Juignet Patrick, Philosciences, 2011.
Nous allons essayer de faire un proposition
nouvelle concernant les capacités intellectuelles humaines en nous
interrogeant sur ce qui, en l'homme, peut les produire.
Il y a à la fois une polysémie langagière et
un flou conceptuel concernant la
catégorisation des faits considérés. Lorsqu’on
veut caractériser un fait de ce type, on ne sait comment dire : est-il
mental,
spirituel, sémantique, sensé, représentatif, cognitif, psychologique,
psychique,
intellectuel, intelligent, raisonnable, symbolique, idéel, eidétique,
propositionnel, phrastique, etc. ?
Les diverses
dénominations correspondent à
des divisions universitaires telles que philosophie, psychologie,
anthropologie, linguistique, ou des écoles de pensée telles que psychanalyse,
cognitivisme,
phénoménologie, philosophie de l'esprit, etc. Ces orientations ne
s’accordent guère les unes
avec les
autres et divisent le champ concerné en domaines de recherche
séparés.
À ces divisions, s’ajoute l’opposition idéologique qui traverse et dépasse toutes ces disciplines, celle du matérialisme et du spiritualisme. Les matérialistes dénient à l’esprit une existence vraie et le réduisent à une détermination naturelle de type neurobiologique ; au mieux ils en font une superstructure épiphénoménale de peu de poids. Les spiritualistes prétendent le rapporter à une substance spéciale et transcendante, qui est soit dominante dans le monde, soit juxtaposée à la matière (dualisme).
Nous allons faire une proposition permettant de
considérer les choses autrement, mais d'abord voyons sur quels
principes s'appuie cette proposition.
Pour comprendre l'hypothèse qui va être avancée, il faut connaître
le socle épistémique sur lequel elle se fonde. Il est constitué par les concepts d'organisation, d’émergence, de complexité. Il s'agit d'une ontologique pluraliste fondée sur l’organisation.
Dit plus précisément, cela signifie que ce qui fonde l’existence
(l’être) c’est
l’organisation elle-même. Remplacer l’idée de substance par celle
d’organisation a pour effet heureux d’éviter les conséquences fâcheuses du
substantialisme.
Nous distinguons dans le monde divers modes d’organisation et d'intégration, de complexité croissante et admettons que les composants des modes d’organisation supérieurs sont formés par l’association des constituants des niveaux inférieurs. Selon les connaissances scientifiques actuelles on peut grossièrement différencier trois régions relativement homogènes : physique, chimique, biologique.
La relation entre niveaux d'organisation contigus peut être comprise sous le concept d'émergence. Il y a, d'une part, une hiérarchie (le mode les plus simple étant nécessaire au plus complexe) et, d'autre part, un ajout à chaque niveau (le mode supérieur ayant des propriétés différentes).
Cette conception du monde est
applicable à l’homme, car
l’homme est inclus dans le monde et ne constitue pas une entité à part.
Elle
permet de situer de manière précise, unifiée et stabilisée
ontologiquement, ce
qui produit la spécificité humaine : un niveau
d'organisation/intégration que nous qualifions de
cognitivo-représentationnel, car il permet l'apparition de propriétés de
ce type.
Une explicitation de la spécificité cognitive humaine est possible, sans avoir à supposer de discontinuité et sans entrer dans un dualisme des substances. C’est dans cette optique que nous situons notre travail.
Il faut éviter un autre écueil de la philosophie classique qui est de considérer que les faits existeraient par eux-même, en soi. Ce n’est pas le cas. L'intelligence, la représentation et l'imagination dépendent de l’homme, elle sont produites, générées par les individus humains. Partant de cette constatation, il devient nécessaire de prendre en compte, dans notre l’individu producteur de cette capacité cognitive et de chercher ce qui, en lui, peut jouer un tel rôle.
Pour cela nous allons nous appuyer sur la manière classique
en médecine et physiologie de comprendre les effets performatifs d’un individu,
en considérant qu’ils sont l’effet d’un appareil. Un appareil est un ensemble
présentant une homogénéité et accomplissant une fonction repérable par
l’observation. Ici, c’est la vaste fonction cognitivo- symbolico-représentationnelle
qui nous intéresse. Cet ensemble peut être conçu de manière systémique et
intégrative puisqu’elle est prise comme un tout.
Ensuite, il nous faut combiner cette conception banale, d'un appareil, avec celle, nouvelle, de l’émergence d’un mode d’organisation. C’est de là que naît le concept de « mode-appareil » qui est central pour notre démarche. Il n'existe aucun nom disponible pour cette entité. Nous proposons donc celui de « mode-appareil ». Ce terme désigne une entité qui se définit en associant l’idée d’appareil à celle de degré de complexité organisationnelle.
Par conséquent, nous ne nous intéressons pas à la totalité de l'individu humain, mais à ce qui lui donne ses capacités cognitives et représentationnelles. Dans le cas présent, c’est le système nerveux central qui est concerné. Au sein du système nerveux, il est possible de distinguer des degrés de complexité croissants et donc plusieurs mode-appareils. En associant de manière croisée les concepts d’appareil et de niveaux d'organisation, on aboutit à une conceptualisation intéressante pour comprendre les différentes capacités humaines. Les entités supposées sont accessibles à la connaissance par le fait qu'elles produisent, des faits observables caractéristiques. Il est donc possible d’en construire théoriquement des modèles à partir des données empiriques.
Nous proposons de considérer trois degrés de complexité au sein du système nerveux central : le degré ou mode anatomophysiologique, le degré ou mode du traitement de l'information (de traitement du signal), qui est encore mal connu. On peut donc admettre, sans trop de hardiesse, deux mode-appareils, le neurophysiologique et le neuroinformationnel. La vraie nouveauté vient de ce que nous supposons un degré d’organisation supplémentaire ce qui permet de proposer un troisième mode-appareil.
Nous posons que l'organisation constitutive du mode considérél naît de l’organisation neurosignalétique, par un degré de complexification supplémentaire, permettant un saut qualitatif dans les propriétés. Ses composants se forment, au moment où les éléments codés du signal neurobiologique se mettent en relation par auto-organisation. Il se forge alors des éléments autonomes, possédant des qualités qui leur sont propres. L'ensemble de ces éléments constitue le niveau natif du niveau considéré, sa forme primitive la plus simple.
Cette autoformation porteuse de différence est ce que l’on appelle émergence et c’est ce qui permet d'expliquer comment il peut y avoir à la fois une filiation à partir du niveau neurosignalétique et une autonomie du niveau représentationnel.
La composition à des degrés supérieurs de complexité se poursuit ensuite à partir du premier niveau émergent formant la région ontologique considérée. Ainsi, par réorganisations successives, se constituent diverses strates et systèmes cognitivo-représentationnels. L’ensemble n’est pas uniforme et constitue ce que nous avons nommé globalement un appareil.
Le second aspect important de cette conception présuppose une parenté entre différents types de phénomènes cognitivo-représentatifs, qu’ils soient intellectuels, représentationnels, symboliques, etc. Ensemble, ils constituent une dimension homogène produite par l’homme au travers de laquelle il réagit à son environnement.
Selon notre hypothèse, les activités imaginatives, cognitives et représentationnelles de l’homme, sont générées par une entité née d'un niveau d’organisation autonome formé par la complexification du neurobiologique. Cette entité nous la nommons le "mode-appareil cognitivo-représentationnel", ou plus simplement "appareil représentationnel".
Les objets d’une science se dessinent dans un mouvement interactif entre le monde et l'activité de connaissance scientifique. Les objets de recherche sont précédés par la désignation d’un référent premier (la partie du monde à laquelle s’adresse la science), puis ce référent se transforme en objet avec l’affinement de la théorie et de la pragmatique (les méthodes pratiques). Cette transformation est le fruit d'une activité collective complexe.
Ici, nous ne proposons pas un objet de science, mais seulement un nouveau référent premier. Il s’agit d’étudier une entité, le mode-appareil cognitivo-représentationnel, au travers des faits que sont les conduites cognitives et représentationnelles. La visée sera de constituer des modèles de cet appareil. Ici les faits sont produits par une entité qui est distincte d’eux. La théorisation ne peut être une théorie des faits, mais seulement un modèle de ce qui les produit. De plus cette entité n’étant pas homogène plusieurs découpes sont possibles constituant autant d’objets particuliers à partir du même référent. À partir du référent proposé, plusieurs objets d’étude peuvent se constituer.
Sur le plan de son existence ontologique, nous supposons un mode organisationnel constitué par la complexification de l’organisation neurosignalétique permettant un saut qualitatif dans les propriétés. La nouvelle organisation apparaît au moment où les éléments neurobiologiques se mettent en relation, de telle sorte que cette relation constitue une entité autonome possédant des qualités qui lui sont propres et qui entre en relation avec d'autres entités du même type.
Ainsi se constitue le mode d'existence postulé dans sa forme primitive, son niveau premier (natif). Ensuite se forment des strates et des combinaisons de systèmes que seule la recherche permettra de théoriser. Au vu de son ampleur, il est certain que ce champ n’est pas uniforme et a lui-même divers degrés de complexité et comporte de nombreux types de systèmes indépendants.
Deux voies de recherche sont possibles :
- Celle qui, partant des faits empiriquement constatés, les décrirait puis les théoriserait. Dans cette perspective, il faut se servir des connaissances ayant trait à l’homme et déjà existantes : la psychanalyse, le cognitivisme, la psychologie cognitive, la linguistique, l’anthropologie culturelle. Nous verrons, dans un autre article, comment elles apportent chacune à leur manière une contribution à la connaissance du représentationnel.
- La seconde voie est celle qui, partant du champ neurobiologique, chercherait à définir l’émergence organisationnelle qui s’opère à partir de lui. Elle a été amorcée par la mouvance cognitiviste et attend de nouveaux développements qui viendront avec l'avancée des neurosciences dans le cadre de la théorie de l'information.
La jonction entre la théorie neurosignalétique et la théorie cognitivo-représentationnelle est l’horizon lointain de ces recherches. Très lointain, car nous verrons que les connaissances contemporaines, contrairement à ce qu’un certain triomphalisme laisserait croire, sont très peu avancées.
À un certain moment de son évolution (évolution ontogénétique individuelle et évolution phylogénétique collective), apparaissent des capacités spécifiques chez l’homme. Elles correspondent à l’émergence du niveau de complexité cognitivo-représentationnel, considéré comme un mode d’organisation de degré supérieur à l’organisation neurosignalétique. Les capacités humaines de pensée, d’intelligence, de culture, sont les produits du mode-appareil formé par ce niveau d’organisation.
Enfin, il est bien évident à nos yeux que les deux niveaux d'organisation, cognitivo-représentationnel et neurobiologique-neurosignalétique, forment des régions contiguës qui sont en interaction et qui influent réciproquement l'une sur l'autre de manière constante.
Il n’est pas aisé de justifier le terme de cognitivo-représentationnel que nous employons. C’est d’abord un choix négatif.
Il est exclu d’utiliser des termes à connotation spiritualiste ou transcendantaliste ou subjectiviste, tels qu’esprit et âme, connotations qui sont contraires à notre orientation épistémique. Le terme de "pensée", général et unificateur, renvoie à un perçu subjectif qui correspond seulement à certains aspects factuels.
Généralement on qualifie de "mental" les fonctionnements cognitifs et psychiques perçus par le sens interne. Ils ont un aspect factuel, ils sont conscients et transmissibles. Mais parfois il s'agit de processus non observables. Mental est alors équivalent d'esprit. Les définitions sont floues et contradictoires. Nous préférons éviter le terme de processus mentaux. Nous laissons mental de côté, car il a été souvent repris sur un mode phénoménal descriptif et l’utilisons comme catégorie de ce qui est saisissable dans l’expérience interne (la pensée mentalisée, le calcul mental, les ruminations mentales, etc.). Cela implique une symbolisation rendant les processus perceptibles, conscients, et manipulables.
Ces termes étant exclus, diverses possibilités s’offrent.
« Information », ordinairement signifie connaissance ou communication de connaissance. Ce terme a été repris par le cognitivisme dans ce sens général, associé à celui d’une liaison avec un support matériel. Ce terme conviendrait. Malheureusement, il a été aussi largement utilisé depuis Wiener, Shannon, et leurs successeurs, pour désigner les signaux électriques leur codage et la manière de les transmettre. Puis la biologie s’en est emparée dans un sens assez proche pour le codage génétique et diverses fonctions cellulaires. Ce serait assez adéquate mais il a été emprunté pour sésiger le codage du signal.
Le terme « représentation » présente l'inconvénient d'une polysémie. Il renvoie dans la philosophie classique à l'image du monde en général. À partir du XVIIe siècle, il est repris par la psychologie associationniste dont on connaît l’intérêt, mais aussi les limites. Il est remanié au XIXe siècle par les courants d'inspiration matérialiste. On peut citer des auteurs aussi différents que Condillac, Cabanis, Griesinger, Freud. Pour Gotlob Frege, pensée et représentation mentale, sont deux choses distinctes à ne pas confondre. Chez nos contemporains, le terme a été repris et il est largement utilisé par le cognitivisme. Au total le terme de représentation est trop polysémique et ambigu pour être repris tel quel. Nous utiliserons donc, de manière relativement arbitraire, un néologisme dérivé de représentation, celui de « représentationnel » pour nommer le mode/appareil concerné.
Enfin, le terme cognitif, que nous utilisons, a trait à la connaissance. Il convient donc bien, car les processus de notre appareil produisent, ou utilisent, toujours des connaissances et en particulier des raisonnements rationnels. Toutefois cette appellation présente des inconvénients. Elle est restrictive, car elle élimine généralement l'imagination, le délire, les rêves, etc. Or, tous ces savoirs irrationnels font, à notre avis, partie intégrante des faits à considérer. Deuxième inconvénient, cognitif renvoie de nos jours à la doctrine cognitiviste, avec laquelle nous sommes d'accord, à condition toutefois d'en exclure le courant réductionniste (computationniste). Nous nous inscrivons dans un cognitivisme avancé, un néocognitivisme. À ces distinctions près, le terme cognitif convient.
Le terme barbare de mode-appareil cognitivo-représentationnel trouve là sa justification. C'est un mode d'organisation formant un appareil spécialisé que nous qualifions de cognitivo-représentationnel, car il permet les performances humaines de ce type.
De prime abord, on peut, sans trop de difficulté, se mettre d’accord sur le fait que ces aspects cognitifs symboliques et représentationnels présents dans notre culture et notre vie quotidienne ne sont pas indépendants, flottant dans les airs, mais sont produits par les êtres humains. Par contre, il est plus difficile de concevoir avec précision la composante individuelle qui pourrait les générer. Pour cela, nous proposons une entité nouvelle. Dit de manière synthétique, il s’agit d’un mode d’organisation de complexité élevée qui se structure en un appareil fonctionnel. Cette néo-organisation de complexité supérieure est conçue sur la base des connaissances scientifiques actuelles.
On peut désigner de cette façon un « mode-appareil » que nous avons qualifié de « cognitivo-représentationnel », eu égard à ses effets. Cet appareil se définit comme l'ensemble des processus permettant de générer les conduites cognitives et représentationnelles. Il est formé par un mode spécifique d'organisation émergeant du mode neurofonctionnel. Cet appareil produit les innombrables formes signifiantes et conduites finalisées au travers desquelles l’homme vit, voit le monde, l’élucide ou le déforme, le connaît et le méconnaît et, enfin, le transforme.
Il
ne s’agit pas d’un appareil de pure convention, mais d’une entité qui a une
existence, car constituée par un mode d'organisation issu du neurofonctionnel.
En termes épistémologiques, on dira que notre position n’est pas instrumentaliste,
mais réaliste. Nous désignons une partie de l’être de l’homme. Notre
proposition pourrait être qualifiée de néocognitiviste, car considérons que les
capacités cognitives de l’homme ne peuvent être expliquées seulement par
l’appareil neuroinformationnel. Elles demandent en plus un appareil
cognitivo-représentationnel de complexité supérieure.
Avons nous de bons arguments en faveur de son existence ? C'est ce que nous allons voir dans l'article :