La post-vérité : une banale poussée de propagande idéologique ?

« Post » signifie après, postérieur dans le temps. Son emploi voudrait dire que nous serions collectivement dans un après. Mais, ce préfixe ne se réfère pas simplement au temps, il signale aussi la disparition, la perte d’importance ou de pertinence. Ce qui avait de l’importance n’en aurait plus. La vérité n’aurait plus d’importance. Est-ce bien le cas ?

 

 Nous avons eu la postmodernité 

Le terme de postmodernité date du livre de Jean-François Lyotard (La condition postmoderne). Il a été largement repris et étendu. De quoi s’agit-il ? La dénomination de postmodernisme désigne le scepticisme, le relativisme, le doute qui gagne la fin du XXe siècle. Le postmodernisme, en tant que mouvement philosophique, s’oppose aux valeurs de la période moderne européenne, issues de la philosophie des Lumières et du positivisme (croyance en la science, au progrès, à l’humanisme). Il les assimile à une idéologie servant de masque au pouvoir politique et économique en place. Cette pensée soupçonne la raison d’être un leurre, met en doute la vérité (à chacun sa vérité) et l’universalisme (l’universalité démonstrative, l’universalité éthique). Elle propose un relativisme mettant toutes les valeurs et les civilisations à égalité.

Calcutt Andrew définit le postmodernisme comme « le renversement des valeurs, qui a abouti à fustiger l’objectivité [...] Il y a plus de 30 ans, les universitaires ont commencé à discréditer la « vérité » comme l’un des « grands récits » que les gens intelligents ne pouvaient plus croire. En lieu et place de « la vérité », qu’il fallait donc considérer comme naïve et/ou répressive, la nouvelle orthodoxie intellectuelle autorisait seulement l’usage des « vérités », toujours plurielles, souvent personnalisées, inévitablement relativisées ».

En même temps, apparaissait un vide philosophique et idéologique, ce qui a été signalé dans le livre L'ère du vide de Lipovetsky. Cette ère intellectuelle est caractérisée par la perte de crédibilité des grands récits, religieux ou révolutionnaires, ou encore du marxisme, après les révélations sur les crimes staliniens. De plus, le postmodernisme ayant déconstruit et disqualifié le progrès et l’humanisme, il ne restait pas grand-chose pour nourrir la pensée : un vide s’est installé, aussitôt rempli par la publicité et le divertissement télévisuels. Gilles Lipovetsky note le dépérissement des grands projets collectifs, mais, pour lui, ce vide idéologique n'est pas nécessairement un mal et constitue, au contraire, aussi une chance. L’individualisme progresse et chacun pourrait ainsi mener une vie plus autonome. Certes, il y a des effets pervers de la perte des valeurs traditionnelles politiques et morales. Elle engendre un hédonisme désenchanté, une irresponsabilité, une indifférence, une autodérision destructrice.

Nous avons eu la post-démocratie

Le terme a été inventé, au début des années 2000, par un universitaire anglais, Colin Crouch. Selon cet auteur, la post-démocratie vient après un regain démocratique qui va de 1945 jusqu’aux années 1980, période de prospérité et où le rôle de l’état est effectif. Depuis la fin des années 1980, les institutions restent en place, mais, biaisées, elles deviennent inefficaces, privant les citoyens de leurs moyens d’actions via les élections. D’après Crouch, cette évolution vient de la pratique électorale, notamment à cause du pouvoir accru des élites patronales sur les instances politiques et, depuis 2001, de l’opacité des affaires d’État. Il montre l’influence des grosses entreprises, l’affaiblissement de l’importance politique des travailleurs. Il dénonce la déformation du débat politique et de l’action gouvernementale par les lobbys patronaux, en particulier dans la gestion des services publics.

Depuis les années 1970, les multinationales contrôlent l’économie et influencent les gouvernements nationaux. Le modèle de gestion anglo-américain, où le pouvoir est concentré dans les mains d’un PDG qui ne rend compte qu’aux actionnaires, est devenu prégnant. La perte du leadership de l’État, ainsi que la puissance des médias, remettent en cause l’équilibre démocratique : « l’essor du pouvoir des élites patronales est parallèle à l’affaiblissement de la démocratie » (p. 57), car ces élites ont pour but de saper les fondements égalitaristes de la démocratie.

Dans la post-démocratie, les institutions démocratiques demeurent, avec des élections libres, des partis politiques en compétition, un État de droit, la séparation des pouvoirs, etc. Mais, les décisions les plus importantes sont prises ailleurs, dans d'autres cadres : ceux des grandes firmes internationales, des agences de notation ou des organismes technocratiques comme la Banque mondiale. Bref, la mondialisation économique et le capitalisme financier auraient, pour une bonne part, vidé la démocratie de sa substance. Mais aussi par la technocratie influencée par le lobbying, si bien que les citoyens sont écartés des vraies décisions. La démocratie continue d’exister, mais en se vidant en partie de son efficacité politique.

L'Europe est dominée par la technocratie et les lobbies économiques et financiers. Les politiques ont perdu toute crédibilité, l'abstention atteint des sommets. La politique est devenu un théâtre méditaique, alors que les véritables décisions sont prises en coulisses, à l'écart de la scène publique. La population a pris conscience progressivement de son impuissance politique face aux élections sans les lendemains promis et aux référendums non suivis d’effets.

De gros doutes sur la mondialisation, le changement technologique, l’échange marchand, sont apparus. Doutes aussi, sur la probité des élites en place, face à des mensonges énormes comme ceux des chefs d’états, l’Anglais Tony Blair et l’Américain George Bush qui ont inventé des armes de destruction massive inexistantes, pour justifier la guerre en Irak qui a déstabilisé le Moyen-Orient. Comment croire quelqu’un qui affirme « Mon ennemi c’est la finance » et qui la cajole ensuite. Ne parlons pas de cet incroyable adage politique : les promesses n’engagent que ceux qui les écoutent.

Nous avons également eu droit pendant des années, de la part des élites politico-médiatiques, à des discours en langue de bois destinés à masquer les réalités sociales difficiles. Tout cela a entrainé une défiance et un rejet des citoyens envers les politiques et ceux qui leur sont associés, lobbyistes, journalistes, fonctionnaires, bref « l’establishment ».

Nous voilà maintenant avec la post-vérité

Si on parle de post-vérité, c’est parce qu’avec les populismes, les mensonges se sont faits plus crus, plus grossiers et sans remords. Parmi les vedettes de cet art nouveau, citons Donald Trump, Nigel Farage, Marine Le Pen, Geert Wilders. On peut associer, à cette attitude particulière des leaders populistes, l’incroyable profusion de mensonges propagés sur le web. N’importe qui se permet de dire n’importe quoi, de relayer de fausses informations. Il existe même des officines spécialisées dans la propagation de rumeurs, les « usines à trolls ».

Une partie de la population a tendance à "croire réellement que la vérité est tout ce que la société respectable a hypocritement passé sous silence, ou couvert par la corruption". Ce propos de Hannah Arendt concerne la naissance du totalitarisme (Arendt H., Les origines du totalitarisme, le système totalitaire, Paris, Seuil, 2005, p.106) devrait nous inquiéter.

Calcutt Andrew fait remonter l’origine de la post-vérité à la postmodernité, mais elle est aussi un produit de la post-démocratie que nous venons d’évoquer. L’opinion a été travaillée par cette critique dévastatrice des valeurs morales, mais aussi par les mensonges de la post-démocratie. Du coup, des mensonges deviennent monnaie courante, car à chacun sa vérité. Mais, il y aussi une faillite de l’éducation qui n’enseigne plus la pensée critique et la différenciation entre les discours issus d'une recherche sérieuse, valide, voire scientifique et les discours issus de la volonté propagandiste .

Qu’est-ce donc qui caractérise ce moment actuel de post-vérité ? C’est une période dans laquelle les faits objectifs ont moins d'influence sur l'opinion publique que les appels à l'émotion. C’est un moment où le mensonge politique effronté n’est plus sanctionné et semble admis par une partie de la population. C’est un temps où certains croient que le poids de l’affirmation prime sur le raisonnement et le fait avéré.

Il faut aussi remarquer que, lorsqu’on parle de post-vérité, il s’agit généralement de discours publiques dans le cadre de luttes idéologiques. Or, malheureusement, dans une lutte, le choix d’un camp supplante la recherche du vrai ; et ça, ce n’est pas nouveau. L’ère de la post-vérité pourrait être seulement un moment de montée en puissance de l’idéologie.

Mais, il faut nuancer, car il existe aussi une dénonciation publique assez largement partagée de la post-vérité. Cela signifie qu’une partie de la population répugne à ce type de discours. Si l’usage d’une propagande mensongère est validée par certains, il est récusé par d’autres. Cette double attitude manifeste un clivage au sein de la population. C'est peut-être là l'indication majeure de cette apellation.  

 

1 Calcutt Andrew. Comment la gauche libérale a inventé la « post-vérité ». The conversation [en ligne]. 2016. https://theconversation.com/comment-la-gauche-liberale-a-invente-la-post-verite-69310

2 Lipovetsky G., L'Ère du vide : essais sur l'individualisme contemporain, Paris, Gallimard, 1983.

3 Crouch C., Post-démocratie, Zürich, Diaphanes, 2013.