Philo Sciences    Sciences de l'humain

L'existence de l'appareil  cognitivo-représentationnel

Patrick Juignet, Philosciences, 2011.


Dans l'Introduction nous avons indiqué ce que pouvait être le mode-appareil cognitivo-représentationnel (en abrégé M.A.C.R.). Nous allons voir maintenant quels sont les arguments permettant de supposer que cette entité existe et, plus précisément, qu'elle a une forme d'existence différenciée de celle du neurobiologique. En effet, selon le principe du rasoir d'Occam, il ne faut pas supposer plus d'entités qu'il n'est nécessaire. Nous devons donc avoir de bonnes raisons pour en ajouter une à celles communément admises. Pour défendre la pertinence de notre hypothèse, on peut ajouter, corollairement, qu'il ne faut pas supposer moins d'entités qu'il n'est nécessaire, car alors on réduit et abrase la réalité.


PLAN DE L'ARTICLE



1/ Poser le problème

1.1 Principe de la recherche

Les faits concernés par le problème sont diversement nommés pensée, cognition, intelligence, intentions, représentation, croyance, opinion, idée, etc. Si on admet qu'ils existent, ce qui est notre cas, il n'y a que deux solutions rationnelles pour les situer : soit on leur donne un caractère ontologique, soit on leur donne un caractère factuel.

Certains leur donnent une dimension ontologique qu'ils nomment l'esprit. Nous récusons cette attitude car nous considérons qu'ils ont un caractère factuel et qu'ils sont produits par l'homme. Si ces faits sont produits par des individus humains, il n'y a que deux possibilités concernant leur origine : soit ils sont générés directement par le fonctionnement neurofonctionnel, soit ils sont générés par le fonctionnement représentationnel (qui émerge du précédent). Tel est donc le problème auquel nous aboutissons, d'avoir à départager deux origines, d'ailleurs non exclusives.

Nous allons essayer de montrer que :

1/ Les faits considérés ont des aspects empiriques communs  et des caractéristiques très spécifiques.

 2/ Ils suivent des règles qui leur sont propres et donc ce qui les détermine est probablement différenciable.

3/ Il ne peuvent avoir une origine neurofonctionnelle et, dans la mesure où il n'ont que deux origines possibles, l'exclusion d'une genèse neurofonctionnelle est en faveur d'une genèse représentationnelle.

Si ces trois conditions sont réalisées, on pourra soutenir l'existence, au sein de l'individu humain, d'une entité identifiable, que nous appelons représentationnel. Si elles ne le sont pas, il faudra abandonner cette hypothèse.

Il faut noter que dans la mesure où les deux origines (neurofonctionnelle et représentationnelle) ne sont pas exclusives, la ligne de démarcation que nous allons tracer entre les deux n'est pas fixe et qu'elle est destinée à évoluer.

Nous allons tout d'abord chercher les traits empiriques communs aux conduites et aux productions symboliques et abstraites de l'homme qui constituent notre matériel empirique.

1.2 Pragmatique de la recherche

L'observation porte sur des actions effectuées par un individu humain identifiable. Cela veut dire que l’on prend en compte un individu présentant une autonomie et interagissant avec son environnement. Nous ne considérons pas cet individu isolément, mais en interaction avec l'environnement concret, relationnel et social. Surtout, nous le considérons en communication avec les autres humains.

Ces actes observables et descriptibles peuvent être répétés, chez le même individu et reproduits presque à l’identique d’un individu à l’autre. Nous ne considérons pas la situation solipsisme, d’un sujet isolé s’introspectant. Il y a toujours un degré de communication inter-humaine potentiel ou réalisé dans toutes les conduites considérées.

Ces conduites produisent des effets dans la réalité concrète et sociale. Le sens, d’une phrase ou d’une image, produit un effet chez celui qui l’entend : émotion, réflexion, projet de faire telle chose. Une conduite engendre d'autres conduites et attitudes dans l'entourage.

À partir de cette manière de procéder nous pouvons trouver des caractères empiriques communs à tous les faits concernés.

2/ Caractères empiriques

2.1 Catégorisation

Avant de caractériser les faits concernés, nous allons d'abord les décrire. Pour ce faire nous les regrouperons en catégories. Il s'agit d'actes de pensée, de symbolisation, de communication, etc.,  qui constituent des aspects massifs de la vie humaine, car ils concernent la vie quotidienne et la culture. Ce sont toujours et souvent simultanément des actes de représentation, aboutissant à des formes signifiantes plus ou moins abstraites et à des conduites finalisées.

La représentation
Nous désignons ainsi la capacité humaine à présenter quelque chose, soit mentalement, soit concrètement, de manière indépendante de la situation immédiate. Ce qui est présenté concerne des aspects concrets de l'environnement, mais, le plus souvent, c'est une construction imaginaire ou abstraite sui generis.
Par cette activité l'homme redouble le concret, s'approprie et transforme le monde. Il invente et crée des formes nouvelles pour lui-même et pour les autres hommes. La plupart des faits rentrent dans cette catégorie.
 
Les formes signifiantes 
La représentation passe par la formation de formes signifiantes perceptibles et transmissibles. Ces aspects sensibles codifiés (images, mots, musique) font naître une signification quelle qu'elle soit. Les formes signifiantes se composent d'un aspect formel-syntaxique qui leur donnent leurs caractéristiques concrètes (signifiant) et d'un aspect cognitivo-sémantique qui leur donne leurs caractéristiques abstraites (signification). Leur production exige la synthèse des deux et leur intégration demande une analyse qui abstrait le sens.
Ces formes utilisent un média qui peut être un média langagier (verbal, écrit) ou pictural (dessin, schéma, peinture) ou sonore (musique), ayant une fonction de substitution vis-à-vis d’une signification. La forme produite permet l’évocation et la transmission de cette signification.

Les conduites (finalisées)
Nous définirons les conduites comme des comportements finalisés c'est-à-dire ayant un but qui préexiste à la réalisation. Les actes sont coordonnés entre eux de façon à atteindre un but qui peut être défini. Ces conduites sont intelligibles pour les autres humains qui perçoivent leur finalité. Tous ces actes supposent un sens et une intention.

Les connaissances
La plupart de ces mouvements de représentation produisent des connaissances de divers types. Les conduites des connaissances et des raisonnements car une intention s’appuie toujours pour se réaliser sur un arrière plan cognitif. Ce contexte cognitif est souvent complexe et ramifié. La résolution d’un problème, quel que soit le domaine, fait appel à des connaissances diverses et une capacité de jugement, parfois à des raisonnements logiques.

2.2 Caractérisation de ces faits

Les aspects vus ci-dessus sont liés si bien que nous les réunirons sous la catégorie générale de conduites cognitives signifiantes. Quel sont les points communs à ces conduites cognitives signifiantes et représentationnelles ?

Elles constituent un néo-environnement
Ces formes constituent un néo-environnement qui est différent et distant de l'environnement concret, un néo-environnement symbolique/fictif distancié de la nécessité immédiate. L'ensemble forme un espace représentationnel, la nébuleuse culturelle, qui enveloppe l'homme de sa naissance à sa mort. Son contenu est variable au fil du temps historique, car les connaissances et les formes symboliques se transmettent évoluent, s’accroissent ou se perdent.

Elles tranchent avec les autres catégories de faits
D'évidence ces conduites ne sont pas du même type que les faits physiques comme la chute des corps ou les réactions chimiques. Pour ce qui est du biologique elles ne sont pas du même genre que les mouvements viscéraux, les réflexes, les comportements instinctifs.

Ce ne sont pas non plus des réactions à des indices, ni des comportements conditionnés devenues des automatismes. Ces conduites manifestent un décalage par rapport aux évènements qui les sollicitent. Ce décalage est temporel ( temps de compréhension, puis d’intégration, puis d’enchaînement, et enfin de réponse, le cas échéant). Ce décalage peut demander une heure ou plusieurs années. Il peut même y avoir des effets d’après coup assez lointains lorsque viennent s’ajouter d’autres informations qui n’étaient pas présentes au début.

Ce traitement lent et complexe peut engendrer une meilleure adaptation, mais aussi une désadaptation majeure aux contraintes du monde (les folies humaines). Ce peut être sur un mode rationnel et objectif ou sur un mode imaginaire et irrationnel. Il peut s'agir de scénarii parfaitement fantaisistes qui engendrent des conduites désadaptées. 

Dans le temps de l’évolution individuelle les faits de ce type apparaissent progressivement. Ils sont insignifiants à la naissance et se développe ensuite. Il y a une maturation, une sagesse acquise avec l'âge. Ils sont variable au fil du temps individuel.

Elles sont toujours médiatisés  par l'homme
Les aspects considérés sont produits par des individus humains. Ils ne surgissent pas d'eux même spontanément dans la nature. On ne trouve pas de forme signifiante dans les bois ou les champs.

La conséquence est qu'un tel fait ne peut agir directement sur un autre fait du même type. Il n'y a pas d'interaction possible entre les formes signifiantes sans passage par l'individu. Le livres ne se lisent pas entre eux, les images en se regardent pas elles mêmes. C'est une caractéristique sépcifique ces faits bien que présents dans la réalité n'interagissent pas entre eux. Pour avoir une action, une forme signifiante doit être réintégrés par les processus appropriés. On parle de média pour les moyens qui véhiculent l'information, mais le médiateur central constant et indispensable est l'être humain (et plus précisément le M.A.C.R. ).

Elles ont une autonomie
Ces conduites signifiantes lorsqu'elles on trait à la connaissance abstraites il est nécessaire de postuler qu'elles ont  d'autres déterminations que les contraintes de la réalité bio-physico-chimique. Pour que les théories que nous produisons aient une validité universelle et une vérité intrinsèque (logique établie par le raisonnement), il faut qu'elles soient autonomes, c'est à dire ne dépendent que d'elles-mêmes. La variation au gré des circonstances physiques ou biologiques ne permet pas la vérité. Si un changement dans la biochimie du cerveau occasionnait un changement dans les lois mathématiques, ça ne serait plus des lois mathématiques démontrables mais des opinions subjectives sans validité.

Il faut un échappement au déterminisme biologique dont ne voit pas par quel processus il permettrait la vérité. La validité et la vérité demandent une autonomie du domaine qui les produit c'est à dire qu'il ne soit pas déterminé par autre chose que lui-même, ici le déterminisme neurobiologique.

On trouve une autre type d'autonomie celui de l'ordonnancent humain (les lois, rites, formes symboliques) . Cet ordonnancement propre aux conduites signifiantes n’est pas du même type que celui imposé par les lois des autres niveaux d’organisation (chimique, biologique).

Cette autonomie est un point clé de la démonstration d'existence du M.A.C.R. Dans la mesure ou nous posons que les connaissances scientifiques sont produites par les humains, dans une perspective réductionniste, elles dépendent du neurobiologique. Or, si elles sont autonomes, il faut concevoir aussi un échappement du neurobiologique. C'est ce que permet le concept de M.A.C.R..

3/ Explications théoriques

Si  nous prenons les différentes sciences de l'homme qui s'occupent des aspects évoqués ci-dessus on sait qu'elles aboutissent chacune à des théories. Nous ne pouvons évidement pas toutes les passer en revue aussi allons nous donner quelques traits commun à ces différentes théories. Selon nous, elles constituent des modèles des processus qui permettent de faire naître une signification, de produire des raisonnements et de les transmettre aux autres. Autrement dit, elles proposent des théories partielles du M.A.C.R.

3.1 Explication et modélisation

Des composants très divers sont individualisés par les différentes sciences de l’homme. Ce sont par exemple les mythèmes, les syntagmes, les sémantèmes, les représentations cognitives, les imago, etc. Ces composants possèdent une individualité mais aussi une complexité. Ce ne sont pas des éléments simples et leur définition résulte d’un équilibre entre analyse et synthèse. Elles supposent des structures.

Les composants sont interactifs et organisés de différentes manières. La plupart sont liés étroitement, formant des ensembles dépendants alors que d’autres sont clivés. On parle selon les domaines d’instances, de modules, de structures, de systèmes, pour désigner ces divers ensembles. Le langage verbal conventionnel est souvent considéré comme modulaire, formant un système clos au sein duquel joue la fonction syntaxique. Les représentations dans la psychanalyse sont liés à des processus et n’existent qu’à l’intérieur de systèmes plus ou moins indépendants qui leur donnent des contextes et des modalités très différents.

Les composants interagissent, se composent, se succèdent, entrent en conflit, selon divers processus. Ils sont très nombreux et différents selon le domaine concerné.

Les théories et modèles d’un domaine à l’autre sont divers et sujets à révision et à évolution. Ce qui compte c’est qu’ils existent, qu’ils aient une validité relative et qu’ils puissent êtres coordonnés entre eux.  Cette coordination renvoie à l’idée d’une complétude nomologique d’un domaine donné ce qui signifie que l’on peut donner une explication complète des faits. Complète signifie qu’il n’est pas nécessaire d’avoir recours à une autre théorie concernant un autre domaine pour trouver une explication.

Dans le domaine cognitivo représentationnel on arrive aussi à l'idée d'une relative indétermination. En effet, les processus mis en jeu sont complexes dès le départ, puisque les éléments de base ne reste jamais isolés et se lient à d’autres puis se transforment. L'activité nécessaire est prise dans un jeu de renvois multiples. De plus, comprendre, savoir, communiquer avec les autres, ne renvoie pas à une capacité cognitive particulière, mais à plusieurs ensembles. Le traitement représentationnel intègre diverses capacités intellectuelles (mémoire, raisonnement, jugement, langages de divers types), mais aussi affectivo-pulsionnelles et des déterminations sociologiques (qui passent souvent inaperçues). Le tout s'intègre et se fond dans les formes  signifiantes comme les discours, pensées, attitudes.

Cela demande l'intervention de nombreux systèmes et au maximum peut concerner la  totalité de tous les systèmes. On arrive à quelque chose d'immense, flou et ramifié, sans limites précises. Du coup il faut envisager une certaine indétermination car la quasi infinité des interactions, la possibilité de choix équipotents, ne permet pas d'envisager un déterminisme strict.

3.2 Une autonomie nomologique

Ces différentes théories constituent des modèles possibles concernant ce qui produit les conduites signifiantes et représentationnelles dans les domaines les plus divers de la vie humaine. Nous avons des composants des régularités des "lois" des systèmes qui ont une autonomie. Même si ces connaissances sont aujourd'hui bien imparfaites, on peut considérer qu'elles sont suffisantes pour montrer qu'il y a une autonomie nomologique du domaine.

4/ Une existence plausible

A partir de ces deux constatations (qu'il y a un domaine factuel homogène et un théorisation spécifique le concernant), il est assez légitime de considérer qu'il y existe un champ empirique autonome qui est déterminé par un entité autonome

Entre les deux entités neurobiologique et M.A.C.R., pouvant produire les faits concernés les arguments d'autonomie et de différenciation sont en faveur du mode-appareil cognitivo-représentationnel. Corollairement, cette hypothèse tient sur le fait que les caractéristiques connues du neurobiologique ne semblent pas propres à expliquer les faits considérés. De plus, les propositions réductionnistes biologisantes, pour justifier leurs thèses, appauvrissent trop la réalité humaine pour être crédibles. L'argument de simultanéité entre activité neurobiologique et activité représentationnelle ne vaut pas démonstration de détermination de l'un par l'autre mais seulement de dépendance.

Les conduites signifiantes ayant une singularité et une autonomie, il est logique de supposer qu'elles sont produites par une entité autonome qui échappe au déterminisme biologique. Ayant des arguments en faveur de l'existence du M.A.C.R. , il nous faut dire maintenant quelle est sa nature, son mode d'existence, ce que nous allons faire dans l'article suivant :

L'émergence du M.A.C.R


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