Un paradigme scientifique pour l'étude des champs complexes

Le paradigme de la science moderne s’avère insuffisant pour aborder le domaine de la complexité organisationnelle (la vie, l’homme, la société). Depuis le milieu du XXe siècle, des idées nouvelles sont apparues pour étendre la portée de la science vers ces domaines. On trouvera ici quelques propositions sur les plans connexes de la pragmatique (manières de faire) et de la gnoséologie (manières de penser), pour synthétiser cette avancée. Son but est de favoriser l’étude scientifique des objets complexes. C’est une proposition pour modifier certains principes épistémiques de base, afin que la méthode scientifique s’adapte à de nouveaux champs et de nouveaux objets.

 

JUIGNET Patrick. Un paradigme scientifique pour l'étude des champs complexes. Philosophie, science et société. 2015. [en ligne] http://www.philosciences.com

 


PLAN

1/ Une pragmatique scientifique adaptée

2/ Une gnoséologie scientifique diversifiée

3/ Une épistémique des champs

4/ Une nouvelle catégorisation


 

1/ Une pragmatique scientifique adaptée

La nécessité d'un pluralisme de méthode

Généralement on nomme expérience la relation de l’homme au monde dont il fait partie. Dans les connaissances scientifiques, l’expérience est encadrée par une méthode qui définit la bonne manière de faire. Cette manière de faire nous la nommons une "pragmatique" pour élargir un peu le sens de pratique. Cette pragmatique prend plusieurs formes. Il y a le cadre générale propre à chaque science puis plus spécifiquement les observations, les expérimentations, la clinique et les procédures de test. Nous défendons l’idée qu’il y a plusieurs méthodes possibles et complémentaires concernant la pratique scientifique.

Dans la perspective constructiviste empirique qui est la nôtre, le problème de la pragmatique est le suivant : quelles procédures employer pour construire les faits, d’une manière qui soit adaptée au champ d'étude considéré. Nous mettons en avant l’idée d’une adaptation du moyen pragmatique à sa fin, qui est de relier efficacement la théorie et les faits. Le problème devient : comment conduire l’expérience pour que la partie du monde considérée se manifeste sans déformation et de manière régulièrement contrôlable par la communauté scientifique ?

S’il y a plusieurs champs, il y a nécessairement plusieurs types d’expérience méthodique, plusieurs pragmatiques à mettre en œuvre, pour répondre aux exigences de ces champs. Hors de tout dogmatisme, il est évident qu'il faut une adaptation de l’expérience eu égard au champ considéré. Nous récusons le dogme d’une unicité de méthode pour la science. La volonté de connaître rationnellement le monde doit s’adapter différentiellement pour réussir, car le monde est multiple et nullement homogène. Selon nous les différentes méthodes peuvent être combinées sous réserve de les appliquer à bon escient. Les bons procédés ne sont pas les mêmes dans les sciences de l'homme, la physique ou la biochimie ou la zoologie.

L’expérimentation

L’expérimentation est la méthode sûre et appropriée à de nombreux domaines. Toutefois par rapport à la vision classique nous allons apporter des correctifs afin de surseoir aux inconvénients que son emploi sans précautions engendre.

Le côté anormal de la situation expérimentale est souvent minimisé. On fait comme si on avait effectivement affaire au monde tel qu’il est, alors qu’on a affaire à une portion arrangée du monde par la situation expérimentale. Il faut tenir compte de cette anomalie expérimentale et nécessairement y rapporter les faits. Un fait hors contexte où le même fait dans son contexte ce n’est pas la même chose. Par exemple les effets in vitro des médicaments et leurs effet in vivo sont parfois singulièrement différents, de plus les effets in vivo varient en situation hospitalière ou dans l’environnement ordinaire.

Isoler les faits crée des erreurs car, dans certain cas, les faits n’existent que corrélativement à d’autres. La méthode expérimentale classique élimine le contexte pour maîtriser les variables, mais dans certains cas le contexte ne doit pas être éliminé, car il est déterminant. Dans les domaines biologiques et humains le respect du contexte est nécessaire, il faut donc un cadre expérimental élargi. Expérimenter de manière souple sur des objets complexes pris dans leur ensemble ne permet pas une maîtrise de tous les facteurs, mais donne des résultats en rapport avec l’objet d’étude, car cet objet est préservé dans sa spécificité et ses caractères propres.

L’expérimentation ne doit pas être niée en tant qu’expérience interactive. Le pur savant, contemplateur neutre du résultat objectif, est un leurre. Certes, il convient de ne pas biaiser les faits par une intervention inappropriée. Cette posture est parfaitement juste mais, il y a classiquement une extension abusive de la nécessité de ne pas interférer avec les faits, vers l’idée d’une absence d’interaction. Une radicale extériorité du fait (en accord avec le réalisme empirique) par rapport au chercheur et à l’expérience est impossible. Tout fait dépend de l’expérience qui le fait naître et doit y être rapporté. Il doit être relativisé et ne constitue pas un absolu valable indépendamment de l’expérience.

En résumé nous dirions que les sciences concernant les niveaux d’organisations élevés demandent une adaptation de l’expérimentation consistant dans la prise en compte du contexte et la relativisation du fait à l’expérience qui le fabrique.

L’observation et la méthode clinique

On ne peut tout expérimenter, car cette pratique joue le rôle d’une moulinette qui hache l’objet d’étude et le fait disparaître. Par rapport à des objets complexes, il faut admettre que l’expérimentation ne soit qu’un complément à d’autres méthodes plus appropriées. Dans le domaine du vivant et surtout de l’humain un certain nombre de phénomènes dépendent totalement de l’interaction, du contexte et de l’histoire. Expérimenter sur eux détruit les faits à étudier. Ce n’est pas pour cela qu’on ne peut les étudier scientifiquement, c’est-à-dire avec une volonté de les saisir sans déformation et de les comprendre rationnellement.

À côté de l’expérimentation, il y l’expérience de type observation et recueil de données qui est appropriée à des champs où elle est la seule possible et la seule intéressante. C’est une observation, parfois active (impliquant des actes techniques) encadrée par une méthodologie. Elle a été d’abord mise au point en médecine (c’est la méthode clinique et paraclinique), mais peut s’appliquer à de nombreux domaines de l’humain. Dans l’étude de l’homme on emploie l’observation simple ou participante, les techniques documentaires, les tests, les enquêtes et sondages.

L’observation de type clinique est une pratique organisée par des concepts et encadrée par une procédure. Faire de la clinique, consiste à appliquer une procédure pratique puis en exposer les résultats de manière communicable pour la communauté. Résultats qui dépendent de l'habileté du praticien, car il y a un savoir-faire à acquérir et il demande un sérieux entraînement. On peut considérer l’activité clinique comme une expérience au sens plein du terme : elle est pratique, elle suit une procédure, elle s’enrichit et s’affine au fil de sa mise en jeu. Toute procédure clinique ou paraclinique est le fruit de l’état du savoir et de l’avancée des techniques.

La clinique médicale est volontairement objectivante, mais elle tient compte de l’inclusion du clinicien dans l'observation et utilise différents moyens de rectification : la multiplication des observations et le traitement statistique des résultats, les études faites en double aveugle, la correction permanente des déviations grâce ce que nous nommons la réflexivité (voir après). Pourquoi faire cela ? L’explication classique dit qu’il s’agit de lutter contre la subjectivité et ses effets d'illusion. Nous en proposons une pllus élaborée. Ces procédés servent à cantonner l’expérience à un champ, celui de la biologie et éliminer le champ psycho-cognitivo-représentationnel, qui vient interférer abusivement.