Patrick Juignet, Philosciences.com, 2010.
Nous laisserons de côté les divers emplois du vocable au fil de l’histoire et ses reprises idéologiques, pour nous centrer sur l’actualité du terme pris dans une acception ontologique.
Le matérialisme, souvent noté "naturalism" dans la langue anglaise, conjugue généralement quatre significations complémentaires : réalisme, rationalisme, empirisme et substantialisme. Réalisme signifie que le monde existe vraiment et indépendamment de nous, qu’il n’est pas une illusion. Rationalisme signifie qu’il peut être connu par la pensée rationnelle. Le pendant de ces deux affirmations est que le monde est déterminé et exempt de phénomènes surnaturels. Empirisme veut dire que l’on accorde un fort crédit à l’expérience. Nous sommes d'accord avec cela et, plus précisément, défendons l’idée d’un équilibre entre les trois, cet équilibre étant à pondérer différemment selon le domaine de la connaissance.
Sur le plan idéologique ces principes
s'accompagnent généralement d'un athéisme et d'un rejet des croyances
en des forces inconnues et obscures. Il n'y pas "d'autre monde" ou
"d'arrière monde" mais un seul monde, le nôtre.
Nous partageons ces points de vue.
Voyons maintenant le subtantialisme qui est
problématique.
Le cœur du matérialisme est
l’affirmation d’une substance
unique ou fondatrice, la matière. Affirmer un constituant fondamental
du monde
homogène, éternel et perdurant, est une option métaphysique
scientifiquement infondée.
La physique n’a jamais montré un tel constituant fondateur. Que le
monde soit
fait d’une substance nommée matière est à nos yeux une affirmation
fantaisiste. Que cette substance soit la seule existante est
indémontrable.
Pour nous le substantialisme est une extension métaphysique de l’empirisme spontané qui constate l’existence de constituants (matériaux) pouvant prendre diverses formes (opposition classique forme et matière). Cette catégorisation, utile dans la vie courante (la matière dont est constitué un objet), n’apporte que confusion si l’on en fait une affirmation ontologique. En ce sens nous récusons le matérialisme et ses conséquences réductionnistes.
Si l’on reprend le débat originaire sur la matière, la forme et la structure, on note que déjà chez Aristote (Aristote, Physique, Paris, Garnier-Flammarion, 2000, I, 9, 192a) apparaît la critique d’une substance dépourvue de structure. Au vu de la science actuelle, ce qui se dessine comme pouvant être connu est bien la structure (sous le registre des niveaux d’organisation/intégration) et non la substance.