronique (ou neurologique) puisque tout calcul peut être effectué par une machine. Il y a au cœur (et à l'origine) du computationnisme une thèse réductrice. Nous la résumerons ainsi : Au vu de la possible réification électronique d’un type de logique (l’algèbre de Boole), on suppose par analogie que l’esprit est en dernier ressort une logique de ce type implémentée dans le cerveau-machine de l’homme fonctionnant comme un ordinateur. Le rêve du philosophe et le rêve de l’ingénieur se sont emboutis l’un dans l’autre.
Tout un courant de la philosophie de l’esprit est
venu s’inscrire
dans la lignée computationniste. Le porte-parole en est Jerry Fodor.
Pour cet
auteur, toute théorie psychologique doit rendre compte des
représentations
mentales et des « attitudes propositionnelles » pour
expliquer le
comportement. C’est une perspective traditionnelle qui se
"computationise" lorsqu’il énonce que ces
aspects mentaux sont sous-tendus par des éléments syntaxiques manipulés par l’esprit-cerveau
comme le
ferait une machine.
En 1975, Jerry Fodor publie The Language of
Thought, livre dans lequel il défend la thèse d’un langage
inné de la
pensée. Autrement dit, selon Fodor, il existerait dès la naissance un
langage
analogue à celui d’une machine à calculer. Ce langage de base
permettrait,
d’une part l’apprentissage de la langue maternelle et, d’autre part,
assurerait
la mise en ordre logique de nos pensées propositionnelles. Ce serait un
langage
computationnel qui permet d’exécuter des opérations logiques simples analogues aux opérations de calculs booléens
d’une machine à calculer digitale.
Dan Sperber résume très bien la
généralisation computationniste : si l'on considère une opération
cognitive
complexe, " il s'agit de décomposer le processus en opérations
élémentaires et de ramener les représentations à des structures
formelles dont
la réalisation matérielle est concevable". (in : Introduction aux
sciences cognitives, Paris, Gallimard, 1992, p. 405). La
computation est
généralisée et étendue à la pensée ordinaire. Les croyances et
déductions
diverses seraient formalisables en une sorte de langage de la pensée. Ce rêve a nourri toute une génération de
chercheurs à partir de l’après-guerre jusqu’aux années 90.
On retrouve en 1989 le même projet exprimé par
John
Haugeland. « La pensée est une manipulation de symboles » et
« la science cognitive repose sur l’hypothèse … que tout
intelligence,
humaine ou non, est concrètement une manipulation de symboles quasi
linguistiques » (Haugeland J., L’esprit dans la machine, Paris,
Odile
Jacob, 1989). Haugeland affirme que les questions qui tracassent les
philosophes depuis plusieurs millénaires ont trouvé une réponse.
L’esprit est
un système formel car « la pensée et le calcul sont
identiques ».
« La pensée (l’intellect) est essentiellement une manipulation de
symboles
(c’est-à-dire d’idées) ».
Cette recherche de formalisation de l’esprit a
affecté les
sciences de l’homme. Pour Lévi-Strauss la « fonction
symbolique »
propre à l’esprit humain peut être décrite selon des formes logiques
élémentaires. Dans le livre sur la parenté, il propose une
formalisation
et un essai d’énoncé mathématique (fait par André Weil) concernant
le système de
parenté très complexe de la tribu Murngin (Nord de l’Australie). À la fin d’un article consacré à Wladimir
Propp, Claude Lévi-Strauss propose un tableau à double entrée,
définissant et
formalisant les différents types d’opérations supposées être à l’oeuvre
dans
les mythes. (Anthropologie structurale
II, Paris, Plon, 1973, p. 164,165). Il semblerait aussi que les
groupes
booléens s’appliquent aux mythes. Lévi-Strauss a cherché une structure
sous-jacente
aux
diverses conduites culturelles humaines, de façon à pouvoir les
expliquer. Cela
l’a conduit à formaliser cette structure en termes d’apparence
logico-mathématiques.
Cet excès d’extension se retrouve chez Lacan et
ses suiveurs
qui ont tenté d’imposer l’idée que l’inconscient affectif et
relationnel de la
psychanalyse serait lui aussi gouverné par une structure syntaxique. À
partir
de 1954, Lacan commence à
tout repenser au travers de la notion de « signifiant ». La
relation
de l’homme au symbolique devient « la relation de l’homme au
signifiant ». Lacan sépare le signifiant du signifié, faisant du
premier
un élément à caractère matériel, une « lettre », c’est à dire
« ce support matériel que le discours concret emprunte au
langage ».
La « suprématie du signifiant » le rend tout à fait distinct
du
signifié. Globalement Lacan en vient à répudier le sens. Le langage est
« dénué de signification », écrit-il dans Réel, symbolique,
imaginaire (1953). Ainsi, ce qui opère en l’homme, c’est-à-dire
l’inconscient,
est ramené au langage, lui-même théorisé comme une structure assemblant
des
signifiants, une pure syntaxe. D’où la formule célèbre
« l’inconscient est
structuré comme un langage » et celle moins connue du
« symptôme
structuré comme un langage ». Il s’agit de ramener le psychisme à
un
fondement élémentaire et matériel (les signifiants) lié par une
structure syntaxique.
(voir Juignet P., Histoire idées
psychanalytiques, Grenoble, P.U.G., 2006).
On voit l’inconscient se résumer à un ensemble de
signifiants, de lettres, par exemple « pôor (d)je-li » dans
le cas de
Philippe, l’homme du rêve à la licorne décrit par Serge Leclaire.
« Le pas
suivant de l’analyse… nous fait passer irréversiblement en cette zone
matricielle de la vie psychique où la signification se résorbe pour un
instant
dans une formule littérale … » (Leclaire S., Psychanalyser, Paris,
Seuil,1968, p.112). C’est un « modèle irréductible, dépourvu de
sens », qui apparaît comme « un nœud de l’inconscient »
(p.113).
Le computationnisme cherchait à logiciser la pensée, ici la tendance
est de
syntaxiser l’inconscient.
Deux types de recherches se sont poursuivies
simultanément,
celles à visée pratique des ingénieurs qui ont perfectionné les machines
à
calculer et celles à visée théorique des philosophes qui ont recherché le
ressort
intime de la pensée. La synchronicité des deux, l’une mettant
au point
des machines calculantes et l’autre montrant que l’esprit calcule, a
irrésistiblement formé l’analogie du cerveau avec une machine
calculante.
Mais est-ce une idée valide formellement, empiriquement justifiée
et enfin
philosophiquement acceptable ?
Si l’on formalise un peu la formation de
l’analogie cerveau-machine (ligne 2), elle passe
par une série d’équivalences, allant de la pensée au calcul (ligne 1). Nous les
notons par les signes == qui signifient "être analogue", ou "être
équivalent".
| 1/ PENSÉE == Langage
== Logique == Syntaxe == CALCUL est est produite par le effectué par la 2/ CERVEAU == MACHINE |
L’analogie se forme de la manière suivante :
le cerveau
produit la pensée, qui est du calcul ; le calcul est reproductible par des
machines et
donc le cerveau est comme les machines calculantes (computantes). Puis, de la comparaison,
on est
passé à l’affirmation vers le milieu du XXe siècle. Le cerveau humain a été considéré comme une
machine
computante selon la thèse dite de « Church-Turing » énoncée à
partir des
années 1950. Cette analogie peut s’exprimer sous forme d’un syllogisme.
La
machine calcule, or le cerveau calcule, donc le cerveau est une machine
computante. Ce syllogisme, évidemment, n’est pas concluant.
Comme cela avait déjà été le cas dans les siècles
précédents
pour le corps et les automates, on constate au XXe siècle un
retournement sur
l’homme de ses créations mécaniques au sujet du cerveau :
produisant un
artefact, l’ordinateur, on en est venu à considérer le cerveau comme
identique
à cet artéfact. Cette thèse n’est nullement anodine sur le plan
philosophique. C’est
une simplification chosifiante de l’homme, une volonté d’assimilation
de l’homme
à un mécanisme. Une telle thèse est sous-tendue
en
arrière plan par une option philosophique de type réductionniste
et matérialiste.
Le rêve de vérité du philosophe s’est transformé
en
science-fiction computationniste montrant un homme se métamorphosant en
machine
à calculer. Sur un écran géant d’imagerie par résonance magnétique on
voit
fonctionner les rouages digitaux de son « cervordinateur ».
En
parallèle, la pensée, constituée par une syntaxe logique, s’y inscrit
en une
myriade de symboles. Comme illustration de cette idéologie
computationniste nous reproduisons la couverture de La lettre du
psychiatre, vol VII, n°2, 2011. Le symptôme y est assimilé à une erreur
dans le programme exprimé en langage machine sur fond de circuits
électroniques.

Cette fiction n’a pas de
justification
scientifique car la pensée n'est pas un calcul, le cerveau n'est pas un
ordinateur et enfin la thèse réductionniste sous-jacente n'est pas
justifiée.
Si l’on prend comme référence Boole, cet auteur
croit avoir
découvert la façon dont fonctionne la pensée. Pour ma part je crois
plutôt
qu’il a créé une logique, un procédé de calcul. Il a effectué un gros
travail
de simplification, abstraction, synthèse, formalisation, qui aboutit à
créer
une nouvelle forme de logique. Nous avons indiqué les procédés
nécessaires pour
obtenir les expressions algébriques chez Boole afin de montrer le
mouvement de
conceptualisation complexe et ingénieux qui a permis d’aboutir à
une
syntaxe manipulatoire, un algorithme. Il met en jeu le rapport des
classes via
des opérations qui portent sur les critères de leurs éléments.
Autrement dit,
ce qui est donné pour être une découverte (de la nature de la pensée ou
de
l’esprit) est plutôt la création d’une nouvelle forme de logique.
Dans le computationnisme il y a une assimilation
de toute la
pensée à l’un de ses aspects très particulier, le calcul. La pensée dans sa complexité
et sa
multiplicité est rapportée à une computation. Le calcul
numérique tel que nous le connaissons aujourd'hui a été et est encore
une manipulation d'objets matériels selon des règles définies. Citons
Jean-Gabriel Ganascia à ce sujet "Qu'il se soit ensuite étendu à un
décompte mental, avec ou sans support matériel, ou à des programmes
informatiques exécutés automatiquement, sans présence humaine, le
calcul n'en procède pas moins d'une combinaison réglée de symboles qui
peuvent éventuellement être remplacés par des objets du monde matériel
comme des cailloux". ("Alan Turing, du calculable à l'indécidable", interstices.info, 2004). C'est une activité réglée que l'on peut a peine assimiler à la pensée conceptuelle.
Il est donc encore plus étonnant de prétendre y ramener la pensée en général, et par là négliger
les formes
multiples qu’elle peut prendre.
Il faut dire que l' unification des activités représentationnelles et cognitives dans la pensée est encouragée par la langue
qui propose des termes globalisants (pensée ou esprit) pour désigner des processus
divers. Il y a là un piège (langagier et culturel), sous forme d'une catégorie (l'esprit ou la pensée) abusivement unificatrice.
L’argument sous-jacent pour justifier cette généralisation
serait que,
en sa forme la plus basale, native, la pensée serait calcul. Ceci n’est certes pas
démontré. Ce
que l’on connaît des processus cognitifs ramenés à leur forme la plus
simple,
la plus élémentaire, ne se laisse pas énoncer dans une forme logique et
encore moins
dans une algèbre ou un calcul. Ce qui pourrait y être rapporté et s’en rapprocher le plus, ce sont les capacités
d’ordonnancement propres à l’espèce humaine, mais elles ne sont pas
logiques.
Nous ne critiquons pas l’idée de chercher une
structure sous-jacente à la diversité des phénomènes mentaux.
C’est dans l’esprit du logicisme et du structuralisme. Les deux
inconvénients
sont d’une part l’orientation logico-mécaniste de ces recherches et
d’autre
part l’extension à toute la pensée. Le rêve de trouver derrière
certaines
formes de pensée une structure n’est pas critiquable en soi. Ce qui
l’est,
c’est la généralisation abusive et sans distance de cet aspect et le
rabattement sur le logico-syntaxique en éliminant le sens (les aspects sémantiques et conceptuels).
En effet, autre erreur du computationnisme, le
rabattement du conceptuel sur le syntaxique. Selon nous, la pensée est
un mixte entre la
signification (signifié, sens, contenu sémantique, concept,
etc.) et
des
formes syntaxiques (signifiants linguistiques, symboles mathématiques,
schéma dessinés,
schèmes sonores, etc.), à quoi s’ajoute le lien à la
réalité
(dénotation, référent, vérité empirique, etc.). Si on isole les formes
syntaxiques et qu'on les fait fonctionner de manière autonome, on n’a
donc plus
affaire à la
pensée en tant que telle, mais à un aspect partiel, un de ses composants.
Les
machines calculantes fonctionnent selon des syntaxes réifiées. L’homme
peut
aussi le faire, mais dans ce cas il ne pense pas, il manipule
des
symboles, des marques ou des objets (comme lorsqu’il se sert de ses
doigts ou
d’un boulier).
Même dans le cas du calcul, il est erroné de
croire que
l’algorithme et la conceptualisation qui a permis d’y parvenir sont
équivalents. Pour aboutir à cet algorithme il a fallu une
conceptualisation
complexe qui en diffère et ne lui est pas réductible. Donnons comme
exemple de
cette différence le produit logique de Boole (l’addition des critères).
Il ne
donne pas l’addition des classes mais leur intersection. L’algorithme
de calcul
obtenu n’a pas grand-chose à voir avec le processus conceptuel qui a
permis de
l’obtenir.
Nous contestons le point de vue étroit impliqué
par la thèse
computationniste. Concernant les ordinateurs et leurs performances,
l’ensemble de
la situation n’est pas prise en compte et la succession réelle des
évènements est
négligée. La situation globale à considérer est la suivante : le
cerveau produit divers types de pensées. Ces types de pensées
permettent de construire une machine qui reproduit du calcul. Donc en
réalité, la
machine reproduit
quelque
chose qui existe déjà, le calcul. En admettant que l’on néglige le
premier aspect,
qui est
le contexte large, on ne peut négliger le second qui est le centre de
ce dont
on parle. Les ordinateurs reproduisent du calcul.
A partir de ce fonctionnement calculant on peut
leur faire effectuer différentes tâches dont certaines sont d'imiter
certains comportements humains. Dans ce cas, la machine produit ce pourquoi
elle a été programmée. Le
raisonnement béhavioriste de comparaison des produits factuels ne convient
pas. Si
la machine est conçue pour imiter certains comportements humains,
forcément
elle les imite (les reproduit). Si on s’en tient au résultat, il est
identique.
La différence tient à ce que le procédé de production n’est pas le
même.
Le cerveau produit des pensées qui guident des comportements. La machine est fabriquée selon un plan et des commandes qui lui font reproduire des comportements. Elle reproduit selon un programme commandant ce qu'elle doit faire. La reproduction est déterminée. Ceci avait été noté avec lucidité et bon-sens par Lady Lovelace, porte parole de Babbage : « La machine analytique n’a pas la prétention de donner naissance à quoi que ce soit. Elle peut effectuer tout ce que nous savons lui ordonner de faire ». Pour un ordinateur, c’est la même chose. Il effectue les tâches qu’on lui a ordonné de faire. Un ordinateur exécute les instructions qui lui sont fournies. Ce qu'il effectue résultent de séquences d'opérations entièrement déterminées par son programme.
Le critère d’identité
factuelle avancé pour
prétendre que
les ordinateurs pensent ne prouve rien, car il y a plusieurs manières
d’arriver
au même résultat. Imiter un comportement grâce à une série de commandes
électroniques, c'est différent de disposer de modes de pensées qui
aboutissent au même comportement. Si tous les chemins mènent à Rome, il
y a plusieurs manières d'y aller, et constater la présence à Rome n'est
pas suffisant pour laisser supposer un même cheminement.
L’assimilation de Mc Culloch et Pitt des portes
logiques
électroniques à des neurones cérébraux est abusive. Le seul argument en faveur de
cette
assimilation est le potentiel d’action qui parcourt les axones des
neurones.
Mais cela ne suffit pas à faire que le cerveau fonctionne de manière
digitale
(par signaux discrets) car les manières dont sont repris les potentiels
d’action sont très complexes et en particulier sont en parties
analogiques, car
ils passent par l’intermédiaire de synapses qui ont un fonctionnement à
variation continue.
Le fonctionnement de l’ordinateur classique se
fait en série
ce qui signifie un traitement successif des données. Il est certain que
le
cerveau ne fonctionne pas de cette manière. Enfin, dans un ordinateur,
les
opérations sont toutes programmées, elles ne s’effectuent pas
spontanément
(même si certaines sont déléguées à la machine). Le processus de
fonctionnement
dans un ordinateur est un processus de commande. À l’inverse le
neurophysiologique produit une grande part de son activité de manière
spontanée
par auto-organisation. La situation est inversée.
L’assimilation du cerveau à un ordinateur
classique est
erronée puisque rien ne correspond. Ces erreurs nous les attribuons au
paradigme scientifique classique massivement mécaniste (séquentiel
digitalisant), réducteur (analyse réduisant la complexité) et
réductionniste (lutte pour imposer un matérialisme borné) et enfin la toute puissance
scientiste (au tout déterminé de Laplace répond le tout calculable de
Hilbert).
Von Neumann après les avoir adoptées s’est vite
rendu compte
de la fausseté des thèses de McCulloch et Pitts. Il suggéra de
les inverser et de
chercher à perfectionner les machines logiques à partir des
observations
physiologiques. C’est ainsi qu’il a développé sa théorie générale des
automates, qui s’inspire de l’organisation des cellules vivantes et
formalise
la construction de machines complexes fiables à partir de machines plus
simples
et moins fiables.
Toute cette rhétorique d’assimilation du cerveau à
un
ordinateur classique n’a aucune justification scientifique. Elle
s’inscrit dans
un vaste courant idéologique matérialiste réductionniste cherchant à
mécaniser
l’homme et dans le cas qui nous occupe son cerveau et sa pensée.
La première des conséquences est la négation du
niveau
représentationnel chez l’homme. Il n’y a aucune représentation dans une
machine,
seulement des leviers mécaniques ou, pour les ordinateurs, des composants
électroniques parcourus par des impulsions électriques selon un ordre
défini.
Si le cerveau de l’homme est identique à un ordinateur, il n’y a aucune
raison
de supposer un niveau représentationnel. C’est évidemment là l’enjeu
majeur du
processus idéologique sous tendu par le matérialisme dur : amener
à penser
qu’il est inutile de supposer un niveau de complexité propre
à l’homme qui
dépasserait le niveau neurobiologique.
La deuxième conséquence est une négation de l’autonomie de la pensée. Si le représentationnel n’existe pas, la pensée n’a pas de domaine propre où elle existerait pour et par elle-même. Elle n’a pas d’autonomie, elle est hétéronome, c'est-à-dire qu'elle est déterminée par autre chose qu’elle-même (par le fonctionnement du cerveau-machine). Il s’ensuit une perte de la possibilité de choix selon un raisonnement.
Il existe des ordinateurs "inventifs". Par exemple, les
machines non triviales de von Foerster (qui fonctionnent selon un
déterminisme strict) ne sont pas prévisibles. La sortie actuelle dépend
de l'histoire du
système et des inputs précédents. Mais, cela ne résout pas le problème de
l'autonomie de la pensée, qui n'est pas une affaire de hasard.
Ce qui est en jeu est l'autonomie ou une
l'hétéronomie de la pensé : se détermine-t-elle par elle-même, ou est-elle
déterminée par autre chose qu'elle même ( son support neurosignalétique
).
L'autonomie de la pensée n’est pas une liberté de hasard, d’indétermination, ou
d’invention
ex-nihilo, mais une possibilité de choix selon un raisonnement appuyé
sur des
principes. Si cela existe et pour que cela existe, il
est nécessaire qu’il y ait un domaine autonome au sein duquel les idées
peuvent
jouer et interagir en tant qu’idées. La théorie du cerveau-machine manipulant la
pensée-calcul
implique une hétéronomie à la pensée qui devient un
produit
déterminé par son support (que celui-ci autorise du hasard ne change rien). Si c’était le cas, il faudrait en prendre
acte, mais
comme il est hautement improbable qu’il en soit ainsi, l’affirmation de
cette
thèse constitue une négation abusive de l’autonomie de la pensée
humaine.
L’assimilation de l’homme à une machine a des
conséquences
morales et sociales majeures. Si l’homme est une machine, fut-elle informatique, on peut en
disposer
comme on veut. Les machines étant des choses déterminées, il
n’y a
pas de droit des machines. On peut les conditionner, les rééduquer, les
programmer, les faire travailler, les utiliser. L’homme-machine est un
homme
chosifié, privé de sa spécificité humaine.
Deux rêves se sont mêlés, celui des ingénieurs et
celui des
philosophes pour former le cauchemar d’un homme-machine gouverné par un
« cervordinateur ». Même si l’intention computationniste est
scientifique, son résultat ne l’est pas. Il y a dans le
computationnisme un
excès inquiétant, une volonté réductrice et mécaniste sans fondement
rationnel.
C’est bien dommage, car l’idée de chercher la jonction entre la pensée
et son support
concret, amenée par les recherches de Leibniz à Turing, est la voie
royale pour
dépasser le dualisme.
Cette voie royale a bifurqué vers une impasse,
car elle est certes efficace
techniquement, mais représente une butée philosophique de par sa volonté mécaniste. Qu’elle
se délivre de son mauvais génie réductionniste, et la recherche
pourrait continuer
à chercher les clés de la pensée humaine de manière heuristique. C’est
une évolution
souhaitable de la science, évolution au-delà du paradigme classique
vers le
paradigme de la complexité.
L’homme et son cerveau ne sont pas des machines
de type mécanique ou informatique, mais des
systèmes biologiques hypercomplexes issus de l’évolution. Grâce à son
organisation le cerveau
humain
permet l’émergence du représentationnel, c'est-à-dire le passage d’un
fonctionnement neurosignalétique à un fonctionnement émergent de type représentatif
(voir L’émergence
représentationnelle).
Nous
utilisons ce concept nouveau de "représentationnel" pour déjouer le
piège créé par la catégorie de
"l'esprit-pensée" qui laisse supposer quelque chose d'unifié et de
substantiel. Si l’on
admet
cela, le rêve philosophique de mieux connaître la "pensée humaine" pourra
reprendre, devenant, plus modestement, celui de cerner la multiplicité des
processus cognitifs et représentationnels utilisés par l'homme.
Du côté des machines le rêve de l’ingénieur a été relancé grâce à l’orientation suggérée par Von Neumann. Un tournant s’est produit dans les années 1960, avec d’une part le connexionnisme qui a permis de concevoir des machines autonomes non linéaires et, d’autre part, l'évolution en intelligence artificielle vers l’auto-reprogrammation. De même, les recherches pour reproduire certains processus cognitifs particuliers (et non la pensée en général) ont ouvert des voies plus réalistes et moins idéologiques. Elles ont eu des succès notables, comme par exemple dans le domaine du langage.
Quant à savoir si un artefact de ce genre nouveau, que nous qualifierons d'auto-organisateur, pourra atteindre une organisation suffisamment complexe pour que l'on puisse supposer l'émergence en son sein d'un niveau représentationnel, il est bien difficile de dire où et quand cela se produira.
Cet article a été également publié dans :
http://www.ruedescartes.org/recherches-en-cours/interventions/le-cerveau-machine/
Il fait l'objet d'une conférence : Conférence à la Citée des sciences 2011.