Holisme
Patrick juignet, Philosciences.com, 2010.
Le holisme est une manière de penser qui envisage le monde au
travers
d'entités intégrées ou d'ensemble pris globalement. Il peut s'appliquer
à bien des choses et de bien des manières. Nous considérerons ici
uniquement le holisme
scientifique.
1/ Holisme ontologique
Explicitons la manière holistique de penser, ce qui permettra de
comprendre pourquoi il est légitime de considérer des entités
intégrées. Il faut considérer trois principes complémentaires.
Si nous avons un ensemble et ses composants, on considère que
1 - Certaines des propriétés des composants sont attribuables aux
relations qu’ils entretiennent avec les autres au sein de l'ensemble.
Elles ne peuvent donc être connues si on les sépare de l'entité.
2 - L'ensemble possède des propriétés qui proviennent de l'assemblage
des
constituants. Si elle se défait, les propriétés disparaissent. Si
l'organisation change, les propriétés changent (bien
que les constituants soient les mêmes). L'ensemble ne doit pas être
décomposé, car alors il perd ses propriétés.
3 - L'ensemble peut et doit être considérée pour lui-même,
indépendamment
de ses constituants. Il a une existence autonome.
Dans les sciences, le holisme s'oppose à la pensée analytique qui
atomise en éléments et recherche des séries causales indépendantes.
Dans ce cas, un ensemble constitué est considéré comme un agrégat : les
propriétés des éléments sont indépendantes (intrinsèques), celles de
l'ensemble
sont la composition de celles de ses parties, l'ensemble peut et doit
être
décomposé.
La pensée holistique apparue dans les sciences au début du XXe
siècle
participe du nouveau paradigme épistémique en cours d'édification. Les
théories fonctionnelles, structurales et systémiques essayent
de rendre compte des différents types d'ensembles non dissociables
présents dans le
monde.
2/ Holisme
épistémologique
Le principe s'applique aussi à la culture et aux théories scientifiques
qui peuvent être vues comme des ensembles cohérents et plus ou moins
fermés.
Appliqué à la culture, c'est ce que
Michel Foucault
a appelé "épistémè". Il considère qu'à une époque les sciences
et, plus généralement, les connaissances, forment un ensemble
sous-tendu par une structure commune.
Appliqué à la science, c'est le savoir comme un tout (Duhem, Quine,
Kuhn, Feyerabend). Ces auteurs défendent l'idée qu'il n'y pas de
concept, ni de proposition élémentaire, isolés dans les sciences. Les
propositions n'ont de signification qu'en tant qu'elles participent à
un système de proposition. Elles s'interdéfinissent. Par ce fait, une
théorie scientifique et même notre savoir en général, à un moment
donné, forme un tout.
Le holisme épistémique a pour conséquence des discontinuités entre
ensembles épistémiques, car deux ensembles homogènes ont peu de chance
d'être compatibles. Il y a
incompatibilité (incommensurabilité) entre deux systèmes épistémiques.
Au fil du temps, on passe d'un paradigme à l'autre par une
"révolution", d'une épistémè à l'autre par une "rupture".
Selon Donald Davidson (
Sur l'idée
même de schème conceptuel,
1974), il y a nécessairement une partie du système de concepts qui
reste
stable et commun car, autrement, le changement serait inintelligible.
C'est ce qui permet une lecture longitudinale au fil du temps. Mais il
faut être très prudent avec ce type de lecture, car elle produit des
illusions rétrospectives, des interprétations fallacieuses, voire des
problématiques absurdes. On retrouve là l'un des pièges du langage :
les mots restant généralement les mêmes, ils donnent l'illusion d'une
identité de pensée, alors que la partie conceptuelle stable et
identique peut être infime. Il est bien plus heuristique et fiable de
situer une théorie au sein de son système épistémique.
3/ Notre position
Le holisme ne doit pas être un principe
a priori.
Pour nous, qui nous
situons dans la perspective holistique modérée, c'est une manière de
voir
qui, au vu des connaissances actuelles, nous paraît plus
heuristique et plus juste que la manière de voir analytique. Mais ce
n'est pas un principe posé d'avance et qui s'appliquerait à tout.
Nous pensons au contraire qu'il faut marier attitude holistique et
attitude analytique pour arriver dans chaque discipline à définir
l'objet d'étude le plus approprié.