Web et libre accès

 

Internet (le réseau entre ordinateurs) a permis le Web (l'échange généralisé des contenus). Rapidement après la mise en place du Web, un certain nombre d'utilisateurs ont eu envie que l'accès soit libre et gratuit pour toutes les personnes intéressées. 

 

Pour citer cet article : 

  • JUIGNET Patrick. Web et libre accès. Philosophie, science et société [en ligne]. 2015.  http://www.philosciences.com

 


PLAN

  1. Les principes du libre accès
  2. Les moyens du libre accès internet
  3. L'intérêt du libre accès et ses limites

 

1. Les principes du libre accès

Au départ une conséquence de l'internet.

Le libre accès (en anglais : Open Access) est la disponibilité en ligne de contenus numériques mis à disposition directement et gratuitement, sans contrainte juridique, financière ou autre. Au départ, il s'agissait simplement du partage de logiciels, puis cela s'est étendu à toutes sortes de contenus : scientifiques, philosophiques, économiques, administratifs, etc.  Concernant les données administratives, on parle alors d'Open Data : accès libre aux données économiques, législatives et administratives pour la société civile.

Le libre accès concerne le World Wide Web (WWW), littéralement la « toile (d’araignée) mondiale », qui est un système de liens fonctionnant sur Internet. Le Web permet de consulter, avec un navigateur, des pages informatisées accessibles sur des sites créés par des personnes, des associations, des institutions ou des États. Le libre accès implique que la proposition de contenus et que la consultation soient possibles pour tous (sous réserve de respecter des lois). 

Ces aspects techniques récents (Internet et le Web), s'ils ne sont pas censurés et détournés (s'ils sont en libre accès), permettent d'envisager une société transparente et ouverte, dans laquelle tous les citoyens intéressés peuvent accéder à l'information qui les concerne, seule façon d'avoir un jugement éclairé. C'est un idéal social que de donner à tous l'accès au savoir et il semble pouvoir se réaliser au moins en partie grâce à la puissance de diffusion du Web .

Le cadre juridique est pour l'instant flou

La libre publication impose une protection des données et des auteurs qui empêche la commercialisation, ou la modification des contenus ou leur détournement. Comme protection, il existe la licence Creative Commons, mise en place par une association dont la philosophie s'énonce ainsi : "Realizing the full potential of the internet — universal access to research, education, full participation in culture, and driving a new era of development, growth, and productivity".

Le cadre législatif traditionnel reste valide

Le droit d'auteur en France est régi par la loi du 11 mars 1957 et la loi du 3 juillet 1985, inscrites au Code de la propriété intellectuelle. La loi reconnaît comme auteur toute personne physique qui crée une œuvre de l'esprit. Le droit d'auteur couvre toute les créations, dès lors qu'elles sont matérialisées, originales et qu'elles sont l'expression de la personnalité de l'auteur. D'après les article L.111-1 et L.123-1 du code de la propriété intellectuelle, l'auteur d'une oeuvre jouit d'un droit de propriété exclusif dès sa création, sans nécessité d'accomplissement de formalités (dépôt ou enregistrement).

Le terme "copyright" désigne la notion de droit d'auteur dans la loi américaine. Le symbole © est autorisé en France dans la mesure où il s'applique à toute oeuvre soumise au droit d'auteur. Les mentions "Copyright", © ou "Tous droits réservés" permettent uniquement de jouer un rôle informatif vis-à-vis du public.

L'Institut National de la Propriété Industrielle protège à la fois la propriété industrielle et la propriété littéraire et artistique regroupées dans la protection intellectuelle. Il enregistre une marque, un dessin ou un modèle et, après examen, les publie aux Bulletins officiels de la propriété industrielle correspondants (Bopi).

Au delà du juridique, le libre accès par internet est un type de diffusion des connaissances

C'est un mouvement qui existe de fait depuis une vingtaine d'années. On pourrait lui donner comme charte les principes suivants : L'accès est immédiat, gratuit et pour tous.

Libre accès et esprit des Lumières

Grâce au Web, c'est la première fois dans l'histoire de l'humanité que la diffusion des connaissances est possible à très grande échelle. Il se réalise ainsi l'une des ambitions de la philosophie des Lumières du XVIIIe siècle européen, celle de la propagation du savoir pour sortir de l'obscurantisme. 

L'encyclopédie, ouvrage immense pour l'époque, incarna cette ambition. Tout commença en 1745, quand le libraire-éditeur Le Breton entreprit de publier une version française du dictionnaire de l'Anglais Chambers. Deux ans plus tard, le philosophe Diderot et le mathématicien d'Alembert (1717-1783) devenaient codirecteurs du projet et lui donnaient une ampleur considérable. 

Diderot s'explique précisément dans l'article «Encyclopédie» : 

«Le but d'une Encyclopédie est de rassembler les connaissances éparses sur la surface de la terre ; d'en exposer le système général aux hommes avec qui nous vivons, et de les transmettre aux hommes qui viendront après nous ; afin que les travaux des siècles passés n'aient pas été des travaux inutiles pour les siècles qui succéderont ; que nos neveux, devenant plus instruits, deviennent en même temps plus vertueux et plus heureux, et que nous ne mourions pas sans avoir bien mérité du genre humain ». Cette mission éducative est réalisable au delà de toute espérance par le web.

Libre accès et évolution sociale 

À ce sujet, nous reproduisons un texte d'André Gorz, datant de septembre 2007 : 

"Ce qui importe pour le moment, c’est que la principale force productive et la principale source de rentes tombent progressivement dans le domaine public et tendent vers la gratuité ; que la propriété privée des moyens de production et donc le monopole de l’offre deviennent progressivement impossibles ; que par conséquent l’emprise du capital sur la consommation se relâche et que celle-ci peut tendre à s’émanciper de l’offre marchande. ... La lutte engagée entre les logiciels propriétaires et les logiciels libres (libre, free, est aussi l’équivalent anglais de gratuit) a été le coup d’envoi du conflit central de l’époque.... "

Mais, ceci ne peut être suffisant pour provoquer un changement, c'est une petite enclave dans le système marchand généralisé, une petite part de liberté et de gratuité qui n'influence pas le mouvement général.

" L'informatique et la Toile permettent, dans une large mesure, une circulation libre d'informations, de connaissances, de productions culturelles, ainsi que la constitution coopérative et gratuite de logiciels et de sites mettant à la disposition de tous un savoir encyclopédique ou spécialisé ", écrit Jérôme Baschet (2014). Il y a là un espace libéré de la marchandisation et de l'exploitation (bien involontairement) dont nous disposons.

Libre accès et communautés collaboratives 

Le libre accès permet, de fait, à des communautés collaboratives de se constituer, de se défaire, de se reconstituer. À un moment donné et sans concertation, des milliers d'internautes s'intéressant au même problème se connectent et échangent des opinions, des connaissances. Ils collaborent, de fait, à une pensée collective. Des communautés plus stables peuvent s'organiser par les liens constants et planifier des tâches communes. D'autres se constituent en vue de l'échange de biens (covoiturage, échange d'appartement, vente sans intermédiaires).

Définition idéale du libre accès sur le web

Nous définirons cet idéal du libre accès par trois termes : gratuité, démocratie, laïcité.

  • La gratuité constitue la spécificité du lien humain (qui n'est pas seulement sous-tendu par la nécessité, l'intérêt et le profit). Par la gratuité, le libre accès restaure un humanisme dans une époque dominée par la recherche forcenée du profit.
  • La démocratisation de la connaissance est une ambition sociale et politique. Grâce au Web et à sa large diffusion par internet, la connaissance se diffuse effectivement, ce qui évite qu'elle soit confisquée ou réservée à une caste. 
  • La laïcité : il serait heureux que le libre accès ne serve à véhiculer ni religion, ni idéologie, et donne les moyens à chacun d'une réflexion libre et argumentée. Ceci est un idéal utopique, car le web est malheureusement utilisé à des fins d'endoctrinement dogmatique. 

Le problème du financement

L'hébergement et la fabrication des contenus demandent toujours un financement et il est parfois important. Le libre accès internet est soit financé à titre personnel, soit financé par l'état, soit par le privé : des dons, des fondations, ou par le commerce indirect. Dans ce dernier cas, la gratuité n'est qu'apparente, car la mise à disposition sert à générer un profit. 

2. Les diverses utilisations du Web en libre accès

Les logiciels libres

Il existe de nombreux logiciels libres dans divers domaines. Ils sont gratuits et, pour certains, modifiables. L'ancêtre est le système d'exploitation Linux, créée en 1991 par Linus Torvalds. On trouve une multitude de logiciels gratuits dont les suites bureautiques Open office et Libre office ou des logiciels de composition de pages web, ou encore les logiciels de contenu web comme Joomla ou Wordpress.

Les encyclopédies du web

Des logiciels, on est passé aux contenus informatifs. Wikipédia est l'exemple phare d'un contenu dont l'accès est libre. On peut lire les principes fondateurs à l'adresse suivante :
http://fr.wikipedia.org/wiki/Wikip%C3%A9dia:Principes_fondateurs

Rendons hommage au fondateur, Jimmy Walesen en le citant :
" Pas de pub. Pas de bénéfice. Pas de stratégie ... Wikipédia n'est en rien un site commercial. C'est une création communautaire, écrite par des bénévoles, rédigeant un article après l'autre. Vous faites partie de cette communauté. Ensemble nous pouvons garder Wikipédia gratuite et sans publicité. ...  Nous pouvons la garder libre (vous pouvez utiliser l'information contenue dans Wikipédia de la manière qui vous plaît). Nous pouvons la faire croître, disséminant la connaissance partout et invitant chacun à participer." 

Citons aussi :

  • L’Open Access pour la recherche universitaire en France :  http://openaccess.inist.fr/
  • La Public Library of Science (PLoS) dans le domaine de la biologie, de la médecine et la bio-informatique.
  • Le SCOAP3 (Sponsoring Consortium for Open Access Publishing in Particle Physics) s'inscrit, lui aussi, dans le mouvement général du libre accès (Open Access).

Les sites, les blogs et les MOOCs

Les sites et blogs sont innombrables. Ce sont toutes les initiatives de blogs et de sites apportant de l'information dans les domaines les plus divers. Depuis 2010, le web nommé "2.0" permet un partage massif d'informations. Il y a là une pépinière de connaissances comme jamais cela n'a existé dans l'histoire de l’humanité

Ce terme anglais MOOC qui signifie "massive open online courses", (traduction : cours en ligne ouverts à tous). S'ils sont gratuits pour les utilisateurs, c'est-à-dire financés par des institutions comme les Universités, ils sont alors un formidable outil de diffusion de la connaissance. 

Les alertes et pétitions

www.change.org est un exemple d'utilisation du libre accès pour diffuser des pétitions à grande échelle.

Le jeu démocratique 

Le gouvernement français a mis en débat public un projet de loi par l’intermédiaire du web en septembre 2015. C'est probablement une première mondiale. Il s'agit du projet de loi pour une République numérique qui a été rendu accessible à tous et ouvert à la discussion pour 3 semaines. Grâce au web, la transparence et la participation des citoyens sont techniquement possibles. Nous avons là une vraie révolution qui pourrait s'amorcer : la participation de tous les citoyens (disposés à le faire) à la vie politique du pays.

Tous les pays européens souffrent d'un déficit démocratique à cause du système représentatif qui promeut des professionnels de la politique quasi-fonctionnaires de plus en plus éloignés des citoyens. Ce déficit vient aussi du fait de la puissance des oligarques contrôlant les médias et de l'action des lobbys. L'utilisation du Web en libre accès à des fins de consultation politique est une manière de rétablir un équilibre en faveur des citoyens.

3. L'intérêt du libre accès et ses limites

Une action altruiste et de transparence

Fruit de la société civile dans les pays démocratiques, le libre accès à l'information via internet est une émergence citoyenne porteuse d'espoir. De très nombreuses personnes y participent en mettant spontanément en ligne leur connaissances.

Aucun appareil de pouvoir n'y a vraiment intérêt, qu'il soit corporatiste, religieux ou étatique. En particulier, les états se sentent menacés lorsque le libre accès permet la diffusion d'informations sur le fonctionnement politique. L'accès à la connaissance pour tous contribue à l'égalité, car tout appareil de pouvoir hiérarchisé utilise l'ignorance pour se maintenir.

En ce qui concerne la recherche scientifique, le libre accès serait nécessaire pour éviter la captation des fonds publics par les industriels de l'édition. On peut voir la dénonciation du procédé sur cette vidéo : Privés de savoir ?    

La gratuité, en ces temps de cynisme commercial, est une valeur antidote qui ré-humanise nos sociétés et leur donne un caractère plus fraternel. La gratuité est un enjeu important sur le plan de la transmission du savoir car, elle seule, permet un accès réellement facile et démocratique.

Il commence à se former des associations de défense comme La Quadrature du Net qui est une organisation luttant pour les droits et libertés des citoyens sur Internet. Elle promeut une adaptation de la législation française et européenne qui soit fidèle aux valeurs qui ont présidé au développement d'Internet, notamment la libre circulation de la connaissance.

Le "Parti Pirate" a pour credo la défense de la liberté sur internet. Son programme, par rapport à l'Internet, est le suivant : Préserver le droit à l’anonymat et au « pseudonymat ». Reconnaître l’accès à Internet comme un droit fondamental. Reconnaître au citoyen les mêmes droits sur Internet qu’ailleurs (Protéger l’internaute contre le refus de vente afin d'éviter les abus des intermédiaires, interdire les fermetures arbitraires de comptes, la suspension de d’hébergement ou de nom de domaine, la suppression arbitraire de fichiers, effacement arbitraire de publications sur une plateforme de communication. Imposer des garanties contre l’interruption de service. Permettre d’exercer des exceptions au droit d’auteur). 

Les limites et inconvénients

L'accès potentiellement illimité est en pratique limité par la langue utilisée, par la censure de quelques États, mais aussi et surtout par la culture et la disponibilité individuelle. La réalisation concrète du libre accès s'inscrit toujours dans un contexte politique, technique, institutionnel et commercial préexistant qui le contraint. Le libre accès peut être utilisé pour des fins commerciales (faire acheter, détourner une clientèle), à des fins politiques (pour endoctriner), ou religieuses (convertir, voire pour fanatiser). Des informations modifiées (falsifiées, interprétées, dont on ne connaît pas la source) peuvent être facilement diffusées afin de tromper et manipuler l'opinion. 

Faute de culture, de temps, de capacité critique, certaines personnes peuvent se limiter à une source d’information unique et mal intentionnée et elle peuvent ainsi être trompées et manipulées. Le formidable instrument d'émancipation qu'est le web peut être détourné à des fins d'asservissement politique ou religieux. De plus, la mise en ligne directe et immédiate fait disparaître la validation collégiale par les pairs, ce qui présente parfois l'avantage d'éviter un rejet inconsidéré, mais aussi l'inconvénient d'un manque de critique.

3. Conclusion : une liberté à défendre

Globalement, le web en libre accès est un formidable outil de formation et d'échange. Touchant des centaines de millions de personnes, il a une puissance de diffusion telle qu'il n'en a jamais existé dans l'histoire de l'humanité. La liberté d'accès au web, comme toute liberté, est sans cesse menacée par le pouvoir politique ou la volonté d'exploitation économique. Elle demande, par conséquent, à être défendue.

 

Un recensement intéressant : 

http://www.pearltrees.com/missionticeparis/ressources-libres/id14208404

 


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