Le dilemme de la philosophie de l'esprit
Nous allons examiner brièvement une doctrine contemporaine nommée le "physicalisme non réductionniste", qui est une proposition faite par la philosophie de l'esprit pour se sortir d'un dilemme.
Le problème
La philosophie de
l'esprit peut difficilement admettre que ce dont elle s'occupe n'existe
pas. Mais, d'un autre côté, elle s'inscrit dans la philosophie analytique
anglo-saxonne qui est physicaliste. Il s'ensuit un dilemme. Pour le
résoudre il faudrait combiner physicalisme et mentalisme.
C'est cette tentative qui a donné ce qui se nomme "émergentisme
orthodoxe" ou encore "physicalisme non-réductionniste". Cette conception
se définit comme
un physicalisme ontologique mais qui se veut non-réductionniste quant
aux propriétés.
Cette position essaie de sauvegarder le caractère causal et explicatif
des propriétés mentales, tout en reconnaissant leur dépendance par
rapport au niveau physique. L'enjeu est de maintenir une autonomie à l'esprit sans admettre pour autant le dualisme.
La doctrine se définit comme suit : Sur le plan
ontologique qu'il n'y a pas d'états mentaux à côté des états physiques
(c'est un monisme physicaliste). Il s'ensuit que chaque entité
mentale est constituée par des entités micro-physiques et chaque
régularité est gouvernée par des régularités micro-physiques. Sur le
plan des propriétés factuelles, les propriétés mentales ne
sont pas identiques, ni réductibles aux propriétés et relations
physiques (dualisme des propriétés physiques et mentales) et il
n'est pas possible de décrire ou d'expliquer de manière
significative les propriétés mentales par des propriétés physiques.
Enfin on considère que les propriétés mentales sont causalement
efficientes : le mental a des pouvoirs causaux propres, différents des
pouvoirs causaux des propriétés physiques ou biologiques, et nécessite ainsi des explications propres.
La
contradiction
Dans la configuration décrite plus haut, le mental "survient" sur le
physique. Le concept de survenance ("supervenience") a été utilisé
d'abord par
Donald Davidson pour exprimer une forme de dépendance sans réduction.
Davidson considérait que les propriétés mentales dépendent (surviennent
sur) des propriétés physiques, sans pour autant pouvoir être déduites
de ces propriétés physiques. Pour lui,
l'idée de survenance implique qu'il ne peut y avoir deux événements en
tous points identiques physiquement mais différents mentalement, ou
qu'un état mental peut changer sans changement au niveau physique (Davidson, 1970).
Pour Kim, le physicalisme non-réductionniste combine
des deux idées incompatibles : premièrement l'idée que le mental est
ontologiquement dépendant du physique, et deuxièmement, l'idée que le
mental a une causalité propre, avec la capacité
d'influencer le physique qui soutient son existence. Pour Kim l'affirmation du physicalisme
rend le mental causalement inefficace : les causes mentales deviennent
des épiphénomènes.
Selon Jaegwon Kim (1992), la solution à cette contradiction réside dans le choix
entre les deux options qui
sont exclusives : d'un côté, le dualisme
ontologique (non-réductionnisme) avec l'abandon du physicalisme, et de
l'autre, le réductionnisme, avec l'abandon de l'existence du mental.
Les deux options sont mutuellement exclusives : le dualisme et le
réductionnisme. Selon la première option, le mental est considéré comme
(partiellement) immatériel et selon la seconde, comme une illusion.
Discussion
La philosophie de
l'esprit issue de philosophie analytique
anglo-saxonne admet le physicalisme et simultanément veut assumer l'existence de l'esprit. Il s'ensuit un dilemme.
Vis à vis de ce dilemme, Kim, nous semble-t-il, a raison, car si l'on part de telles prémisses on
ne peut aboutir qu'à la conclusion qu'il défend.
Mais rien n'oblige à tenter de
résoudre le problème posé au départ. Chercher à associer le physicalisme
et le mentalisme c'est vouloir concilier deux doctrines aussi
problématiques l'une que l'autre. Leur association ne peut aboutir qu'à
reconstituer les positions traditionnelles réductionniste ou dualiste.
Dans la discussion exposée ci-dessus le concept d'émergence n'est pas
employé dans sa pleine acception. En
fait c'est celui de survenance qui joue ici. Il ne s'agit pas d'un
"émergentisme orthodoxe" comme cette doctrine le prétend, mais d'un
survenantisme
physicaliste. Selon nous, la solution est d'abandonner ce type de problème qui repose sur des a priori fallacieux et ne peut être résolu.
Bibliographie
Kim J. , "Downward Causation" in Emergentism and Non-
reductive Physicalism, Berlin, Walter de Gruyter, 1992.
Davidson D., Essays on Actions and Events, Oxford, Clarendon Press.
1970.