En 1942, Werner Heisenberg a élaboré une conception épistémique décrivant le monde en "régions" et "niveaux" qui a été notée dans un manuscrit. Ce manuscrit a été publié très tardivement, en 1984. Nous en donnons un bref compte rendu, car il constitue un tournant dans l'histoire de la pensée qui est essentiel pour la philosophie que nous défendons.
Pour
éviter les pièges du langage notons bien les différences de
vocabulaire. Les "régions" de la réalité de Heisenberg correspondent à
peu près à ce que d'autres nomment niveaux d'intégration (integrativ level), c'est à
dire que s'énonce là un point de vue ontologique. Par contre ce qu'il
nomme "niveau"
correspond plutôt à ce que nous appelons les formes de l'expérience :
ce qu'est la réalité selon l'expérience que nous en
avons. C'est un point de vue plutôt épistémologique.
La pensée philosophique de Heisenberg suit trois grands principes : le premier distingue des niveaux de réalité ( correspondant à des modes de la connaissance), le second divise le monde en régions (correspondant à des modes d'être), le troisième remplace les concepts ordinaires (comme ceux de substance, de l'espace et du temps, de l'objet et du sujet) par des concept savants.
C'est seulement une fois franchi ce pas et reconnu qu'il n'existe pas de "choses matérielles", mais seulement des connexions nomologiques, que la division du monde en régions peut être comprise. Par "région de la réalité" nous entendons "un ensemble de connexion nomologiques". Un tel ensemble doit avoir une unité solide et doit pouvoir se démarquer nettement d'autres ensembles (Le manuscrit 1942, p. 34). Par exemple une même goutte d'eau d'un ruisseau peut obéir aux lois physique pruis aux lois chimiques lorsqeuelel se cmbine aux sels puis entre dans le domaine des lois organiques lorsqu'elle est aborbée par une plante (Le manuscrit 1942, p. 33).Heisenberg affirme que l'on est à la fin de la référence privilégiée à un matériau extérieur constituant le monde (la substance). Pour les physiciens, c'est l'ensemble substance-énergie-espace-temps-information qui doit être pris en compte. Dans une perspective néo-kantienne, il pense que "la réalité dont nous pouvons parler n'est jamais la réalité « en soi », mais seulement la réalité de laquelle nous avons connaissance". "Nous ne pouvons jamais arriver à un portrait complet et exact de la réalité". En effet, ce serait la connaissance du tout, ce qui est hors d'atteinte (voir la définition du monde).
La seule manière pour approcher la réalité, est accepter sa division en "régions" et "niveaux", en allemand, "Bereich Wirklichkeit" en "Schicht Wirklichkeit". "Nous entendons par régions de la réalité [...] un ensemble de connexions nomologiques. Ces régions sont générés par des groupes de relations ... qui se superposent, s'ajustent, se croisent, toujours en respectant le principe de non-contradiction. "Heisenberg note la différence avec la vision du monde de la science classique et amorce ainsi ce que nous appelons épistémique de la complexité vision pluraliste (et nom moniste) d'un monde qui est avant tout organisation (et non substance) compréhensible selon une pensée système et d'état ou de "fonctions d'état". Heisenberg est l'un des pionnier du paradigme de la complexité. Citons le :
"La régularité nomologique de l'évolution dans l'espace et le temps
n'est plus pour nous le squelette solide du monde ; elle est plutôt une
simple connexion parmi d'autres, qui se détache du tissus de connexions
que nous appelons le monde par la manière dont nous la recherchons et
par les questions que nous posons à la nature".
Nous discernons maintenant que "certaines régularités nomologiques
ne se laissent plus ramener de manière simple à des évolutions dans
l'espace et le temps. C'est pourquoi la tâche se présente à nouveau
d'agencer les différentes connexions ou "régions de la réalité", de les
comprendre et de les déterminer dans leurs rapport réciproques, de les
situer avec la division entre un monde "objectif" et un monde
subjectif", de les démarquer les unes des autres et d'examiner la façon
dont elles se conditionnent les unes les autres, de progresser enfin
vers une compréhension de la réalité où les différentes connexions
soient conçues comme des parties d'un monde unique ...". (Le manuscrit 1942, p. 13-14)
Si nous avons cité longuement Heisenberg, c'est qu'à notre avis on
ne saurait mieux dire. Nous partageons pleinement cette conception
ontologique et épistémologique ; on pourrait dire ce programme, car ses
conséquences au XXIe siècle restent encore largement à mettre en œuvre.
Le premier niveau de réalité correspond aux états de choses qui peuvent être objectivées indépendamment du processus de la connaissance. C'est le cas pour la mécanique classique, l'électromagnétisme et les deux théories de la relativité d'Einstein, en d'autres termes la physique classique. Le deuxième niveau correspond aux états de choses inséparables du processus de la connaissance. Il situe à ce niveau la mécanique quantique, la biologie et les sciences de l'esprit.
Bibliographie :
Heisenberg W., Philosophie :
le manuscrit de 1942, Paris, Seuil, 1998.
Réédition : Heisenberg W., Le manuscrit de 1942, trad Chevalley, Paris, Allia, 2010