Patrick Juignet, Philosciences.com, 2009
Le terme de paradigme, avancé par Thomas Kuhn, au sens d’un modèle qui s’impose, est bien adapté pour la description des sciences et nous l’utilisons en diverses occasions. Nous maintenons toutefois le terme de « socle épistémique » pour désigner les concepts et les modes de pensée sur lesquels sont assises les connaissances scientifiques. Le socle épistémique est un paradigme kuhnien élargi aux aspects ontologiques et gnoséologiques généraux de la science.
Nous nous plaçons dans une perspective systémique et historique qui cherche à repérer les ensembles conceptuels homogènes qui se forment à un moment donné. Cette manière de faire a été ouverte par la perspective holistique que l'on doit à Duhem, Quine et Sellars, mais surtout à Michel Foucault et son concept d'épistémè.
Les travaux de Foucault montrent que les disciplines scientifiques dépendent de l’arrière-plan sur lequel elles s’édifient. Nous incluons une partie de cet arrière-plan dans le socle épistémique, qui se définit comme l’ensemble des concepts généraux orientant les recherches scientifiques d'une époque. Ce socle s’étend au-delà de la science et participe de la culture savante du moment.
Par apport au paradigme kuhnien, le socle
épistémique est plus une manière de voir, une conception du monde, un
"regard" dirait Foucault, qui va déboucher sur des paradigmes précis
dans les différentes sciences.
Ce soubassement épistémique peut être décrit sous quatre rubriques qui distinguent les aspects ontologiques, pragmatiques, gnoséologiques et mythiques. Les concepts rangés sous ces trois catégories se répondent et forment un ensemble cohérent qui produit des effets en infléchissant les concepts de chaque discipline.
Nous employons aussi le terme
épistémique pour indiquer l'aspect toujours épistémo-ontologique du
soubassement des connaissances. Il est à la fois épistémologique
(concernant la manière de conduire les recherches) et ontologique
(concernant la constitution du monde).
Pour décrire le socle épistémique des sciences, notre regard doit d'abord se porter sur les présupposés concernant l’être (ontologie), c'est à dire l'existence et la constitution du monde. Les présupposés ontologiques sont premiers, au sens où la plupart des principes épistémiques dépendent d’eux. Malgré cela, ils sont souvent ignorés, car transmis implicitement comme des évidences.
Ensuite, il faut décrire les principes qui orientent la théorisation (gnoséologie). Les principes gnoséologiques règlent le raisonnement et guident la manière de théoriser. Ils indiquent si l’on doit penser de manière causale ou légaliste, de manière analytique ou synthétique, si l’on doit utiliser la logique ou les mathématiques, etc. Ils sont plus généraux que les lois scientifiques, leur formalisation et les procédés heuristiques reconnus dont ils contribuent à guider l'élaboration.
Nous nommons « pragmatique » l’ensemble des procédures et des techniques qui encadrent l’expérience et produisent les faits scientifiques, grâce à l’observation et à l’expérimentation. La procédure a pour but de donner une positivité (terme que nous préférons à objectivité) aux faits. Elle permet de faire surgir des faits assurés, collectivement contrôlables et potentiellement reproductibles.
Enfin, on peut décrire
ce que nous
nommons un « mythe
scientifique ». Ce mythe ésotérique (à usage
interne), résume le tout et traverse toute
la connaissance.
Comme le mythe traditionnel, le mythe scientifique opère une
synthèse très
large et présente une conception cohérente
du monde.
(voir l'article mythe
scientifique). A sa différence il est appuyé sur des données
scientifiques reconnues.