Au
mois de février 2010 a eu lieu une série d'émissions radiophoniques sur
France
Culture
concernant la
psychanalyse. De
tels
programmes ont
l’intérêt de divulguer la psychanalyse dans le public
cultivé, mais
elles ont l'inconvénient de la transformer en un produit culturel, ce
qui pousse
à son extension vers une philosophie générale prétendant dire son
mot sur tout.
Or,
une science n'a pas à dire sur tout, elle a un domaine de
validité bien
précis et si elle s'en écarte, les propos tenus ne sont
plus recevables.
Il s'est produit à partir des années 1970 une extension culturelle de
la
psychanalyse qui est incompatible avec les exigences
scientifiques
auxquelles elle pourrait répondre - comme l'avait espéré
Freud -.
L’affaire rebondit en mars 2010 avec un entretien entre Jacques Alain Miller et Michel Onfray dans un mensuel de philosophie. L’intention est claire, il s’agit de faire un titre retentissant.
On
a d’un
côté un philosophe
ne se référant qu’à des textes et ne sachant pas ce qu’est la
psychanalyse
pratiquée sérieusement à des fins thérapeutiques, et de l’autre un
prédicateur
voulant « (re)prendre en charge l’éducation freudienne
française puis
mondiale ». Il s’agirait de convertir le peuple en une
« humanité
analysante ». On croit rêver !
C’est là une instrumentalisation de la psychanalyse à des fins
cléricales et sa
transformation en une croyance, comme l’a été le marxisme en son temps.
Ce n'est pas la psychanalsye, c'est du "psychanalisme".
Un tel spectacle ne peut que rebuter les esprits critiques et accentuer le cercle vicieux dans laquelle la psychanalyse est prise, celui de sa marginalisation sectaire et de la perte de scientificité, deux aspects qui éloignent d’elle les jeunes intéressés par la science. Elle est actuellement bien mal en point, car les deux ou trois générations de psychiatres qui l'ont fait vivre, en la reprenant sous une forme thérapeutique et pragmatique, sont entrain de disparaître.
Nouvelle
offensive médiatique fin mars, avec le hors série d’un quotidien très
connu et le
numéro spécial d’un magazine littéraire. Dans le premier journal, Élisabeth
Roudinesco
vole au secours de la psychanalyse. Dans le second, rebelote avec
Michel Onfray
et sa charge antipsychanalytique, (par un article qui prépare la
publication
d’un livre sur le sujet, -il y-a-pas de petit profit-). C'est
typiquement une
opération médiatico-commerciale sur le dos de la psychanalyse et
de son fondateur qui doit se retourner
dans sa tombe. Il y en a de pleins panneaux publicitaires ! (voir les
photos ci-dessous)
Rebondissement
en aout 2010 par la diffusion sur France Culture d'une péroraison anti
psychanalytique fait dans le cadre de l'université populaire animée par
Onfray et dans laquelle il montre clairement la méconnaissance qu'il en
a. Un an plus tard en aout 2011 - est-ce la saison qui veut cela
? - même chose.
Tout
cela fait-il partie des moeurs des tribus de l'intelligensia parisienne
? Je ne
saurais le
dire, mais d’évidence les traders de l’intello sont à l’œuvre. En ce
moment, ils
jouent le produit "psychanalyse". Les uns la jouent à la baisse, les autres à la
hausse.
Les uns font des livres noirs, les autres de livres blancs. Ça n’a pas
d’importance, on gagne dans les deux cas. De même qu’à la bourse, on
constate qu'il
n’est pas
très important de connaître le produit sous jacent. Une image marketing
suffit.
À preuve Onfray qui accuse Freud de
dualisme.
Freud,
qui était
positiviste, n'a jamais engagé la psychanalyse dans la voie du
dualisme. Le psychisme est pour lui une entité opérationnelle destinée
à
expliquer la clinique et dont la nature est restée incertaine. Ce n'est
ni l'esprit (Geist en Allemand) ,
ni l'âme (Seele). Si Freud avait voulu faire une Geistwissenschaft (une
science de l'esprit), il l'aurait fait et l'aurait dit. Ce
n'est pas le
cas.
|
" Freud
représente, représente… heu… comme artiste… une tentative, la tentative
de
maintenir la raison dans ses droits…….. J’ai essayé de… de doctriner ce
que représentait cette tentative qui, faut bien dire,
est folle. Maintenir la raison dans ses droits, ça veut dire que la
raison a
quelque chose, quelque chose de réel.
C’est certainement pas le premier à être parti de là. Y a même
quelqu’un qui
l’a dit, bien avant lui, qui a dit que le rationnel était réel. Le
fâcheux de ce quelqu’un, je veux dire le fâcheux de ce qu’il a dit,
c’est
qu’il a cru que la formule pouvait se retourner, et que de ce que le
rationnel
fut réel on pouvait conclure, c’est tout au moins lui qui le dit, c’est
que le
réel était rationnel.
Il
est très fâcheux que tout ce que nous savons, ou croyons savoir, du réel ne se
soit jamais atteint qu’à démontrer que le réel, c’est ce qui n’a aucune espèce
de sens. Nous voilà donc au cœur d’un vieux débat que, on ne sait pas trop
pourquoi, on appelle philosophique ; mais il est certain que c’est bien ce
qui, ce qui m’empêtre, c’est que, de philosophie, j’avais comme ça une petite
bribe de formation, et que je me demande toujours jusqu’à quel point je ne fais
pas quelque chose de l’ordre de cette rengaine qu’on appelle la philosophie.
Puisqu’enfin, la philosophie, depuis comme ça l’âge qu’on dit être des
présocratiques, qui n’étaient loin d’être des idiots et qui ont même dit des
choses qu’on est convenu d’appeler profondes… Freud a cru devoir se référer à
certains de ces présocratiques, il n’a pas fait la socratisation de sa pratique. C’est, ce, quant à moi, ce que j’ai
essayé de faire. J’ai essayé de voir ce qu’on pouvait tirer d’un questionnement
de cette pratique analytique."
|
La "socratisation" de la psychanalyse sans parler de sa transformation en une "linguisterie" sont un désaveu de Freud et un déni de scientificité.
La science est un savoir orienté par la volonté de connaître.
Ce critère, très simple, est important car il départage la science d'autres
savoirs qui ont explicitement ou implicitement d'autres finalités.
Il faut donc repérer si la volonté dominante est de connaître ou d’une autre
nature comme de modifier la réalité directement, ou de la masquer, ou de
l'enjoliver, ou de l'enchanter. C'est le cas des traditions, qui donnent des
manières de faire, des recettes, des pratiques, dont le but est de modifier
directement la réalité en vu d'un résultat utile. C'est le cas des productions
intellectuelles législatives ou normatives, qui veulent modifier l'homme la
société. C'est le cas des dogmes idéologiques et religieux qui enjolivent,
travestissent, ou adoucissent la réalité.
La science in fine est utile, mais pendant son processus,
elle est nécessairement neutre et désintéressée, objective. Cette possibilité ne s’offre pas
spontanément et facilement. Les
conditions psychologiques, sociologiques et épistémologiques, doivent donner un
espace libéré de intérêts immédiats. Si ceux-ci agissent pour biaiser les
hypothèses et falsifier les résultats, la connaissance produite perdra son
efficacité. Cet espace libre permet aussi de se départir des préjugés,
opinions, idéologies, et opérer une rupture épistémologique. Y a-t-il
bien cet effort de rupture dont parle Bachelard.
La psychanalyse, qui avec Freud avait pris un départ
scientifique, s’est (en partie) transformée en un produit culturel de type psycho-philosophique
qui a perdu sa pertinence scientifique.
Cette transformation de la psychanalyse vient principalement des conditions sociales de son
développement qui se fait au sein d'écoles fermées et endogamiques. On
constate une sectarisation et à des tentatives de confiscation de la psychanalyse par de
petits groupes sociaux qui en font
commerce. Si bien que la psychanalyse s'est disqualifiée au regard
d'une partie de
la communauté scientifique. Nous sommes bien plus dans un problème
social qu'épistémologique, mais il a une importance, car il a entrainé des dérives
bien réelles. Les
connaissances qu'apporte la psychanalyse en matière de
psychopathologie, pourtant sérieuses et utiles, son massivement
ignorées faute d'un enseignement adéquat.