Duhem :
Opérationnalisme et holisme épistémologique
Patrick Juignet, Philosciences.com, 2010.
Pierre Duhem, physicien à cheval sur le XIXe et le XXe siècle,
développa une vue moins atomistique du monde que ses contemporains et
une conception plus holistique de la science.
Instrumentalisme
Opposé
à toute interprétation matérialiste et réaliste de la chimie et
de la physique, Duhem proposa une conception qu'on qualifiera ensuite
de "d'instrumentaliste" ce qui signifie purement opératoire et non réaliste. La science ne
décrit pas la constitution du monde elle propose des théories
opérationnelles concernant les phénomènes
qui permettent des prédictions. Cette position est celle du
positivisme, mais elle accentue la doctrine en interdisant
complètement toute spéculation sur la constitution du monde.
Dans La Théorie physique, il
défend l'idée que le cardinal Robert Bellarmin avait
raison contre Galilée puisque la science ne doit que « sauver les
apparences » en s'accordant avec les phénomènes, sans prétendre décrire
la
réalité ultime.
La conception opérationnaliste reste d'actualité en épistémologie
car elle
est suffisante et efficace. Toutefois elle n'est pas entièrement juste,
car la science donne une idée
de la constitution du monde. Les modèles théoriques sont certes des
créations humaines opérationnelles,
mais ils tentent de s’accorder avec le monde et, de par ce fait, y
correspondent
au moins un peu.
Holisme
épistémologique
Duhem soutint aussi qu'il ne peut y
avoir aucune « expérience cruciale »
en physique, contrairement à ce que prétend Popper. Rappelons
qu'une expérience crucial réfute sans ambiguïté une théorie. Il y a,
selon Duhem, plusieurs raisons qui font que ce n'est pas ainsi.
- Un fait vient d'une expérimentation qui met en jeu tout un ensemble
de théories qui sont liées. (et non pas une seule dont on saurait si
elle est réfutée ou vérifiée)
- Une théorie réfutée peut s'adapter grâce à des aménagements, tels que
la
modification d'une hypothèse auxiliaire (elle n'est pas d'un bloc).
Reformulé par rapport à l'empirisme logique cela veut dire qu'il n'est
pas possible de réfuter par l'expérience une proposition isolée, car
c'est toute la théorie qui est confrontée à l'expérience. La thèse, qui
fut reprise par Quine, a ensuite été appelée la « thèse de Duhem-Quine»
ou «
holisme de la confirmation ». Il n'existe pas en physique de bloc
empirico-théorique parfaitement isolé et, par là, réfutable de manière
simple.
Science et
métaphysique
Duhem considérait que la science et la métaphysique doivent être
séparées. Il soutint que la
science n'a pas à se prononcer sur
des questions métaphysiques, mais d'un autre côté, force est de
constater que ses
propres prises de position épistémiques ont des raisons religieuses.
Bibliographie
Duhem P.,
La Théorie physique ; son
objet, sa structure, Paris, Vrin, 1906. (Réimpression :
Vrin, 2007)
Duhem P.,
Sozein ta phainomena.
Essai sur la notion de théorie physique de Platon à Galilée,
Paris, Vrin, 1908. (Réimpression : Hermann, 1992)