Michel Foucault et le
concept d'épistémè
Patrick Juignet, Philosciences.com, 2010
Définition
Dans
Les mots et les choses
Foucault écrit au sujet de l'épistémè :
"Il ne sera pas question de connaissances décrites dans leur progrès
vers une objectivité dans laquelle notre science d'aujourd'hui pourrait
enfin se reconnaître ; ce que l'on voudrait mettre au jour, c'est le
champ épistémologique, l'épistémè"... décrivant les "conditions de
possibilité" des connaissances. "Plutôt que d'une histoire au sens
traditionnel du mot, il s'agit d'une
archéologie". Or, cette enquête archéologique a montré deux grandes
discontinuités dans la culture occidentale : celle qui inaugure
l'âge
classique (vers le milieu du XVIIe siècle) et celle qui, au début du
XIXe siècle marque le seuil de notre modernité". (p.13)
Michel Foucault dans une interview en 1972, précise : « ce que
j’ai appelé dans
Les mots et les
choses épistémè n’a
rien à voir avec les catégories historiques. J’entends tous les
rapports qui ont existé à une certaine époque entre les différents
domaines de la science [...] Ce sont tous ces phénomènes de rapport
entre les sciences ou entre les différents discours dans les divers
secteurs scientifiques qui constituent ce que j’appelle épistémè d’une
époque ».
Analyse
La notion comporte deux versants :
1 - Un point de vue structural
L'idée est que ce qui détermine les connaissances est un ordre sous-jacent, la
structure selon laquelle nous pensons. Il s'agit des codes fondamentaux
de
la culture dans laquelle nous sommes, ceux qui régissent son langage,
ses schémas perceptifs, la
hiérarchie de ses pratiques. Ces codes fixent les ordres empiriques
auxquels les participant de cette culture pourront accéder. Cette
structure constitue un
ordre formel sous-jacent qui échappe au individus et constitue "un
réseau imperceptible de contraintes".
2 - Un point de vue historique
La manière traditionnelle de
concevoir l'histoire des idées est
profondément remise en cause. On passe d'un cheminement temporel
linéaire à une vision par époques épistémiques discontinues.
A un moment donné se
forme un système stable une épistémè qui ultérieurement se transformera
en une autre. C'est pour cela que Foucault préfère le terme
d'archéologique à celui d'historique.
Les trois épistémè
définies
Foucault définit trois épistémès en occident : celle de la Renaissance
ou domine la ressemblance et de la similitude,
l’épistémè classique, ou domine la représentation,
l'ordre, l'identité et la différence, et enfin
l’épistémè moderne.
Dans cette dernière la vie, le travail et
le langage ont pu devenir objet d’étude. On est passé de
l'histoire naturelle à la biologie, de l’analyse des richesses à
l'économie, de la philologie et la grammaire à la linguistique.
De nouveaux objets de connaissables se sont élaborés :
la production a remplacé l’échange (pour l’économie),
la vie s'est substituée aux êtres vivants (pour la
biologie) et le langage a remplacé le discours (pour
la philologie). Les sciences ont changé de nature et de forme, il y a
une
rupture avec celles qui précèdent.
Critiques
On peut faire deux critiques quant aux résultats obtenus par Foucault
sur différents points.
- Il reste flou sur la structure sous-jacente
qu'il prétend définir, tout comme sur son origine (ni sociale, ni
biologique, ni transcendantale). Son propos est descriptif, sans
formalisation. C'est donc plus un ensemble qu'une structure.
- Les trois ensembles
épistémiques allégués sont très vastes et sont constitués aux prix de
distorsions dans les faits.
Cependant
cette manière de faire est intéressante, car elle donne une
intelligibilité aux mutatins culturelles. Après le travail de Michel Foucault, il
paraît évident qu'à un moment et dans une culture donnée les manières
de penser
et les conceptions scientifiques sont homogènes et orientées, puis
qu'elles changent pour se recomposer d'une autre manière à l'époque
suivante. Le même
concept ne signifie pas la même chose à la renaissance et de nos jours.
Cela rejoint le point de vue holistique voulant que tout concept fasse
partie d'un
ensemble au sein duquel il prend son sens.
La manière linéaire d'envisager l'histoire des idées comme un progrès
finalisé par leur état actuel ou, dans
une perspective idéaliste, de faire comme si l'histoire réalisait la
contemplation progressivement améliorée des idées
éternelles, paraît, après
Les mots
et les choses, parfaitement obsolète. Cela dit il n'est pas
illusoire de suivre une fil continu
Bibliographie
Foucault M.,
Les mots et les choses,
Paris, Gallimard,1966.
Foucault M., Interview (1972) La justice populaire, publié dans
Dits et écrits I, Paris, Gallimard,
1994.