Philo Sciences Philosophie des sciences

Le concept d'émergence

Patrick Juignet, Philosciences.com, 2010.

En philosophie des sciences le concept d'émergence est sujet à controverses. Il est employé dans diverses acceptions dont certaines sont floues. Surtout, il est dénoncé comme étant obscur et sans fondement par une partie de la communauté scientifique. C'est un concept intéressant et porteur d'avenir, mais embrouillé car utilisé dans des sens différents et à des occasions sans commune mesure les unes avec les autres. 



1/ L'origine du concept

L'origine du concept peut être ramenée à J.S. Mill qui, dans A system of logic (1862), considère que, pour le vivant, la juxtaposition et l'interaction des parties constitutives ne suffit pas à expliquer les propriétés constatées. A la suite de Mill des philosophes britanniques ont appelé cette caractéristique emergent. On peut citer à ce propos Georges Henri Lewes (Problem of Life and Mind, 1875), qui suggère que "Des entités émergentes peuvent être le résultat de l'action d'entités plus fondamentales et pourtant être parfaitement nouvelles ou irréductibles par rapport à ces dernières".  L'idée centrale de l'émergence est ainsi lancée. Il utilise le terme pour qualifier des systèmes et des processus incompréhensibles du point de vue mécanique. Comme exemple, il cite l'eau dont les propriétés « émergent » mais ne « résultent » pas de celles de l'hydrogène et de l'oxygène, éléments chimiques qui la composent.

Au début des années vingt, Samuel Alexander et Lloyd Morgan bâtirent une théorie connue sous le nom d'évolutionnisme émergent. Le monde se développerait à partir de ses éléments de base en faisant apparaître des configurations de plus en plus complexes. Lors de cette croissance et lorsque la complexité franchit certains seuils, des propriétés réellement nouvelles émergent et ce processus conduit à des niveaux d'organisation hiérarchiques successifs. Selon Alexander, quatre niveaux principaux sont à distinguer dans l'évolution de l'univers : tout d'abord l'apparition de la matière à partir de l'espace-temps, puis l'émergence de la vie à partir des configurations complexes de la matière, puis celle de la conscience à partir des processus biologiques et enfin, l'émergence du divin à partir de la conscience.

D'une manière apparemment indépendante de la précédente, une théorie des niveaux d’intégration (Theory of integrative levels) a été proposée par les philosophes James K. Feibleman et Nicolaï Hartmann au milieu du XXe siècle et, presque simultanément (1942), par Werner Heisenberg. Cette vision du monde fut popularisée par Joseph Needham dans les années 60. En associant les idées d’Auguste Comte sur la classification des sciences et la theory of integrative levels, Joseph Needham proposa une nouvelle classification des connaissances scientifiques. Il créa le Classification Research Group dont le travail aboutit à une augmentation du nombre de niveaux et de connaissances scientifiques y afférant. Au même moment dans son Cours de philosophie positive (1842) Auguste Comte parle de divers ordres de phénomènes selon "leur degré de simplicité ... ou de généralité, d'où résulte leur dépendance successive , et , en conséquence la facilité plus ou moins grande de leur étude". Il établit deux grandes classe, celle des phénomènes des corps bruts et celle des phénomènes des corps organisés. "Ces derniers sont évidemment, en effet, plus compliqués et plus particuliers que les autres ; ils dépendent des précédents , qui au contraire, n'en dépendent nullement". (Cours, 2e leçon, in Œuvres choisies, Aubier, pp. 119-120). Conformément à son optique positiviste Comte parle de phénomène et de corps, et il note la plus grande complexité de certains due à lorganisation. 

En 1925, C.D. Broad, suivi en cela par un groupe de philosophes et biologistes britanniques,  utilisa le concept d'émergence pour sortir du débat sur le vitalisme. La thèse mécaniste prétendait que la vie et les phénomènes biologiques pouvaient être expliqués entièrement par les lois des seules éléments matériels. La thèse vitaliste postulait l'existence de certaines forces non matérielles comme "l'élan vital" ou "l'entéléchie" qui seraient présentes dans les organismes vivants. Broad s'accorde avec la théorie mécaniste sur le fait que les phénomènes de la vie proviennent uniquement d'entités matérielles, mais il suppose de plus que le comportement de certains ensembles de constituants ont des propriétés irréductibles. Ceci permet de conserver le matérialisme tout en reconnaissant que les lois de chacun des constituants d'un système biologique ne suffit pas à expliquer qu'il soit vivant. Selon Broad, une propriété émergente est entièrement due à la configuration adoptée par les constituants de niveau inférieur, mais elle n'y est pas réductible. Il serait impossible, même avec une connaissance complète et des capacités de calcul infinies, de prédire cette propriété à partir de celles des des constituants du niveau inférieur. Ce qui émerge est donc à la fois dû au niveau inférieur et nouveau par rapport à celui-ci.

Dans les mêmes années une réflexion sur le réductionnisme en physique mobilisant Franz Exner, Erwin Schrödinger et le mathématicien Émile Borel. En effet l'apparition de la mécanique quantique et de la thermodynamique statistique pose vis-à-vis de la mécanique classique la question de savoir si les lois sont dérivables les unes des autres. Or ce ne semble pas être possible. Il s'ensuit que les lois classiques et thermodynamiques pourraient être émergentes.   

Il faut aussi citer Karl Ludwig von Bertalanffy, biologiste à Vienne qui fut l'inventeur dans les années 1940 de la Théorie générale des systèmes, et qui fit de l'« émergence » un cheval de bataille. Selon lui, l'une des caractéristiques propres à un système est son organisation spécifique. Pour étudier ce dernier, l'analyse des niveaux d'intégration inférieurs est nécessaire mais insuffisante à elle seule.

A Los Alamos après 1950 dans le groupe de recherche constitué pour fabriquer une bombe atomique certains commencèrent à travailler sur les systèmes complexes, ce qui conduisit à parler d'émergence. Les premières simulations sur ordinateur permirent une sorte d'expérimentation à ce sujet. Ce courant a débuté par la théorie des automates autoreproducteurs de Von Neumann (1950). Il y eu ensuite le "jeu de la vie" de Convay qui est le début des automates cellulaires. Langton en proposera un autre en 1984. Ces recherches montrent que la complexité peut émerger de règles simples.

L'idée d'émergence est ensuite réévoquée par la cybernétique de seconde génération vers les années 60 avec Von Foerster,  Ashby, puis au Santa Fe institut dans les années 1990 avec Langton Chris Langton et la notion de "vie artificielle" et internationalement diffusée sous l'impulsion de Varela et Bourgine. Puis ce sera en biologie avec Henri Atlan.  Pour ces auteurs, une propriété émergente est issue d'une organisation ou d'un comportement global qui se forment spontanément par interaction d'une collection d'éléments. Cette propriété n'est pas réductible aux propriétés des éléments, elle vient uniquement de la globalité qui s'est construite.

Lars Onsager Chimiste et physicien à Baltimore fut Prix Nobel de chimie en 1968. Il  utilisa des techniques mathématiques pour décrire et expliquer l'apparition de nouvelles propriétés thermodynamiques lors des changements d'état de la matière solide. Phillip Anderson, physicien à Cambridge, quelques années avant d'obtenir le prix Nobel de physique (1977), popularisa le concept d'émergence en physique par la publication d'un article intitulé « More is Different ». Il y souligna les limites de la physique des particules pour expliquer ce qui se produit lorsque des atomes s'associent entre eux. C'est pourquoi la chimie serait devenue une science indépendante, et pas une simple branche de la physique. L'émergence est revenu sur la scène intellectuelle par un biais inattendu, celui de l'étude des systèmes complexes en physique.

Le concept de survenance ("supervenience") a été utilisé d'abord par Donald Davidson pour exprimer une forme de dépendance sans réduction. Davidson considérait que les propriétés mentales dépendent (surviennent sur) des propriétés physiques, sans pour autant pouvoir être déduites de ces propriétés physiques. Pour lui, l'idée de survenance implique qu'il ne peut y avoir deux événements en tous points identiques physiquement mais différents mentalement, ou qu'un état mental peut changer sans changement au niveau physique (Davidson, 1970). Richard Mervyn Hare (1984), philosophe à Oxford, utilise le terme « survenance » , dont l'usage est aujourd'hui largement répandu. Une propriété (biologique, par exemple) « survient » sur une autre (physique en l'occurrence), si des variations pour la première impliquent des différences dans la seconde, mais pas nécessairement l'inverse.

L'idée d'émergence a été reprise en 2005 par le physicien Robert Laughlin (Un univers différent, Fayard, Paris, 2005) qui soutient que les lois physiques résultent de comportement d'ensemble et son relativement indépendantes de celles des entités sous sous-jacentes.

Il ne s'agit que de quelques jalons car le cheminement des idées concernant l'émergence n'est pas encore bien élucidé. Depuis son apparition à la fin du XIXe siècle, il fait l'objet d'une guerre qui le rejette aux marges de la connaissance scientifique, mais il réapparait ponctuellement dans divers domaines scientifiques.

2/ La définition adoptée

Nous n'allons pas reprendre les doctrines existantes, ni les critiques les concernant, car cela serait trop long. On trouvera ce genre de travail dans les ouvrages de Kim cités en bibliographie. Nous allons plutôt proposer d'emblée une conception de l'émergence qui tout en s'en inspirant diffère des diverses conceptions citées ci-dessus. Cette définition se place dans le cadre d'une organisation du monde selon une complexité croissante. Dans ce cadre précis,  l'émergence désigne le processus de formation de nouveaux degrés d'organisation.

 2.1 La constitution successive de niveaux de complexité  dans le monde

L'émergence est une façon de désigner la formation d'entités complexes irréductibles. Pour parler d'émergence il faut que ces entités soient constitutives du monde et non de simples formes observables transitoires et qu'elles se différencient de leurs constituants élémentaires par des propriétés spécifiques. Les faits rapportés à ces entités complexes n'existent pas grâce aux éléments constituants, mais grâce à l'ensemble émergeant. 

Une entité émergente peut être de nature physique, chimique, électronique, ou autre, il importe seulement qu'elle soit un composite de divers éléments qui sont liés de manière intégrative entre eux. Par exemple en biologie les tissus par rapport aux cellules qui les composent sont des entités émergentes. On considère que l'entité amène des propriétés nouvelles qui n'existeraient pas sans elle. Inversement, si on dissocie l'entité en ses éléments constitutifs les propriétés disparaissent.

Considérer des entités composées c'est entrer dans une ontologie de l'organisation. D'une manière générale on considère que toutes les entités du même degré de complexité forment un niveau d'organisation. Par exemple le niveau moléculaire par rapport au niveau atomique. Le concept d'émergence désigne la formation du niveau considéré, on dit qu'il émerge du niveau précédent.

Si l'on admet ce principe général d'émergence, la question se pose, pour chaque niveau de complexification, de savoir s'il est nécessaire.  En effet, le but de la connaissance est de trouver le nombre de niveaux utiles pour comprendre le monde, c'est à dire de ne pas en supposer de superflus ni d'en éliminer arbitrairement qui seraient utiles.

2.2 Le regroupement de différents niveaux en régions homogènes

Il est possible de regrouper plusieurs niveaux proches de même type. Dans ce cadre, l’émergence désigne la naissance d’un vaste mode d’organisation. C'est ce qui a été nommé "niveau d'intégration" (voir ce terme) mais cette terminologie n'est pas bien adaptée. Nous préférons parler de "domaines" ou de  "régions nomologiques" comme Heisenberg. Une ou plusieurs complexifications organisationnelles font qu'un domaine homogène de grande ampleur apparaît (émerge).

Une vaste région ontologique du monde émerge, c'est-à-dire se constitue et se différencie des autres. Une telle émergence régionale se produit à un moment de l’histoire dans une partie du monde. Le large mode d’organisation qui a « émergé » est présent localement pour une durée donnée. Il peut évoluer ou disparaître. Par exemple l'émergence du vivant.

La délimitation entre deux régions est floue et relativement arbitraire car le passage se fait par des différenciations faibles. Il n'y a pas de limite exacte. La désignation d'une frontière vient en partie de la répartition entre domaines scientifiques qui comporte une part d'arbitraire. Cependant au cœur de la région la différence est bien affirmée. Dans ce cas, le terme d'émergence a le sens général de constitution du domaine de complexité organisationnelle supérieure.

2.3 L'organisation propre à chaque niveau n'est pas réductible

Pour comprendre le concept d'émergence, il faut remplacer la notion ontologique de substance par celle d'organisation. Cela étant, l'émergence est le concept par lequel on explique le passage d'un type d'organisation à un autre, de complexité supérieure. Nous dirons qu'un niveau d'organisation quelconque émerge du niveau immédiatement adjacent. L'émergence est une façon de désigner et concevoir le rapport entre les deux.

L'émergence se définit donc par rapport à l'idée d'une organisation du monde selon des degrés de complexité croissante, succession qui ne peut être réduite à ses degrés élémentaires. En effet, si un niveau était réductible au précédent, il n'y aurait pas lieu de parler d'émergence, terme qui sert à désigner l'apparition d'une forme d'existence différente. Le concept d'émergence inclut une affirmation ontologique selon laquelle les degrés supérieurs d'organisation ne peuvent pas se résorber dans les degrés inférieurs.

Le concept d'émergence est actuellement insuffisamment élaboré, ce qui tient à deux facteurs : 1/ l'émergence est incompatible avec la vision scientifique traditionnelle qui est réductionniste.2/ il existe dans certains cas des gouffres explicatifs en ce qui concerne les processus d'émergence.

3/ Les concepts  associés

  Nous allons voir les différents concepts liés à celui d'émergence qui le définissent conjointement. Ils forment un ensemble cohérent qui décrit le monde d'une manière  qui est notablement différente de celle de la science classique.

3.1 De l'organisation dans le monde

Par organisation on désigne l'existence d'une liaison entre des éléments quels qu'ils soient à condition que ce lien prenne une forme définie et relativement stable.  L'étude des organisations concerne les effets de cette liaison. Cela implique de considérer des entités composites sans chercher à les dissocier. Considérer des ensembles entre dans la vision du monde que l'on nomme "holistique". Voyons ce que cela veut dire.

Plutôt que reprendre la définition scolastique (le tout est plus que la somme des parties), nous préférons dire que selon le holisme, les ensembles constitués ont une existence autonome véritable, ce qui se traduit par le fait qu'ils ont des propriétés spécifiques et irréductibles. Corrélativement, les faits rapportés à ces entités complexes ne peuvent être expliqués à partir des règles et modes d'explications de leurs composants. La détermination des faits envisagés ne vient pas des éléments constituants, mais de l'ensemble organisé qu'ils composent.

Du point de vue épistémologique cela signifie que ce que nous saisissons par une vision synthétique a autant d'existence que ce que nous saisissons par une vision analytique. Les deux approches sont, sur le plan scientifique également valides. L'entité organisée n'est pas une illusion qui se dissipera sous les effets de l'analyse (ce qui est le credo réductionniste). Elle n'est pas non plus une apparence due à une vision macroscopique ou à une approche ensembliste.

Dans la perspective holistique l'organisation créée de nouvelles entités possédant des propriétés qui n'existent que par la liaison/intégration des éléments entre eux (et non par la somme des propriétés des constituants pris indépendamment ou agrégés en vrac). Par exemple les propriétés chimiques des molécules sont créées par la liaison des atomes entre eux et l'organisation qu'elle produit (et non par la somme des propriétés des atomes pris séparément).

On théorise ces organisations au travers des concepts de système ou de structure et fonction et aussi, évidemment, de tous les concepts propres à chaque science.

Un monde continu

La vision émergentiste considère que les grandes régions du monde sont irréductibles les uns aux autres, car ils ont une autonomie ontologique, un mode d'être de même valeur les unes et les autres. Cela a une conséquence épistémologique : les théories concernant les niveaux inférieurs ne peuvent expliquer par dérivation celles des niveaux complexes. Les lois régissant les configurations complexes biologiques par exemple ne sont pas de réductibles aux lois de la physique standard.

Nous soutenons l'idée que le monde est continu et intégré. Nous pensons qu’il y a bien, par émergence, formation d'une hiérarchie de niveaux d'organisation, mais que l'ensemble ne forme pas un monde stratifié. Il s'agit plutôt d'une imbrication, car les niveaux ne doivent pas être considérés comme disjoints et empilés, mais comme internes les uns aux autres et interactifs entre eux. De plus la complexification organisationnelle est progressive, si bien que la séparation en niveau est une distinction relativement arbitraire.

Cette imbrication est cumulative dans certaines parties du monde, c'est-à-dire que si le niveau physique, le plus simple, est présent partout, sous certaines conditions se forme le niveau chimique puis le niveau biologique. Les trois étant présents, ils ne sont pas superposés, mais intimement imbriqués. Il s'ensuit que les lois physiques ne sont pas remplacées par des lois biologiques ou autres. Elles continuent de s'appliquer à l'identique mais d'autres viennent se surajouter. Au vu des connaissances actuelles, on peut penser que les modes d'organisation les plus évolués sont dépendants des moins évolués, mais qu'ils ont aussi une autonomie

3.2 Régions ou niveaux d'intégration

On peut concevoir que les entités de même type forme un "niveau d'intégration" selon le terme popularisé par Joseph Needham dans les années 60. Ces niveaux sont considérés comme constituant des parties identifiables du monde (voir niveaux d'organisation/intégration), par exemple les niveaux physique, chimique et biologique.

On peut aussi  parler de "régions nomologiques", comme a pu le faire Heisenberg, car ces "niveaux" comportent eux-mêmes de nombreux niveaux. Une telle régionalisation très vaste regroupe nécessairement plusieurs niveaux d'organisation contigus. Considérer une région c'est regrouper entre elles les entités ayant certaines caractéristiques communes et interagissant entre elles. Cela se traduit par des faits d'un type particulier, étudiables par une méthode appropriée. Il s'agit de régions nomologiques et ontologiques, et évidemment pas de régions géographiques.

Au sein de chaque région, il existe une complétude nomologique : les phénomènes propres à cette région sont entièrement expliqués par les mêmes types de lois. On distingue généralement les régions du monde suivantes : physique, chimique, biologique, représentationnelle et sociale. Dans cette acception, chaque région se construit sur celles qui la précèdent (perspective méréologique), mais chacune a des propriétés nouvelles et spécifiques (perspective émergentiste) qui n’existent pas dans les régions de complexité inférieure.

Le moment de distinction d'une région différenciée est relativement arbitraire. On peut illustrer cette progressivité par les dessins de Escher dans lequel un motif se transforme progressivement en un autre (par exemple des poissons deviennent des oiseaux). Si on regarde en haut et en bas du dessin la différence est évidente et totale, si on regarde au milieux, la différenciation est si progressive qu'il est impossible de dire à quel moment elle se produit. On est dans ce cas avec les régions ; c'est une façon de voir le monde qui par lui-même est continu.

Les relations entre régions ne sont pas formulables facilement, car il y a à la fois une intersection  une inclusion et une disjonction. Les éléments constituants pour certains sont différents et pour certains sont identiques. Les effets sont inclusifs ainsi, au sein du domaine biologique les effets physiques sont actifs. Les caractéristiques structurales sont  différentes c'est ce qui différencie les régions entre elles. L'image que l'on peut en donner n'est pas celle de strates, si bien que le terme de "niveau" s'avère  inadéquate, car il sous-entend une  représentation en couche.

Il est sous-entendu une thèse de non-réduction épistémologique. Les connaissances des régions complexes ne peuvent être remplacées par celles des degrés inférieurs (par exemple la biologie ne peut être remplacée par la physique). Chaque région a une existence propre et chaque science à une légitimité équivalente aux autres.

3.3 Une filiation et une limite espace-temps

Si on admet l'existence de niveaux d'organisation de complexité croissante l'émergence se définit comme le rapport existant entre eux. Supposons N niveaux d'organisation dans le monde. On admet que chaque niveau de complexité N+1 est constitué par les éléments du niveau N, lorsqu'ils s'organisent ensemble. Il faut que les ensembles constitués par cette organisation soient stables et qu'ils aient des propriétés propres (différentes de leurs composants de type N). Les entités du niveau N+1 sont construites à partir de celles du niveau de complexité inférieur.

Dire que le niveau N+1 émerge du niveau N signifie à la fois 1/ qu'il se constitue à partir du niveau N et 2/ qu'il a une existence propre et des propriétés différentes de N. Il y a une filiation et une dépendance eu égard au niveau inférieur mais aussi une autonomie du niveau supérieur. Cela implique un moment d'émergence. Le niveau n+1 n'a pas toujours été là, puisqu'il succède au niveau n qui le précède dans le temps. De plus l'émergence d'un niveau de complexité supérieur se faisant par auto-organisation, il faut certaines conditions pour que cela se produise. Si ces conditions ne sont pas réunies elle n'a pas lieu. Cela implique  une limite d'existence, celle qui est tracée par les conditions nécessaires.

L'émergence d'un ensemble de niveaux d'organisation a une limite sur le plan temporel et spatial. Elle se produit à un moment de l’histoire du monde, dans une partie du monde. Le mode d’organisation, qui a émergé, n’est ni omniprésent, ni immuable, ni éternel. Il est présent dans une partie du monde pour une durée donnée. Il peut évoluer ou disparaître. Le vivant qui a émergé du biochimique n'existe pas partout et peut disparaitre. La complexification demande des conditions qui lui permettent d'exister. Elle a une certaine fragilité. Ce qui a émergé peut disparaître par simplification-décomposition vers les niveaux d'organisation inférieurs plus stables et plus résistants si les conditions changent fortement.

3.4 Une auto-organisation

L'organisation est spontanée sans agent externe. Les entités de niveau inférieur se groupent spontanément, de par leurs propres propriétés, en entités plus complexes. L'émergence se produit par auto-organisation. Elle ne suppose pas d'agent créateur, ni d'intervention mystérieuse, ni même d'agent organisateur qui contrôlerait le processus. Elle est spontanée. Le processus d'émergence ne suppose aucune force spéciale mal connue, ni même un quelconque agent. Il s'agit d'une auto-organisation que se fait spontanément à partir des composants déjà présents.

De plus, une organisation une fois constituée possède des propriétés auto-régulatrices et auto-constructrices. Les entités complexes se configurent et se maintiennent de par leurs propres actions. On ne suppose aucun agent extérieur. L'idée d'émergence n'implique aucune téléologie, mais une téléonomie interne. ll n'y a aucun mystère dans l'émergence, elle se fonde sur une ontologie de l'auto-organisation.

Cette auto-organisation n'est pas isolée du reste du monde ; elle demande pour se faire et se maintenir un apport d'énergie extérieure à elle-même. En cela, elle suit la seconde loi de la thermodynamique. Il se constitue des zones négentropique qui pour se maintenir prennent de l'énergie aux zones voisines.

Les entités ont une action sur les unités sous-jacentes dont elles sont formées (une rétroaction au niveau inférieur). C'est ce qui explique que des dynamiques vraiment nouvelles peuvent se créer. En effet, elles ne dépendent pas des constituants de plus bas niveau, puisqu'elles n'existent que par rétroaction des entités de haut niveau sur les précédents. La dynamique locale des entités N -1 fait apparaître une propriété globale au niveau N qui généralement rétroagit sur le local au niveau de complexité inférieur.

3.5 Une individuation

L'émergence est donc toujours et d'abord l'émergence d'une forme d'entité organisée. À partir d'éléments de degré n se constituent des entités de degré n+1 qui ont une organisation caractéristique et identifiable. L'affirmation centrale et indispensable consiste à dire que ces entités n+1 existent, qu'elles ne peuvent pas être éliminées ou négligées au profit d'entités de complexité inférieure. Une entité émerge si, tout en étant constituée d'éléments plus simples, elle a une existence autonome. On considère que les entités, quel que soit le niveau considéré, existent et ont une certaine individualité. Elles sont différentes de celles des niveaux voisins.

Pour affirmer qu'elles existent, il faut que ces entités soient identifiables et donc qu'elles aient une identité, une localisation, et qu'on puisse les différencier d'autres.  Elles ont toujours un certain degré de clôture, une limite au-delà de laquelle les propriétés ne se manifestent plus. En effet, les processus par lesquels elles se maintiennent identiques et se différencient d'un autre type d'entité organisée ont une limite d'action.

On constate une stabilité des entités organisées ce qui se comprend aisément d’un point de vue sélectif : seules les organisations stables se maintiennent, les autres disparaissent.

3.6 Pas d'élément dernier quel qu'il soit

Dans une ontologie organisationnelle on ne cherche pas d'élément dernier et insécable, d'atome au sens étymologique d'insécable. Chaque niveau ayant autant d'importance l'un que l'autre, la recherche d'un élément fondamental n'est pas au premier plan. De plus, à chaque niveau de complexité, l'élément le plus petit est généralement encore une entité organisée.  Adopter un paradigme fondé sur les idées d'organisation et d'émergence c'est renoncer au paradigme atomiste (ou démocritéen) d'une science réductionniste tournée vers la recherche des éléments derniers régit par quelques lois fondamentales.

L'argument selon lequel en l'absence d'élément dernier on serait amené à un régression à l'infini est erroné pour deux raisons. D'abord il existe une autonomie partielle à chaque niveau qui permet de s'y arrêter légitimement.  Ensuite le niveau le plus simple est lui même organisé. Le postulat selon lequel il serait amorphe homogène et insécable est sans fondement.

Concernant le niveau le plus simple, qui est le niveau physique, il est actuellement impossible de dire s'il y a bien certains éléments ultimes, fondamentaux et derniers, non composés. Si on finissait par en trouver, cela n'empêcherait pas les entités complexes d'exister et n'impliquerait nullement que les lois fondamentales concernant ces éléments ultimes permettent de déduire toutes celles des éléments complexes.

Inversement, on ne cherche pas non plus d'organisation globale ultime. La démarche synthétique s'arrête dès qu'elle a constitué un objet de recherche intéressant.  La recherche d'un Grand Tout est aussi infondée que celle de l'Ultime Atome, car elle dépasse la possibilité d'une recherche scientifique.

4/ Un exemple d'émergence : le vivant

Nous avons choisi la biologie comme exemple car c'est un domaine dans lequel l'émergence est la plus manifeste et la mieux reconnue (ou la moins méconnue).

4.1 Généralités sur le vivant

En 1944 le physicien Erwin Shroedinger a remarqué une propriété commune aux formes de vie qui est le maintient d'un déséquilibre. L'évolution spontanée du vivant ne va pas vers l'équilibre physique et l'indifférenciation, au contraire elle maintient des différences. On peut dire aussi que la vie est négentropique. L'entropie d'un organisme au lieu d'augmenter comme dans tout système physique, diminue ou se maintient stable. Si on compare l'évolution d'un ensemble physico-chimique quelconque et d'un organisme vivant le premier va vers l'indifférenciation et l'équilibre thermique, le second non.  Cela signe une différence. Le vivant présente une différence par rapport à l'inerte.  C'est le minimum pour parler d'émergence. Il faut qu'il y ait une différence par rapport à une autre région du monde, que se manifeste une autre forme d'existence dans le monde. 

Évolution et sélection ne sont pas absolument spécifique du vivant puisque tout composé dans le monde se forme et ne persiste que s'il est stable ; mais la manière de le faire pour le vivant est spéciale. Elle se fait par reproduction.  Si on regarde le processus à l'échelle du vivant et dans le temps on voit qu'il s'agit d'une production à l'identique, accompagnée de petites modifications, puis d'une sélection qui ne laisse subsister que certaines des modifications. C'est le rôle du génome de transmettre l'information génétique de manière fidèle,  mais en même temps de permettre des mutations qui adaptent la forme de vie. Il y a là à coup sûr une propriété absolument spécifique à la vie. Comme précédemment on a une différence  par rapport à une autre région du monde.

4.2 La formation des éléments constitutifs

Quelles sont les forces organisatrices qui permettent la fabrication des constituants du biologique ? Ce sont des forces du domaine physique. On connaît les liaisons dites "hydrogènes" (entre un atome d'hydrogène et un atome d'azote ou d'oxygène) et les liaisons électrostatiques entre groupements de polarité électrique opposées, et  l'interaction avec l'eau (les chaînes carbonées fuient l'eau les groupements oxygénés et azotés se lient à l'eau). Dès le départ on voit bien que le vivant se fait à partir de et à l'intérieur même du domaine physique.

Les molécules qui se constituent sont les acides nucléiques, les polysaccharides, les lipides, les protéines. Ce sont de grosses molécules constituées de dix à cinquante atomes. Première étape la constitution de ces molécules à partir ces molécules sont construites atome par atome, par une série de réactions chimiques presque classiques. La seule particularité est que le processus est guidé par des enzymes qui le rendent très efficace et le régulent selon les besoins.

Seconde étape, ces molécules vont se combiner entre elles pour former des macromolécules complexes de plusieurs milliers d'atomes. Ces molécules complexes n'existent pas en dehors du vivant. C'est en ce sens que nous parlons d'émergence : il existe des composants qui sont spécifiques à ce domaine et n'existent pas en dehors. Il offre des conditions particulières qui permettent cette performance . Si nous prenons un composant biologique quelconque, nous allons voir apparaître des propriétés  particulières étonnantes.

Commençons par les acides nucléiques. Ils sont composés d'un sucre (un pentose) d'un atome de phosphore et de cinq bases azotées. Ces dernières sont unicycliques (cytosine, thymine, uracile) ou bicycliques (adénine, guanine). L'ensemble se lie en pour former de très grosses macromolécules. Un brin d'ADN compte environ 75 milliards d'atomes alignés qui prennent la forme d'une hélice qui s'apparie ensuite avec sa complémentaire. L'appariement se fait de manière spécifique : l'adénine se lie avec la thymine et la guanine avec la cytosine par des liaisons hydrogènes.

Un brin d'ADN peut donc avoir 150 milliards d'atomes assemblés. On sent intuitivement que l'on ne peut rendre compte des propriétés de cette molécule en additionnant les propriétés physiques de 150 milliards d'atome. Devant un tel monstre, on quitte la physique et la chimie et même la chimie organique pour entrer dans la biochimie. Pour expliquer ses propriétés il faut tenir compte de l'ordre et de la forme dans l'espace des composants.  Il faut d'autres concepts et d'autres lois que celles de la physique ou de la chimie minérale. Mais l'affaire ne s'arrête pas là.

Ce qui compte dans l'ADN au sein d'une cellule vivante, ce ne sont pas ses propriétés chimiques, ni même biochimiques, c'est que les bases azotées soient disposées dans un certain ordre. Ainsi, par exemple, si se succèdent des molécules de guanine  puis adénine puis guanine, ce n'est pas la même chose que l'inverse ou qu'une autre combinaison.  On entre là dans un autre type de propriétés que les propriétés biochimiques. Que l'ADN ait des propriétés acides, qu'il occupe un volume hélicoïdal dans l'espace n'a aucune importance, ce qui compte ici c'est qu'il compose un code. Nous parlons ici d'émergence car un autre type de propriété apparaît, indépendante des propriétés des composants, celle de coder.

Regardons de plus près le processus de synthèse des protéines. L'ADN grâce à l'ARN polymérase produit un ARN de transfert. Celui-ci, en association avec une enzyme (aminoacyl-ARNt synthétase) se lie à un acide aminé. Un tel processus  a lieu pour chacun des vingt acides aminés. Puis les différents ARN liés à leurs acides aminés passent par les ribosomes qui assemblent les acides aminés en des protéines cet assemblage étant guidé par les ARN messagers.

Une vision dynamique est nécessaire pour comprendre ce qui se passe en biologie moléculaire.  Les constituants n'existent pas en eux-mêmes indéfiniment, ils sont sans cesse créés, dégradés et recréés. Ces constituants sont les éléments "natifs" de la région biologique.  Les éléments générateurs sont des composants chimiques (ions, sucres, acides aminés, etc.). Leur assemblage produit des totalités autonomes que sont les nucléotides, protéines, polysaccharides et lipides. Une fois autonomisés, ces ensembles devenus indépendants constituent les éléments les plus simples du niveau biologique. Il y a plusieurs familles, c'est-à-dire plusieurs types de "parents" et "d'enfants". Le nombre de systèmes biologiques et de degré de complexité est très grand. C'est en cela que nous parlons d'émergence : des éléments autonomes sont constitués et il vont interagir entre eux.

4.3 L'exemple des membranes

Les membranes des organistes et des cellules sont des composés phospholipidiques, grosses molécules, dont la connaissance nous vient de la biochimie. Les molécules phospholipidiques se regroupent ensemble par une auto-organisation qui est due à leurs possibilités de liaisons chimiques et forment des ensembles plans. Ceux-ci pour des raisons physiques (de polarité) se groupent par deux, formant ainsi une membrane. Les membranes  dans certaines circonstances se recourbent et se referment spontanément. Une nouvelle entité se forme, une "vésicule".

La vésicule a des caractères et propriétés totalement différentes de celles des molécules isolées et de plus interagit avec les autres vésicules pour former des entités de complexité supérieure. Dans ce cas on voit bien que les lois physiques ne sont pas remplacées par des lois biologiques ou autres. Elles continuent de s'appliquer à l'identique et à avoir de effets puisque c'est grâce à la polarité et aux forces électrostatiques que la membrane se forme. Mais une fois formée il faut ajouter une autre propriété mécanique celle de séparer dedans et dehors.

Dans une cellule moyenne qui comporte un noyau, des  mitochondries, du réticulum endoplasmique, des appareils de Golgi, on dénombre des centaines de compartiments. Ce compartimentage permet l'exécution de tâches diverses et antagonistes qui, sans cela, se contrarieraient les unes les autres. Limite, compartimentage complexe, sont des propriétés des membranes qui surviennent grâce aux forces électrostatiques et hydrophobiques agissant sur les phospholipides, mais elles n'existent que grâce à leur organisation en couche continues fermées.

La vésicule a une propriété que l'on peut définir comme "isoler un milieu extérieur d'un milieu intérieur". Cette propriété n'est pas contenu dans les molécules de lipides et les atomes de phosphore formant la vésicule, c'est quelque chose qui tient uniquement à l'organisation lorsqu'elle atteint un certain degré de complexité : association en grosses molécules,  puis en couche simple, puis en double couche, puis sphérisation de l'ensemble. C'est en ce sens que l'on parle d'émergence : une organisation de degré supérieur ayant des propriétés qui lui sont spécifiques.

4.4 Les limites du vivant

L'émergence du vivant se fait progressivement par réorganisations successives. Il faut le passage de molécules et processus chimiques à ceux de la chimie organique, puis à ceux de la biochimie, puis à la biochimie métabolique qui aboutit à l'édification des macromolécules constitutives du vivant. On ne change pas brusquement et radicalement de "niveau", car il y a une parenté et une continuité entre la biochimie métabolique, l'organite, la cellule, le tissus, l'organe, l'appareil et l'individu vivant. On entre dans un domaine différent de celui du physico chimique. Puis, au sein du biologique, il y a de nombreux processus de complexification. Le vivant a divers niveaux de complexité organisationnelle.

Ces domaines physico-chimique et biologique ne sont pas stratifiés ils sont enchassés. Les forces physiques (liaisons entre atomes) sont nécessaires aux propriétés chimiques (acide), biochimiques (double hélice) et biologiques (codage) mais chacune est différente et spécifique. C'est ce qui caractérise l'émergence. Par des auto-organisations successives du nouveau apparaît. Dans ce cas, se créée une possibilité de codage qui vient de l'ordre des constituants. Les mêmes molécules dans un autre ordre ont des propriétés chimiques identiques, mais des propriétés de codage différente.

L'émergence est le fruit d'une dynamique constructive.  La biochimie interne régulée par les commandes génétiques fournit des éléments nécessaires à la membrane, mais celle-ci permet que cette biochimie existe en lui donnant les conditions de possibilité en l'isolant de l'extérieur tout en permettant de tirer de l'énergie et des composants du milieu extérieur. Il y a une circularité dans  le maintien des deux. La réaction biochimique de niveau de complexité inférieur produit les éléments constitutifs de l'entité de niveau supérieur en même temps que celle-ci donne les conditions de possibilité du niveau inférieur. Ce que l'on nomme parfois une rétroaction du global sur le local.   

L'émergence du vivant à partir du physico-chimique se fait par construction de degrés d'organisations supplémentaires jusqu'à ce que les caractères particuliers de ce mode d'existence se manifestent nettement. La limite inférieure est floue. Il y a aussi une limite supérieure floue à partir de laquelle certaines propriétés disparaissent et d'autres apparaissent. Nous dirons que l'émergence suivante forme le domaine du représentationnel, bien que ceci ne soit pas communément admis (voir émergence du représentationnel).

5/ Discussion

5.1 L'émergence n'est pas un concept ensembliste

Il est possible sous certaines conditions de voir se former des ensembles possédant une certaine individualité. Considérer ces ensembles est justifié ou pas selon les cas.  Nous dirons dans ce cas qu'il s'agit d'une perception globalisante, ensembliste. Mais nous allons voir que dans ces cas l'entité considérée n'est pas forcément nouvelle et irréductible par rapport aux constituants. Elle n'est donc pas vraiment émergente selon notre définition.

L'exemple le plus ancien et le plus grossier de fausse émergence est donné par les constellations étoilées.  Ces formes vues dans le ciel ne correspondent à rien. Ce ne sont pas des entités et elles n'ont aucune propriété. Ce ne sont même pas des amas qui pourraient faire l'objet d'une approche globale. Dans ce cas il s'agit d'une forme visuelle permettant un repérage dans le ciel, mais rien de plus. C'est purement phénoménologico-descriptif et, derrière cette forme, il n'y a aucune entité individualisable.

Certains ensembles peuvent faire l'objet d'une approche globale en physique comme les gaz. La loi de Mariotte est une loi ensembliste qui s'applique à un très grand nombre de molécules de gaz prises toutes ensembles.  La réduction est possible au moins en théorie (même si le calcul est trop long). Le comportement de cet ensemble de molécule manifeste des propriétés qui découlent directement des propriétés des molécules. Dans ce cas, il est abusif de parler d'émergence. En effet, des ensembles ne sont pas des entités ayant une autonomie justifiant des lois proppres (non déductibles) et dans ce cas la régression réductionniste vers le plus simple est justifiée.

Un autre type de cas est celui des dunes de sable ou les vagues. La dune n'est pas un simple effet de notre perception, elle a une autonomie empirique. Une fois amorcée, elle rétroagit sur le mouvement du sable si bien qu'elle prend une forme particulière, puis interagit sur les autres dunes alentour. Peut-on parler d'émergence dans ce cas ? On est à la limite pour deux raisons. La dune a bien une forme particulière, ce n'est pas un agrégat de sable informe, mais son identité est faible. D'autre part, si la théorisation actuelle est ensembliste, il n'est pas absolument exclu qu'elle puisse être faite analytiquement.

Autre exemple d'ensemble macroscopique, la flamme. Une bougie éteinte ne s'enflamme pas spontanément Son état stable est d'être éteinte Si on l'allume avec une allumette elle ne s'éteint pas spontanément et continue à brûler. Il se forme un complexe macroscopique auto organisé qui entretient la combustion. Une flamme n'est pas pour nous une entité émergente elle n'est pas constituante d'une forme d'existence stable du monde. C'est seulement un ensemble macroscopique repérable parce que momentanément stable.

Dans les deux derniers cas, il y rétroaction du macroscopique sur le microscopique. L'organisation macro produit les conditions nécessaires aux processus microscopiques qui eux même forment le l'ensemble macroscopique. C'est ce que l'on appelle parfois la clôture organisationnelle. Mais cela n'est pas suffisant pour parler d'émergence. La perception et l'approche théorique de certains ensembles stables ne ressortissent pas du concept d'émergence tel que nous le définissons et son emploi est, dans ce cas, abusif (ou dans une acception faible).

Les automates cellulaires sont fréquemment donnés pour illustrer l'émergence. C'est uniquement une perception ensembliste qui donne l'impression d'une entité nouvelle, mais celle-ci peut être entièrement expliquée  par  les règles  régissant les éléments constitutifs. Il n'y a pas de nouvelle loi qui serait propre à l'entité et l'entité globale nouvelle n'a pas d'action sur le monde, ni ne peut interagir avec des entités du même type. Il s'agit plutôt d'un exemple de théorisation ou modélisation.  Dans ce cas il y  apparition et répétition d'une forme originale à partir de règles simples (qui ne le laissaient pas suppose). On peut plutôt les voir comme des modèles formels d'émergence et non comme la réalisation d'une entité émergence .

Les machines non triviales de von Foerster (qui fonctionnent selon un déterminisme strict) ne sont pourtant pas prévisibles. La sortie actuelle dépend de l'histoire du système et des inputs précédents. Il y a la possibilité d'une nouveauté mais rien d'émergeant au sens de constitutif.

5.2 Emergence n'est pas survenance

Pour le philosophe américain Jaegwon Kim, l’émergentisme est une conception d’après laquelle le " monde naturel s’organise selon une hiérarchie ascendante de niveaux, du plus bas au plus élevé, du plus simple au plus complexe". En ce qui concerne la forme faible de l’émergentisme, les niveaux d’organisation sont hiérarchisés et procèdent les uns des autres. C’est le principe qu'il nomme « méréologique », selon lequel tout objet d’un niveau donné est composé par des entités du niveau adjacent inférieur (et ainsi de suite jusqu’au dernier).

On doit à Donald Davidson (1970) la paternité du concept de survenance. Il a été forgé pour ménager l'esprit dans un contexte matérialiste. Un aspect du monde survient sur un autre, s’il ne peut y avoir de changement du premier sans changement du second. Le premier dépend directement du second sur lequel il survient, sans pour autant devoir y être dissout.

Ce réductionnisme modéré prend une forme non éliminativiste : les connaissances des niveaux complexes n’ont pas à être éliminées au profit des précédentes, mais elles en sont potentiellement dérivables. Par contre, ils n'ont pas  d'autonomie ontologique. C'est la doctrine nommée "physicalisme non réductionniste". Cette position essaie de sauvegarder le caractère causal et explicatif des propriétés mentales, tout en reconnaissant leur dépendance par rapport au niveau physique. L'enjeu est de maintenir une autonomie à l'esprit sans admettre pour autant le dualisme. (voir le dilemme de la philosophie de l'esprit)

Pour Kim, le physicalisme non-réductionniste combine deux idées incompatibles : premièrement l'idée que le mental est ontologiquement dépendant du physique, et deuxièmement, l'idée que le mental a une causalité propre, avec la capacité d'influencer le physique qui soutient son existence. Pour Kim l'affirmation du physicalisme rend le mental causalement inefficace : les causes mentales deviennent des épiphénomènes. Les deux options qui sont exclusives : d'un côté, le dualisme ontologique (non-réductionnisme) avec l'abandon du physicalisme, et de l'autre, le réductionnisme, avec l'abandon de l'existence du mental. Les deux options sont mutuellement exclusives : le dualisme et le réductionnisme. Vis-à-vis de ce dilemme, Kim, nous semble-t-il, a raison, car si l'on part de telles prémisses on ne peut aboutir qu'à la conclusion qu'il défend.

Mais rien n'oblige à tenter de résoudre un dilemme né de la confrontation de deux doctrines aussi problématiques l'une que l'autre. Selon nous, la solution est d'abandonner ce type de problème qui repose sur des a priori sans fondement.

5.4 L'opposition entre émergentisme et réductionnisme

L'émergentisme est une interprétation "pluraliste" du monde. Que le monde soit un et continu et que tout aspect du monde ait sa détermination dans le monde est de bon sens, mais affirmer que le monde soit constitué d’une seule substance (matérielle) ou d’un seul état (physique) est abusif. Une telle attitude nie les possibilités de création et de diversification par complexification existant dans l'univers. Dans cette discussion il faut distinguer plusieurs aspects par rapport auquel la controverse ne se joue pas de la même manière.

Opposition ontologique et cosmologique 

L'émergence est un concept récusé par les réductionnistes, car pour eux le monde se ramène à une unique substance matérielle explicable en dernier ressort par la physique (ce qu'on nomme le physicalisme). Il est assez légitime de supposer une unité du monde. Cette unité, si on a un présupposé substantialiste, conduit logiquement au monisme et au réductionnisme. Le concept d'émergence, dans ces conditions, n'a pas sa place. 

C'est pourquoi, nous l'avons signalé dès le début, l'ontologie au sein de laquelle l'émergence à un sens est une ontologie de l'organisation et non une ontologie de la substance. Au sein du monde se crée spontanément de l'organisation et de la complexité. Les niveaux complexes existent tout autant que le niveau le plus simple. Ce ne sont pas des illusions ensemblistes. En renonçant à la vision substantialiste, l'unité du monde n'est pas mise en cause. L'unité du monde tient au fait que les modes organisationnels sont imbriqués les uns dans les autres. 

Opposition de méthode

Le réductionnisme est souvent lié à la méthode analytique. Toutefois, l'émergence n'est pas incompatible avec la méthode de décomposition analytique de la science classique. Elle suggère simplement qu'il faille lui associer des synthèses permettant de prendre en compte les entités complexes et les niveaux qu'elles constituent. Considérer la possibilité d'émergence n'implique aucune contradiction dans les méthodes mais de les utiliser conjointement. Le réductionnisme de méthode, qui cherche des éléments plus simples, ne présente aucun inconvénient.

On pourrait donner l'image d'un "ascenseur explicatif" qui est synthético-réducteur à volonté.  Le chercheur a le choix d'arrêter l'ascenseur au niveau qui lui convient. Rien n'oblige l'utilisateur à descendre jusqu'au dernier sous-sol, ou à monter au dernier étage. C'est l'objet d'étude qui devrait décider de l'étage pertinent. Le motif bon d'arrêt serait qu'il y ait des faits spécifiques qu'il est intéressant d'expliquer à ce niveau. Un autre serait qu'il y a des lois spécifiques que l'on ne saurait trouver autrement. Voyons ce problème.

La question des lois et explications

Selon le réductionnisme les lois et explications des niveaux supérieurs peuvent être remplacées par des lois physiques.  Les diverses sciences ne sont donc que des approches globalisantes dont les  explications sont des formulations modulo N (N étant le degré de complexité des explications physiques). 

Prenons l'exemple de la physique et la chimie. Selon certains auteurs , les explications fournies par la mécanique quantique quant aux liaisons chimiques ont rendu la thèse émergentiste peu probable concernant la chimie. Grâce à la puissance des ordinateurs, il parait possible de calculer les propriétés d'une molécule à partir de celles de ses atomes. Ceci est un démenti apporté à l'irréductibilité de la chimie à la physique. Les lois chimiques dues aux configurations adoptées par les atomes seraient réductibles aux lois de la physique atomique standard.

Regardons-y de près. Dans le cas de la chimie la configuration moléculaire utilise et modifie certaines configurations électroniques des atomes. Les orbitales électroniques engagées dans les liaisons interatomiques ne sont plus disponibles pour les liaisons externes entre les molécules. Celles qui restent disponibles subissent des modifications par rapport à celles d'un atome isolé. Autrement dit, liés par des liaisons covalentes les atomes engagés dans une molécule n'expriment que certaines de leurs propriétés, lorsque l'on considère la molécule entière. Que l'on puisse calculer les propriétés d'une molécule, n'empêche pas qu'elles soient propres à cette molécule et différentes de celles des atomes isolés et d'autres molécules. Cette différence vient de l'organisation qui se crée spontanément .

Il reste un argument de poids en faveur du réductionnisme. Même si elles sont spécifiques aux molécules, si ces lois sont  retrouvées à partir de la mécanique quantique, elles y sont réductibles. On dira que cela contrevient à l'irréductibilité épistémologique qui implique des lois non dérivables des lois physiques. Dans ce cas on aurait seulement des lois simplifiées par remplacement d'équations compliquées et de calculs énormes par des plus simples mais qui leurs sont équivalentes. Une simplification dans la théorie et rien de plus. Les lois chimiques seraient des lois modulo N des lois physiques.

En attendant confirmation ou infirmation , nous dirions pour notre part que l'émergence n'implique pas que les lois chimiques soient originales et étrangères aux lois physiques, mais seulement qu'elles sont l'expression de propriétés spécifiques aux molécules. Pour l'instant, l'exemple de dérivabilité plausible s'arrête à la chimie. Si l'on poursuit dans la complexité, il est impossible de déduire une fonction biologique à partir d'équation de la physique quantique. Citons à ce sujet Antoine Danchin : "la Biologie est venue apporter, ... une sorte de démenti à l'idée que la forme pourrait être seulement dérivée de l'assemblage des atomes selon leurs propriétés intrinsèques au sein des quatre catégories, matière, énergie, espace et temps. En bref, malgré toutes ses qualités, l'équation de Schrödinger, à elle seule, ne peut pas prédire, ni même dire la règle du code génétique." Il nous paraît donc plus raisonnable de supposer une compatibilité et une complémentarité des lois des différentes régions ontologiques du monde. Par émergence on n'entend pas l'apparition des lois radicalement différentes, mais de lois spécifiques au domaine considéré et compatibles avec celles des niveaux inférieurs en particulier les lois physiques.

Une alternative à cette guerre

L'émergentisme dans la mesure où il se définit contre le réductionnisme est parfois amené aux excès inverses. Il veut montrer une irréductibilité alors qu'il n'y a pas lieu. La réduction est un concept double qui a pour principe la recherche du simple, mais lui associe un corollaire excessif qui est d'éliminer le complexe. Si on le débarrasse de son excès éliminativiste, une position non conflictuelle se fait jour.

Regardons sur les trois plans théorique ontologique et de méthode les excès d'une opposition entre réductionnisme et émergentisme et l'alternative d'une association libérée de cette lutte.

Concernant la théorie, les lois et les modèles
Réductionnisme : toutes les lois sont entièrement reformulables en lois physique.
Opposition émergentiste : il y a des lois radicalement nouvelles, originales et irréductibles.
Hors conflit : il y des lois spécifiques qui sont compatibles avec les lois physiques.

Concernant les niveaux d'organisation  dans le monde
Réductionnisme : les niveaux supérieurs sont illusoires et seul existe le niveau physique.
Opposition émergentiste : les niveaux sont totalement indépendants.
Hors conflit : les niveaux émergent par filiations et s'interpénètrent.

Concernant la méthode
Réductionnisme : la seule bonne méthode est analytique.
Opposition émergentiste : la seule bonne  méthode est holistique et synthétique.
Hors conflit : les deux sont à utiliser à des degrés divers.

Concernant les faits
Réductionnisme : les faits compliqués sont inacceptables et à bannir de l'approche scientifique.
Opposition émergentiste : les faits sont toujours complexes
Hors conflit : le degré de simplification des faits dépend de l'objet d'étude


Selon nous il y a une compatibilité des lois entre elles et une imbrication des niveaux. Trois possibilités s'offrent. Dans certains cas les effets de l'organisation se font sentir seulement dans la sélection de certaines implications des lois physiques. Ceci n'empêche pas qu'il y ait des cas dans lesquels les propriétés spécifiques des entités considérées demandent à être exprimées selon des lois spécifiques, mais elles sont en grande partie dérivables des lois physiques. Et enfin dernier cas, il y a une compatibilité mais pas de dérivabilité, car les lois de l'entité étudiée sont propres au niveau considéré et dépendent entièrement de lui.

6/ Conclusion

En jouant sur les mots on pourrait dire que, depuis le XIXe siècle, le concept d'émergence ré-émerge régulièrement après avoir sombré dans le flot du réductionnisme triomphant. Son acceptation par la communauté savante est un enjeu épistémologique d'importance, car elle conduit à un changement de paradigme. Comme annoncé dans la première page de philosciences.com, notre travail philosophique tente d'accompagner ce changement de paradigme.

Le concept est encore insuffisamment élaboré. Il y a émergence chaque fois qu'un degré d'organisation de complexité supérieure apparaît. Leur nombre possible est grand et indéterminé à ce jour. Certaines émergences sont particulières, on pourrait dire décisives, car elles font apparaitre une vaste région du monde présentant des caractéristiques communes et pouvant être étudiée par une discipline unifiée ou potentiellement unifiable.  C'est le cas des niveaux physique, chimique, biologique, représentationnel et social.

L'émergence se fonde sur une ontologie de l'auto-organisation et l'adoption d'une méthodologie synthétique complémentairement à l'analyse. L'émergence renvoie à un monde qui n'est pas figé, un monde en évolution dans lequel de nouvelles formes d'existence peuvent apparaître.


Bibliographie : Collectif, Auto-organisation et émergence dans les sciences de la vie, Paris, Ousia, 1999.


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