Qualités premières et secondes
On
peut voir dans cette gravure une allégorie de homme allant voir, au
delà du
sensible où il est (Urbi), les qualités premières de l'univers
(Orbi). Pour
la science classique la réalité sensible, celle de tous les jours, est
illusoire. Elle doit être mise de côté pour
accéder à la vraie réalité, celle des qualités premières.
On trouve cette opposition entre qualités premières et secondes chez
Descartes et chez Locke. Le compliqué, le coloré, le sonore, est
remplacé par la simplicité d’un espace vide peuplé de masses se
déplaçant au gré des forces. C’est le monde de Newton et de la science
moderne en général. Ce monde Whitehead le décrit dans Science and the moderne
world comme
« de la matière qui se précipite sans fin et sans
signification ».
La science classique met de côté le une partie du monde jugée complexe
et confuse ; c’est celle de la vie ordinaire de l’homme. Ces choses qui
ne s’expliquent pas sont sans importance ou de simples apparences.
C’est le monde de la sensation trompeuse, du subjectif, de
l’épiphénoménal. On le laisse aux littéraires, aux philosophes, aux
artistes.
Or, la science change. Le paradigme de la complexité lui permet de
s'étendre vers cette partie du monde et de l'étudier sans l'appauvrir.
C'est comme si, rapporté à l'allégorie urbi et orbi, le nouveau socle
épistémique donnait l'occasion à notre bonhomme curieux de revenir vers
le monde ensoleillé, coloré, vivant, avec le moyen de le connaître.
Note : Pour ceux qui s'intéresseraient à l'origine de cette opposition qui vient de Descartes et Locke, voici quelques détails.
Pour Locke, la relation entre nos idées et les corps est conçue subtilement. A
partir d'une idée, nous pouvons être assurés qu'elle a une
cause externe à nous, mais nous ne savons rien de l'essence de
cette cause externe. En ce qui concerne le sensible et les qualités
secondes, nos idées s’accordent
avec la réalité des choses, car " elles sont en nous les effets des
pouvoirs
attachés aux choses extérieures, établis par l'auteur de notre être
pour
produire en nous telles ou telles sensations, ce sont en nous des idées
réelles
par où nous distinguons les qualités qui sont réellement dans les
choses mêmes". Essai sur l'entendement humain, II, XXX, §2. Pour les
qualités premières, qui sont des idées obtenues par abstraction, elles
ont bien un rapport avec les corps, car il
est impossible de penser un corps
sans qualité première. Les qualités premières sont, selon Locke, la
solidité, l'étendue, la figure, le mouvement, le repos, et le nombre.
Locke ne modifie donc pas le fond
épistémique du cartésianisme, il remplace le moyen de la connaissance
rationnaliste par l'empirisme : il n'y a pas « une nature
simple connue par elle-même » (Regulae, in Œuvres philosophiques T. I,
Alquié,
p145), mais le résultat d'un processus d'abstraction de données issue de
l'expérience.