La psychanalyse dans la culture
Patrick juignet, Philosciences.com, 2010.J’avais signalé au mois de février les émissions radiophoniques sur France Culture concernant la psychanalyse.
De telles émissions ont l’intérêt de divulguer la psychanalyse dans le public cultivé, mais elles ont l'inconvénient de la transformer en un produit culturel, ce qui pousse à son extension vers une philosophie prétendant dire son mot sur tout. Or, une science n'a pas à dire sur tout, elle a un domaine de validité bien précis et si elle s'en écarte, les propos tenus ne sont plus recevables. Il s'est produit à partir des années 1970 une extension culturelle de la psychanalyse qui est incompatible avec les exigences scientifiques auxquelles elle pourrait répondre - comme l'avait espéré Freud-.
L’affaire rebondit en mars avec un entretien entre Jacques Alain Miller et Michel Onfray dans un mensuel de philosophie. L’intention est claire, il s’agit de faire un titre retentissant.
On a d’un côté un philosophe ne se référant qu’à des textes et ne sachant pas ce qu’est la psychanalyse pratiquée sérieusement à des fins thérapeutiques, et de l’autre un prédicateur voulant « (re)prendre en charge l’éduction freudienne française puis mondiale ». Il s’agirait de convertir le peuple en une « humanité analysante ». On croit rêver ! C’est là une instrumentalisation de la psychanalyse à des fins cléricales et sa transformation en croyance, comme l’a été le marxisme en son temps.
Un tel spectacle ne peut que rebuter les esprits critiques et accentuer le cercle vicieux dans laquelle la psychanalyse est prise, celui de sa marginalisation sectaire et de la perte de scientificité qui éloigne d’elle les personnes intéressées par la science. Elle est actuellement bien mal en point, car les générations de psychiatres qui l'ont fait vivre sont entrain de disparaître.
Nouvelle offensive médiatique fin mars, avec le hors série d’un quotidien très connu et le numéro spécial d’un magazine littéraire. Dans le premier, Elisabeth Roudinesco vole au secours de la psychanalyse. Dans le second, rebelote avec Michel Onfray et sa charge antipsychanalytique, avec un article qui prépare la publication d’un livre sur le sujet. C'est une opération médiatico-commerciale sur le dos de la psychanalyse et de son fondateur qui doit se retourner dans sa tombe. Il y en a de pleins panneaux publicitaires !
Rebondissement
en aout par la diffusion sur France Culture d'une péroraison anti
psychanalytique fait dans le cadre de l'université populaire animée par
Onfray et dans laquelle il montre clairement la méconnaissance qu'il en
a.
Est-ce une mise en scène française ou une mode européenne ? Je ne saurais le dire, mais d’évidence les traders de l’intello sont à l’oeuvre. En ce moment, ils jouent la psychanalyse. Les uns la jouent à la baisse, les autres à la hausse. Les uns font des livres noirs, les autres de livres blancs. Ça n’a pas d’importance, on gagne dans les deux cas. De même qu’à la bourse, il n’est pas très important de connaître le produit sous jacent. Une image marketing suffit. À preuve Onfray qui accuse Freud de dualisme.
Freud, qui était positiviste, n'a jamais engagé la psychanalyse dans la voie du dualisme. Le psychisme est une entité opérationnelle destinée à expliquer la clinique et dont la nature est difficile à cerner, car il est mixte à la fois biologique et représentationnel. Ce n'est ni l'esprit (Geist en Allemand) , ni l'âme (Seele). Si Freud avait voulu faire une Geistwissenschaft (une science de l'esprit), il l'aurait fait. Ce n'est pas le cas.
Freud, en tant que pionnier, a commis des erreurs et laissé bien des insuffisances derrière lui. Mais attaquer la psychalyse par ce biais, c'est comme attaquer la physique au nom des insuffisances d' Archimède, de Galilée ou de l'intérêt de Newton pour l'astrologie. Ramener la psychanalyse à Freud, c'est méconnaitre les modifications pratiques et théoriques qui ont eu lieu en cent ans.Cette constante idéologisation de la psychanalyse barre la
route
à une sereine évolution vers plus scientificité et d’efficacité pour
cette discipline.